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[Compostelle J1] Pèlerin aux pieds nus n’est pas plus tolérant

Puy en Velay, 6h30 :

Mon alarme n’a pas sonné deux secondes, mon sommeil était resté en surface durant ma nuit dans la cage d’escaliers, on ne dort jamais beaucoup quand on risque l’expulsion. Deux minutes plus tard, j’étais dans la rue, encore en train de fourrer mon sac de couchage à la hâte. Le jour s’extirpait à peine, c’est drôle, j’étais sûr que l’aube venait plus tôt, mes connaissances en heures matinales étaient plutôt sommaires, théoriques.

Mon grand-père m’avait donné rendez-vous à 7h à l’appart-hôtel des capucins. Je n’avais pas la moindre idée de son emplacement et la ville peinait à s’éveiller. Là, des agents municipaux arrosaient des fleurs :

  • La rue des capucins, c’est un peu loin d’ici, quand même.
  • Je vais sur le chemin de Compostelle, je pense pouvoir marcher jusqu’aux capucins.
  • Alors, oui, vous pouvez le faire sans problème ! Vous traversez le pont jusqu’au fond de la rue puis tournez à droite jusqu’à l’avenue et, à un moment, ce sera sur votre gauche.

J’interrogeai deux autres personnes par habitude des informations contradictoires, mais toutes les versions corroboraient, ç’allait être facile. La rue des capucins comptait ses premiers pèlerins, principalement des sexagénaires raisonnablement chargés. Mon téléphone sonna au moment où j’arrivais devant l’hôtel :

  • Oui papi ?
  • Je te vois, avance un peu et tu trouveras l’entrée sur ta droite.

Je levai les yeux au grand-père juché sur une muraille et souris : « Ah oui, tiens, coucou papi. »

Arrivé à son niveau, on se fit la bise, combien de temps depuis qu’on s’était vus ? Trois ans, facile. Il n’avait pas changé d’un cheveu, pas d’une ride.

  • J’étais avec ta mamie au téléphone, hier. Elle se faisait un sang d’encre. Elle a dit que tu étais comme ton père, qu’on ne pouvait pas compter sur toi.
  • Et pourtant je suis là, pile à l’heure, cinq minutes en avance, même. La fiabilité même!
  • Oui mais tu connais ta grand-mère, elle s’inquiète toujours pour rien. Tu as mangé ?

Pas depuis le déjeuner de la veille, il me proposa de prendre un petit déjeuner au restaurant de l’hôtel. J’engloutis tartines et céréales, œuf dur et chocolat, et puis des fruits. Ne voulant pas nous retarder, je finis en dix minutes, remerciai serveuse et réceptionniste puis suivis papi Camille dans son dortoir où il avait laissé ses affaires.

  • Tiens, me dit-il en me tendant un sac à dos bleu, tu m’as dit que tu n’avais pas de sac de marche.

Quand il m’avait dit avoir un sac de 20 litres à disposition, je me figurais pouvoir y mettre vingt bouteilles d’un litre, même si l’idée de se trimballer avec autant de bouteilles pour une telle randonnée était ridicule. Il était minuscule, pas assez large pour le quart de ce que je transportais. Je me retrouverais à marcher avec un sac d’école inadapté pour la marche et l’autre, bien trop petit, complètement facultatif.

  • Euh… Merci papi, je pourrai toujours l’utiliser comme sac ventral.

Il était quand même trop gros pour voir mes pieds, j’aime bien voir mes pieds quand je marche sur les sentiers. Il ne restait qu’à le sangler à l’incommode, j’y conserverais les provisions, elles seraient plus accessibles, c’était déjà ça.

Lui revêtait l’équipement idéal, un sac de randonneur qui laissait respirer le dos, des sacoches ventrales pleines de poches pour attraper la nourriture sans avoir à s’arrêter, deux bâtons de pèlerins qui, bien que robustes, pouvaient se détacher s’il fallait les désembourber, les plier en trois s’il fallait les ranger. Je ne sais pas qui de nous deux avait voyagé le plus mais on ne pouvait douter de qui était le mieux équipé : il portait des chaussures de randonnées et moi des claquettes, il avait une casquette de marcheur estampillée « Santiago » et moi ma crinière, il avait une polaire légère qu’il pouvait porter par tous les temps et moi un gros sweat qu’on m’avait filé.

