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[Sans la langue n°1] L’ange intransigeant

Sans la langue

On ne peut pas toujours avoir de bonnes idées, même certaines, apparemment bénéfiques, peuvent vous coûter plus qu’autre chose.

  Le voyageur n’a pas d’abonnement en salle de gym, il n’a pas forcément le temps de faire des exercices quotidiens. Lorsque la douche est une denrée incertaine, infliger les odeurs du sport à celui qui daigne s’arrêter n’est pas le meilleur moyen de le remercier. Après, tu t’en fous, tu ne le reverras plus mais si tu pouvais ne pas laisser la trace de ton passage et partir sur une note positive, autostoppeurs et conducteurs te remercieront, chantant en chœur, la main dans la main et le collier de bougainvilliers au cou, à quel point c’est beau de s’entraider.

  Je cédai donc à la tentation de faire du sport, comme je succombais aux yeux bleus d’Ivana qui me disait jogger trois fois par semaine dans le parc de Varna qui donne sur la Mer Noire. J’entrepris rapidement de proposer à la jolie tchèque de l’accompagner pour le prochain exercice, ça ne pourrait me faire que du bien.
J’ai toujours trouvé ça un peu con, le jogging. Si on a le temps de courir dans un parc, on a celui d’y marcher, de prendre le temps de regarder ceux qui y traînent, de se moquer de ceux qui courent et de leurs faces roses dégoulinantes. Je sentis que l’exercice n’allait pas me faire que du bien quand Ivana arriva au trot avec tout l’attirail : le short, le débardeur, les baskets, le bandeau, le front déjà gluant et l’exclamation « Tu vas courir comme ça ? » sans s’arrêter de trottiner

 Mon jean usé et un t-shirt simple ne la convainquaient pas ? Des vêtements dédiés au sport ne représentaient pas un investissement rentable vu la fréquence à laquelle je me lançais dans l’exercice. Mon sac se composait surtout de vêtements adaptés à l’hiver scandinave dont je revenais tout juste, des vêtements légers par -45°C n’y avaient pas leur place.

 « T’inquiète, répondis-je, j’ai l’habitude. »

 Ce n’était pas tout à fait un mensonge, il m’arrivait souvent de courir après des véhicules qui s’arrêtaient trop loin, par politesse, pour ne pas leur prendre trop de temps. Ca appartient à un message latent, je ne veux pas avoir trop d’influence sur votre journée, ne vous demanderai pas de détour, si vous ne voulez pas parler je saurai me taire, j’ai juste envie d’aller quelque part.

 Elle s’est mise en route malgré une moue entre scepticisme et amusement. Hors de question d’être pris en défaut, je me calai aussitôt à sa cadence. Elle était régulière, dynamique sans abus d’efforts, je pouvais la suivre sans difficulté mais elle me mit quand même en garde :

 « Si jamais tu as besoin de faire une pause, n’hésite pas à me le dire. »
Motivé par l’orgueil, le désir de la séduire mais surtout parce que je devais lui prouver que ma tenue ne constituait aucun handicap, il était hors de question de faire signe de faiblesse. Après quelques minutes à m’assurer que mon souffle ne se désagrégeait pas dans l’effort, j’entamai une conversation qui m’en apprit moins sur la vie à Brno que sur la relation intime entre Ivana et son chien. De mon côté je me la ramenais forcément un peu sur mon mode de vie, vantais le nomadisme et la beauté des rencontres, les poncifs qui font toujours mouche.

Les allées de nos courses
Les allées de nos courses

Après une bonne demi-heure, elle me flatta quand même d’un « Tu cours bien ! ». J’étais ravi de ne pas la ralentir, de n’avoir pas eu à courir seul et de ma performance. Bien sûr, ce n’est pas comme si je me remettais soudainement au sport, les heures de marche sans pause le long des routes m’avaient rendu endurant, la course ne devait être qu’un prolongement de l’exercice. J’étais prêt pour le marathon, le Burning Man voire Marche ou Crève, rien ne saurait m’arrêter. Tiens, je me sentais même de courir de Bulgarie à Paris, où je devais me rendre une semaine plus tard, c’est dire ! C’est dire si je suis sensible à l’endorphine et l’ocytocine. Enfin, l’objectif immédiat tenait plutôt du cocktail en terrasse que de la traversée du désert.