J’avais aussi récupéré une serviette Décathlon, trois t-shirts de sport et une paire de baskets de la famille de Sandra pour qui le marathon coule dans les veines – plus que ça, c’est l’Iron Man, dont le marathon n’est qu’une des étapes, qui les irrigue. Sans mon cousin Maurice, j’aurais marché en jean. La vérité est qu’à chaque fois que je jetais un œil sur mes affaires, il semblait que je n’avais jamais voyagé, que je ne savais pas ce que c’était. Quatre ans de mouvement perpétuel pour en arriver là, si c’est pas malheureux. Et même les tongs m’avaient été offertes.

  • Tu as des lunettes de soleil, au moins ? Parce que ça brûle les yeux de marcher autant.

Bien sûr que non.

Full equipped papi

Les premiers pas

Comme je ne voulais pas perdre de temps, je sautai la toilette et restais en jean, petite chemise sous pull-over et tongs, je verrais bien à me changer plus tard si la tenue s’avérait handicapante. Nous partîmes sans passer par l’Eglise, Camille avait été la veille à la messe, et devancions les pèlerins qui s’y étaient rendus, non sans regret puisque j’avais promis à Geneviève, 78 ans, résidant à Sainte-Geneviève dans l’Oise de déposer une prière à son intention et je m’étais toujours imaginé le faire dans la cathédrale du départ. Je n’en dis rien.

Notre rythme était tranquille dans la montée du départ, nous discutions en s’arrêtant à peine pour contempler le Puy dans son ensemble. Cent mètres devant nous, une brune sans sac promenait son chien, je me demandai si j’allais passer mon temps à sonder les gens pour savoir s’ils étaient pèlerins.

Nous nous retrouvâmes vite en pleine nature, longions les champs d’un côté, un paysage de vallons verdoyants de l’autre avec les volcans en arrière-plan. Il y avait de nombreux arbres qui s’agglutinaient çà et là sans pour autant constituer de forêt. Le chemin était de terre et de pierres, nous avions rapidement quitté le goudron et gardions bon espoir de ne pas y laisser nos plumes. Le soleil supplanta rapidement la fraîcheur matinale et je dus retirer mon pull orange. Je m’alignais sur le pas du grand-père, ne le devançant qu’à peine, et trouvais cette allure agréable. Quarante jours se suivraient ainsi, quarante matins à n’avoir rien d’autre à faire que marcher, ça ressemblait fort à des vacances.

Papi me racontait ses dernières marches, la santé de mamie, ses expériences culinaires, j’évoquais mes voyages, en tirais des anecdotes. On embrayait sur les voyages du père qui convoyait un catamaran, des petits frères et sœurs qui l’avaient rejoint aux Seychelles, faut-il préciser que la famille partage un faible pour le voyage ? Je recevais également des nouvelles de voisins dont les visages et les noms me semblaient d’une autre vie, des histoires réfugiées par-delà mon royaume des souvenirs.

  • Papi, demandai-je, si je peine, on fera comme au Piton des Neiges, quand j’avais 18 mois ? Tu me porteras sur ton dos ?
  • Ha ! Oui, à l’époque où on t’appelait Boufchidor (Trouvaille de ma tante vis-à-vis de mes principales activités : manger, déféquer, dormir.)

Paysages du départ

Le pèlerin aux pieds nus

Les bovins nous regardaient passer sans broncher, il faisait beau et j’étais bien. L’herbe était encore humide des pluies nocturnes, le sol se crevassait par endroits en minuscules rigoles, il y avait peu de flaques, c’était agréable de sentir mes pieds se rafraîchir et sécher moins d’une minute après les avoir sortis des prés. Titulaire d’un brevet de guide de montagne depuis quatre ans, le grand-père me prodiguait des conseils de randonneurs, me vantant les mérites de la marche afghane :

  • C’est très bien pour garder un rythme soutenu, on s’est rendu compte que les nomades afghans pouvaient parcourir des distances très longues en peu de temps grâce à leur manière particulière de marcher.