 Il n’y aura pas eu de cocktail, on ne se fit pas la bise pour garder pour nous nos sueurs respectives, Ivana me targua d’un gentil « Tu es une personne rare. Continue à vivre de tes passions, beaucoup devraient prendre exemple. Bonne route pour demain ! » en trottinant toujours. Puis elle emprunta le chemin pour chez elle sans ralentir l’allure. A la seconde où elle disparut derrière un immeuble, je stoppai net, attendis quelques secondes pour me remettre en marche le plus calmement du monde et regrettai immédiatement.

 Mon corps n’eut pas la patience d’attendre le lendemain pour partager sa désapprobation, le premier pas me plongea dans un abyme de douleur, mes chevilles à peine rafraîchie me firent payer la course. Chaque pas s’accompagnait de la sensation d’un piège à loup broyant impitoyablement mes articulations. Il me fallut une heure et plusieurs arrêts à me reposer contre un mur et d’autres à exprimer ma douloureuse surprise pour parcourir le kilomètre qui me séparait de la grosse porte métallique de ma famille bulgare.

 Presque affalé sur la rampe d’escalier de leur immeuble au charme communiste, je me hissais difficilement jusqu’au troisième étage pour être accueilli par leur chat démoniaque. C’était un persan qui avait décelé un je-ne-sais-quoi dans mon âme pour me détester profondément, il n’avait cure des offrandes que je lui proposais depuis deux semaines, m’avait déjà coincé dans la cuisine dont je ne sortis qu’à grand renfort de jets d’eau sur son pelage gris et se tenait dans l’encadrement de la porte, résolu à protéger son domaine de la vermine hippie.

 « Allez chaton, laisse-moi entrer, je suis pas en état, là. »
Soudain, ce fut clair, il avait senti ma faiblesse, devait s’en délecter. La créature n’affichait rien de la docilité de peluche se laissant porter par une maîtresse gaga, c’était un prédateur et j’en étais la proie. Je tentai le pas résolu, sa face devint une grimace semblable à un masque d’Hannya aux lèvres retroussées et yeux jaunes mauvais. Je reculai devant le regard psychopathe qui se teintait de délectation quand la porte s’ouvrit en grand.

Portrait craché
Portrait craché

Shake, ma grand-tante de Bulgarie prit le matou dans ses bras, en lui glissant quelques mots amusés en arménien avant de m’adresser dans un français malhabile mais compatissant :
« Ch’est lo chat qui fait peur ? Il est chentil lo chat. Fais coucou lo chat. »
Et voilà ma grand-tante de soixante ans faisant gesticuler son chat, secouant ses pattes pour me saluer. L’animal fut outré mais ne moufta pas. Il avait eu sa victoire, de toute façon. Je claudiquai vers ma chambre en remerciant l’arménienne.

 Nous eûmes notre dernier dîner où je parlais anglais à ma cousine, français à ma grand-tante et les laissais parler arméniens entre les membres de la famille. On se moquait un peu de mes nouvelles douleurs, on insista surtout pour que je fasse attention à moi, une vraie famille. Quelques années plus tôt, j’ignorais même avoir eu des ancêtres en Europe de l’Est. Ma cousine Madlen s’était signalée sur Facebook et avait dû m’apporter les preuves de notre parenté pour écarter mes doutes sur un possible scam. Nous nous étions rencontré lors de mon premier voyage vers la Turquie, c’était la troisième fois en deux ans que nous nous voyions et nous nous étions rapidement adoptés, sauf le chat.

 Nous avions bien quelques différences : Jamais je ne me verrais faire des dessins de mon salon avec les meubles à venir sur les dix prochaines années pour gérer mon budget, jamais je ne pourrai m’habituer au rakia matinal, au pâté matinal, au poivron matinal, bref, au petit-déjeuner familial et jamais je ne pourrais passer de ma naissance à la retraite dans le même bâtiment. Autrement, nous n’étions qu’apprentissage respectifs, partage d’histoires et chaleur durant les repas douteux. Cette dernière nuit oscillait entre affection et soulagement de ne pas abuser de leur hospitalité, surtout que Madlen venait d’accoucher.

 « Domain, ch’est lo Takvor qui prondra lo Antoine avec lo voiture. Ch’est chour lo route do lo travail.»
Takvor, le frère de Madlen, était un genre de George Clooney balkanique amateur de foot et de musculation. Nos échanges se constituaient donc de sourires discrets, discrétion d’autant plus bienvenue qu’il m’était redevable de garder le silence au sujet de son dossier de pornos franchement dégueulasses. Ne t’en fais pas, cousin. Ton secret est bien gardé.

 Comme prévu, il me conduisit à la sortie Ouest de Varna au petit matin semblant plus sombre que d’habitude. Sachant qu’il se rendait au travail, je désignai le premier bas-côté qui réduirait son détour. Je dégageai difficilement mon barda toujours pesant mais parfumé de lessive bon marché, et remerciai Takvor. Sa poigne fut franche, son sourire plaisant, était-ce la joie de me connaître ou celle de me voir partir ? En tout cas, nos échanges silencieux me convenaient et c’est toujours sans un mot qu’on se salua après son demi-tour.

 L’endroit ne convenait pas du tout et je dus surmonter la douleur, intensifiée dans la nuit, pour longer la nationale. Le ciel franchement anthracite déversa une pluie hivernale contre laquelle je n’étais pas équipé ; ce n’était pas la saison des pluies en Laponie et le voyage en Bulgarie n’avait dépendu que d’une impulsion. Et nul abri en vue. Je claudiquais en marche avant et bringuebalais en marche arrière tout en faisant des signes aux rares voitures qui quittaient la ville, à croire que je me dirigeais vers une zone déserte. Ce n’était que la direction de la capitale, que celle du reste du pays. Enfin, une voiture s’arrêta en moins de dix minutes allongées par le climat. Elle était assez loin, peut-être cent mètres, le conducteur avait dû hésiter avant de consentir à m’embarquer.

 Je tentai une course dont chaque pas me tirait une grimace, m’arrêtait un instant, coupé par la douleur, puis repris par à-coups une allure de politesse. S’impatientant sûrement, un parapluie sortit de la voiture en s’ouvrant, au bout de son manche se tenait un indien, le premier que je voyais en Europe orientale. Il arborait un air sage sous sa coiffure et ses lunettes de premier de la classe.
« Vous allez où ? demanda-t-il avec un accent qui me renvoyait à Delhi, au Cachemire, au Ladakh.
– Paris, France. »

 Sa seconde interloquée s’ensuivit d’un « WHAAAAAAAAAT ? » qu’il accompagna d’une ondulation de la tête sans faire bouger le parapluie. Sa bouche et ses yeux s’élargirent comiquement pour passer de la stupéfaction à l’hilarité. Son rire ne lui permit que de me faire signe de m’abriter et de glisser un « Vous êtes sérieux ? » avant de repartir de plus belle dans une joie contagieuse. Après confirmation, il se retourna vers la voiture :
« Toni ! (rire aigu) Tu devineras jamais où cet auto-stoppeur veut aller. (rire encore) En France ! (rire hilare) Il va en France ! »