Dans mon imagination, avec le peu de données que j’avais encore, les nomades avançaient efficacement en crabe, position danse des canards, devinez quoi, ce n’était pas ça.

  • C’est un exercice de respiration, tu inspires sur trois pas, tu gardes l’air dans les poumons pour le quatrième puis tu expires sur trois pas puis tu recommences. Mais moi, je peux pas le faire.
  • Ah bon ? Pourquoi ?
  • Parce que je parle trop.

Mon pied droit s’enfonça dans un passage plus boueux que les autres, il glissait dans la savate à chaque pas, rendant mon équilibre incertain. Ce fut alors que j’appliquai une idée qui germait dans mon esprit depuis déjà quelque temps et que j’avais expérimentée sur de courtes distances le mois précédent, en Irlande, je retirai mes chaussures. Je recevais avec joie la sensation de l’herbe humide, le sol s’affaissant à peine sous mon poids, je ne savais pas si ça durerait mais être pieds nus sur le chemin de Compostelle semblait spirituel. Antoine, pèlerin aux pieds nus, ça sonnait bien.

Ce que je craignais surtout, c’était la réaction du grand-père. N’importe quel ami m’aurait laissé faire : mes pieds, mes peines, mon problème, pas le leur mais il y a toujours une liberté qu’on perd quand on voyage avec un membre de sa famille, surtout des générations antérieures. « Ca glisse dans tes claquettes ? » fut sa seule réplique, il ne se formalisait pas de me voir déchaussé. Mieux, quand, traversant un bourg, un vieil homme à béret lança à mon égard : « En voilà un qui n’ira pas bien loin ! », il rétorqua : « Mon petit-fils vient de La Réunion, il a l’habitude de marcher pieds nus. ». Dans sa voix, je discernai de la fierté.

  • Il faut faire attention, répondit le vieux entre deux grommellements. Il risque de se faire mordre par une vipère.

Je remerciai le petit vieux qui vivait dans un monde où les vipères étaient dressées pour se jeter sur les va-nu-pieds. Quiconque aurait le malheur de vouloir se soulager les pieds en s’extrayant de ses bottes verrait apparaître une vipère surgie d’on ne sait-où pour s’en prendre à ses pauvres orteils, c’était sûrement le même monde où des enfants apparaissaient courant dans les cuisines dans le but de s’ébouillanter quand la poignée de la casserole était tournée vers l’extérieur, quand bien même aucun môme n’habitait l’appartement. Je pris les mises en garde du vieillard pour un défi.

Etonnamment, l’absence de sandales ne me ralentissait pas le moins du monde. Je devais bien louvoyer par moment, sautant de pierre plate en touffe herbeuse mais je conservais ma légère avance. Un cycliste qui me dépassait me lança :

  • Ce n’est pas pieds nus qu’il faut le faire, c’est à genoux.
  • Oui mais je ne voudrais pas abîmer mon jeans.

Les champs de blé et les pâturages étaient jonchés de mûres sauvages que j’engloutissais avec appétit. Appréciant tant leur jus que leur amertume, j’en proposai à mon grand-père qui refusa au prétexte que chaque début de voyage avait pour effet de lui remuer les entrailles et qu’il ne valait mieux pas tenter le diable.

Sur nos talons, nous rattrapaient un couple avec leur chien et un fermier du coin qui semblait les accompagner. Un raccourci les conduisit rapidement à nous côtoyer. Nous nous saluâmes comme nous avions salué les rares personnes croisées sur le sentier puis ils retournèrent à leurs discussions sur les produits de la région et le micmac de l’appellation biologique. Derrière nous, apparut un quinquagénaire au pas rapide qui ne tarderait pas à tous nous dépasser.