 Je me frottai le cou d’une gêne amusée, apercevant la passagère qui me jaugeait joyeusement que je saluai d’un mouvement de tête.
« Oui, enfin, je compte d’abord aller à Budapest. Des amis m’y attendent demain.
– On ne va ni à Paris ni à Budapest, entama le conducteur qui se calmait tout juste mais montrait les signes d’éclat de rire potentiel. On ne va pas très loin, même. On travaille à Slanchevo.
– Je n’ai aucune idée d’où c’est mais ça peut pas être pire qu’ici. Le moindre kilomètre compte et je ne pensais pas trouver une voiture directement jusqu’à Paris.
– Non, j’imagine ! (nouvelle hilarité) Allez, monte, mets ton sac dans le coffre. »

 Le trajet ne fut effectivement pas très long (« Tu comptes arriver quand ? – D’ici trois ou quatre jours mais j’ai déjà fait Istanbul-Paris en deux. ») mais permit de plonger mon conducteur en extase (« C’est incroyable, j’aurais adoré le faire ! Maintenant, c’est trop tard, je suis ingénieur et on se marie le mois prochain. ») et de recevoir quantité de compliments de la part des deux qui commençaient à envisager une lune de miel en baroude.

 L’emplacement permettait une meilleure visibilité. Malgré la pluie incessante, je commençais à me placer.
« Attends ! Toni va nous prendre en photo. »
L’indien sortit de la voiture et s’avança vers moi, le parapluie toujours en main et me fit une longue accolade le temps de la photo. Après le clic aussi significatif que superflu de son téléphone, la passagère s’exprima :
« Moi aussi, j’en veux une ! »

 Deuxième photo, puis une troisième tous les trois. Ils m’étreignirent chacun à tour de rôle et m’offrirent le parapluie (« Tu en auras plus besoin que nous. Et c’est comme si on voyageait un peu avec toi ! ») avant de repartir dans de grand mouvements de bras. Il n’en fallut pas plus pour me gonfler à bloc, ce trajet partait sous les meilleurs auspices. Pour le prouver, un routier bulgare qui ponctuait ses phrases slaves dont je ne comprenais rien par de grands éclats de rire, m’embarqua directement jusque en Roumanie où un embouteillage nous stoppa juste après la frontière. Sachant que le chauffeur n’allait pas s’arrêter bien loin et qu’il ne pleuvait plus, je le remerciai et boitillai le long des bouchons, dépassant les nombreux vendeurs à la sauvette qui comptaient bien profiter de la congestion routière. Ils brandissaient haut au-dessus de leurs têtes des t-shirts de foot, des baskets, des connectiques pour véhicules et n’accordaient que quelques secondes d’attention au voyageur branlant qui se dirigeait vers la fin du bouchon.

 Une BMW conduite par un large quinquagénaire portant sur lui plus de cuir que tout l’intérieur de sa voiture (il me dit être avocat pour la mafia et arbore l’assurance forcée de ceux qui se savent dans le mauvais camp) laissa à la sortie de Bucarest après une poignée de main franche. L’endroit ne semblait pas terrible, je vérifiai sur mon Kindle la route à prendre et brandis « Pitesti » sur une feuille, comptant sur l’éloignement de la capitale grise plutôt qu’un long trajet. Les grandes villes, généralement dotées d’interminables banlieues, sont souvent coriaces à quitter sans angle d’attaque prédéfini. Il faut souvent prendre des transports en commun jusqu’au site adapté où des véhicules allant dans la direction désirée peuvent s’arrêter et, idéalement, échanger quelques mots pour montrer patte blanche. N’ayant pas un leu pour payer quoi que ce soit, je me contentais de la sortie sur quatre voies où l’on m’avait laissé.

Un clocher de Bucarest
Un clocher de Bucarest

 L’heure vieillissait sans difficulté, l’hiver était doux, je bouquinais le Dracula de Stoker droit comme un piquet, sans douleur quand une camionnette s’arrêta. Son conducteur affichait une trentaine tout juste passée, une coupe carrée d’un noir défraîchi, il était habillé simplement et m’invita à monter avec précipitation. Je sautai dans le véhicule, m’attachai et, dans un roumain impeccable, lui demandai :
« Pitesti ? »

 Il hocha la tête, commença à enchaîner quelques phrases avant de comprendre que je n’étais pas du coin. Il chevauchait la barrière de la langue sans cesser de parler en roumain. Je lui répondais en mélangeant grossièrement espagnol, italien et français, ça nous convenait. De toute façon, nous ne nous épanchions pas au-delà des politesses d’usage, j’étais français, j’allais en France, j’arrivais de Bulgarie, j’avais 25 ans.

 Incertain quant à sa destination véritable, je pointai mon chauffeur du doigt puis la route en disant « Pitesti ? ». Il opina. Je répétai le mouvement et la parole en rajoutant un moulinet gestuel se concluant par un saut de l’index vers la route. La langue des signes sans notion est une discipline sérieuse. Lui me répondit en mêlant gestes et paroles sans se soucier de mon incompréhension potentielle mais je crus comprendre qu’il allait bien au-delà de Pitesti, j’entendis clairement le mot « Ungaria » mais demandai à lui faire répéter en le montrant du doigt et demandant : « Ungaria ? ». Nouvel hochement et confirmation qu’il allait livrer des bananes jusqu’en Hongrie. L’aubaine. Je lui fis signe que je comptais aussi passer par la Hongrie, pouvais-je faire toute la route avec lui ?

 Il acquiesça avec un mélange de sourire et de froncement sourcilier qui me fit douter. Quoi qu’il en fût, je verrais rapidement s’il m’emmenait pour la Hongrie ou à Pitesti. Il prit la sortie de Pitesti. Rien de grave, pensais-je, en tant que livreur, sa profession devait l’amener à s’arrêter dans certaines villes. Il me dit quelque chose que je n’entendis pas, avançait dans le centre-ville avant de me répéter sa phrase. Son ton interrogatif me fit deviner le sens.

 Je m’indiquai en disant :
« Yo, Pitesti, no. Yo vado a Ungaria.
– Ungaria?
– Si, Ungaria.
– Aaaah ! »

Route roumaine Photographe : Sludge G
On ressortit de Pitesti aussi vite que nous y étions entrés et partions finalement pour les terres hongroises. C’allait être parfait. Les petites routes roumaines ne font traverser le pays d’une frontière à l’autre qu’en une longue journée, souvent en une nuit. C’était inespéré de trouver un véhicule qui me permettrait de faire le trajet d’une traite. A chaque fois, la Roumanie s’était révélée un pays où l’auto-stop était facile et me conduisait loin. Il faudrait que je m’y arrête un jour, que je prenne le temps de visiter ce pays dont je ne connaissais que les vallons jaunes et noirs et ses villages lugubres dominés par d’impeccables églises.

 Ayant compris que nous allions passer plus de dix heures ensemble, le chauffeur enchaînait des questions dont les réponses semblaient lui déplaire. Il se renfrognait quand je lui disais ne travailler que de partiellement afin de pouvoir profiter de mon temps libre pour découvrir le monde, il grimaçait de mes deux ans de voyage puis commença à me parler d’argent. Mes sources de revenus, sujet qui revient fréquemment dans les premières conversations, ont rarement rencontré une telle opposition. Il me jugeait, m’expliquait mon devoir de travailler, de me préparer à contenter femmes et enfants. Il ne supportait pas qu’un habitant de pays riche, diplômé de surcroît, folâtrât au lieu de se concentrer sur l’important : l’argent.

 Toujours en roumain, il insistait sur ses 4€ de l’heure pour faire vivre sa famille. J’assimilais ses arguments, lui demandais de répéter par moments, mais quand bien même lui parus-je indécent à me contenter d’une errance chiche, je devins représentant du nomadisme, des vies dénuées d’objectifs autres que la surprise quotidienne d’un monde qui offre beaucoup quand on n’en attend rien. Sa vie était tracée depuis longtemps, à se démener pour subsister. L’asservissement au système ne m’apparaissait pas indispensable à l’existence, ça en retirait l’essence même. Je connaissais mes privilèges et me désolais qu’il n’eût pas le choix mais il n’avait pas à m’imposer ses restrictions.

 Notre discussion tenait de la transmission automobile, il fallait patiner pour trouver les mots qui faisaient mouche, certains ne furent saisis que partiellement, d’autres tapaient complètement à côté. Je ne pus jamais lui faire admettre qu’il y avait des richesses immatérielles, oui le bonheur d’une famille par exemple mais ce n’était qu’une manière d’être heureux dans un large éventail. L’aventure familiale ne m’intéressait pas, j’accordais trop de valeurs à l’incertitude, chérissais les jours sans repas et les nuits sans sommeil où je pouvais marcher jusqu’à l’aube dans des campagnes vides, je goûtais la solitude. Je ressentais d’autant plus de plaisir à pouvoir me nourrir et à trouver logis, à me faire des amis.

 Que n’avais-je pas dit ? Ne pas vouloir procréer était à ses yeux le pire des péchés. Nous étions sur Terre pour nous reproduire et assurer la survie de l’espèce. Nous étions sept milliards, nous l’avions assurée, notre postérité, il était loin le temps de l’humain comme espèce en danger. C’est ce moment que la camionnette choisit pour crever. Nous roulâmes sur dix kilomètres, lentement, dans une légère vibration pour nous arrêter au garage d’une station Boromir. Le chauffeur échangea quelques mots avec le garagiste mais se chargea lui-même du changement de pneu. J’hésitais à le laisser partir, il y aurait bien quelqu’un pour m’emmener plus loin. Mais pas aussi loin en aussi peu de temps, je remontai dans le véhicule.

 Une fois repartis, le roumain entama un tout autre sujet, s’intéressant à l’endroit où je dormirai le soir. Je n’en savais rien, je ne m’attendais pas à atteindre la Hongrie si tôt donc personne ne m’attendait. Mais je pouvais toujours passer par Couchsurfing pour trouver un point de chute en urgence. Il ne voyait pas ce qu’était Couchsurfing. Quand je lui expliquai que des inconnus ouvraient volontiers leurs portes aux voyageurs il convulsa, ses jugements devinrent invectives. J’étais inconscient, j’allais me faire tuer, j’étais armé, au moins ? Non, je n’étais pas un combattant, dans la famille, c’est la fuite qui nous tenait en vie. J’avais rencontré parfois des types frustrés de n’être pas descendants de héros ou de civilisations qui ont su affronter leurs oppresseurs. A ceux-là, je répondais qu’ils venaient de personnes qui avaient su survivre et qu’il ne fallait pas le leur retirer. C’est tout un art de rester vivant. Mon conducteur en tout cas, doutait de ma longévité. Moi aussi, du reste, je ne me donnais pas plus de quelques années mais puisque le temps passe vite pour tout le monde, ne vit-on jamais que quelques années ? Est-ce sensé de vouloir se prolonger plutôt que profiter ? Sans éclat ni malveillance, simplement faire son bonhomme de chemin en laissant à d’autres le soin de faire et défaire le monde. Je me sentais libre de l’emprise des dirigeants et des engagés, ma lutte consistait juste à montrer qu’autre chose est possible, sans prêchi-prêcha. Grand bien fasse aux satisfaits des sociétés comme aux pionniers d’égalités, tous nécessaires dans le grand jeu des diversités.

 Le conducteur rejetait mon rôle avec véhémence. Je n’avais pas compris la vie, lui manquais de respect. Le crépuscule m’indiqua qu’il était désormais trop tard pour descendre, mes chevilles endolories ne me porteraient pas sur une marche nocturne, j’étais coincé avec un contempteur pétri de certitudes, hermétique à mes arguments et vindicatif. Ma seule échappatoire résidait dans mon kindle, je bénis la 3G globale de l’appareil et entamai mes recherches d’hôtes potentiels situés quelque part entre ici et Budapest, le plus proche serait le mieux. Ma concentration sur la machine permit de désamorcer l’algarade, il me traita bien d’imbécile une fois ou deux mais je feignis l’incompréhension polie. La fatigue, elle, était d’origine.

 J’envoyais des requêtes, dont une en vers (pure préférence de l’hôtesse), pour Sibiu, pour Sebes et pour Timisoara, mais ne reçus que des refus. Chaque fois que je relevais la tête ou jetais un œil à mon chauffeur, c’était pour recevoir une nouvelle envolée de reproches, c’est fou ce que les insultes latines se ressemblent.

 Vers 19h, nous nous arrêtâmes au Mc Donald’s de Sibiu, le roumain se prit un plateau conséquent et me demanda pourquoi je ne commandais rien. Je n’avais toujours aucune devise locale mais il était hors de question de lui faire la charité, quand bien même mon ventre grondait manifestement, je n’avais rien mangé depuis le petit-déjeuner. Il soupira puis me tendit un burger et des frites, je ne feignis pas le contrecœur, cette scène prouvait mes torts, j’étais un parasite. J’engloutis son offrande sans relever la tête. J’étais vanné par quatre heures de luttes dans une langue composée de néologismes latins.

Couchrequest en rimes
Poésie improvisée sur Kindle

 En reprenant la route, je cherchais sur Facebook si j’avais des connaissances dans les parages, ou des personnes qui y avaient vécu qui sauraient me recommander à un proche, me conseiller un refuge. Il y avait quelqu’un à Cluj-Napoca, la cité de Dracula dont je venais tout juste d’apprendre l’existence. Dan n’était pas un ami, même pas un camarade mais nous avions partagé la même classe de troisième. Il était frimeur et déconneur quand j’étais émotif et introverti, ça n’avait jamais vraiment collé mais nous fréquentions les mêmes amis. Je me souvenais qu’il était parti en Roumanie pour suivre une filière en médecine ou dentaire. Après tout, nous ne nous étions jamais trouvés seul à seul, ce serait l’occasion de s’apprendre un petit peu. Je lui envoyai un message, il me répondit dans la foulée, me laissa son adresse et me demanda combien de temps je restais.

 J’en fis part au conducteur, il pouvait me déposer à Sebes, je me débrouillerais pour rejoindre Cluj qui n’était qu’à 110 km. Suspicieux, il me demanda d’où je connaissais celui qui m’hébergerait mais fut satisfait de ma réponse. Il croyait en l’amitié, c’est déjà ça. Il pesta après que je lui eus répondu concernant comment je comptais m’y rendre en pleine nuit. Il était hors de question qu’il me laisse faire du stop en pleine nuit et reprit le refrain du monde dangereux. Je poussai un râle rageur, j’étais majeur et vacciné, maître de mon propre sort, ce qui se passerait une fois sorti du véhicule ne devait plus le concerner. Il m’engueula de plus belle, refusait la responsabilité d’une quelconque infortune, ignorant qu’il représentait la rencontre la plus éprouvante de nombreuses années de stop. Il prit la route pour Cluj-Napoca sans se défaire de sa fureur, j’acceptais toutes ses admonestations sans broncher par égard pour l’heure et demie de détour qu’il entreprenait pour le résidu d’humanité que je représentais. Une heure et demie d’incessants assauts.

 Il me lâcha sur la rocade parce que j’avais insisté pour qu’il ne me conduisît pas en ville. Il me serra la main avec force en me glissant une dernière remontrance. J’en avais la tête qui tournait mais lui lançai : « Multumesc. Vui sei un angel. » dans une langue toujours aussi approximative avant de le voir disparaître dans l’obscurité.

Cluj-Napoca la nuit.
Cluj-Napoca la nuit.

Loin de tout témoin, je poussai un puissant hurlement, puis des cris et des rires saccadés jusqu’à évacuer mes poumons de la moindre once d’air. Enfin, j’avançais, claudiquant, dans les rues de Cluj-Napoca.

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