Sitôt à notre niveau, j’en profitai pour me caler sur sa cadence. Il venait de Grenoble, avec Saint-Jean Pied de Port pour destination. Lui avait été à la messe parmi une centaine d’autres pèlerins, ça l’avait surpris de voir autant de monde. Sa précédente expérience du Compostelle reliait Genève et Grenoble. C’était un mois de novembre, il n’avait croisé personne. Les jours de verglas, il pouvait avancer sans peine, les autres, il lui arrivait de s’enfoncer dans la neige jusqu’à la cuisse et se résignait à récupérer le macadam. Sa vitesse me motivait, marcher avec lui m’épuiserait très bientôt. Vous imaginez ben ma surprise quand il déclara :

  • Vous marchez trop vite pour moi. Partez devant, nous nous retrouverons peut-être au village.

J’allais protester à la manière d’un soldat des films de guerre puis me rappelai que ma solidarité devait se diriger vers un autre :

  • Non, je vais plutôt attendre mon grand-père, on fait cette marche ensemble.
  • Très bien, nous nous retrouverons peut-être au village, je n’ai pas encore fait de pause déjeuner.
  • Entendu, à plus tard peut-être !

 

Raconter le Chemin

Un coin de prairie semblait tout indiqué pour l’attente, je m’y assis puis sortis mon téléphone. Quand le couple au chien me dépassa, ils me dirent que le grand-père ne tarderait pas à venir. Oh, vous savez, je n’étais pas pressé, je profitais de ce mélange de fraîcheur et de soleil typique des hauteurs et des hivers, mais il arriva effectivement après cinq minutes.

  • Tu fais la sieste ?
  • Non, je lis un livre sur mon téléphone, j’en ai pris pas mal pour m’accompagner. Là, c’est Trop de bonheur d’Alice Munro mais j’ai aussi pris Immortelle randonnée
  • Le Ruffin ? Ce bouquin est nul. C’est n’importe quoi, beaucoup trop romancé, il en fait des tonnes. On me l’a offert pour mon anniversaire mais il n’est vraiment pas terrible. Par contre, mamie a adoré.

Je n’avais lu que Globalia que j’avais trouvé correct mais, pensant moi aussi à écrire sur le Chemin, une question se posait tout naturellement : qu’écrire sur des journées de marche et de discussions passagères ? Sûrement des phases introspectives, des réflexions sur le sens de la vie, peut-être, mais sur deux mois de pèlerinage, chaque instant ne pouvait pas être intéressant. J’éprouvais une profonde admiration pour ceux qui arrivaient à tirer beaucoup de pas grand-chose, des bribes de vies dans lesquelles les lecteurs pouvaient se retrouver ou se situer. Moi, je racontais surtout le notable, certaines situations étaient tellement extraordinaires qu’il fallait romancer le moins possible, par honnêteté, par devoir vis-à-vis d’événements que certains prétendaient déjà qu’ils étaient inventés.

J’aurais aimé employer une licence artistique, enjoliver mes phrases pour des aventures plus littéraires, c’était risquer me décrédibiliser. C’était trop important de témoigner du monde tel qu’il est, ou tel que je l’ai vécu, après un certain nombre d’expériences c’est pareil. Camille ajoutait qu’il n’avait pas apprécié la dimension spirituelle d’un Ruffin devenant progressivement croyant pour se convertir au bouddhisme au terme du pèlerinage.

A quel point faut-il être instable, à quel point faut-il être anxieux pour se réfugier dans une croyance. Je jugeais Ruffin sans le connaître ni même l’avoir lu, près de le qualifier d’affabulateur, puis je me rappelai mon premier journal de voyage, celui que je complétais chaque fois que je trouvais une bibliothèque en Angleterre, en Ecosse. Sans style ni accent, j’épiloguais sur la morsure du voyage, expliquais être tombé dedans pour de bon et que jamais il ne s’arrêterait.

A l’époque, c’était un mensonge, j’avais tout juste commencé mes études, je voyagerais durant les vacances. Je souris à la pensée que j’y étais parvenu, finalement, au voyage continu, quatre ans après mes mots, quatre ans avant aujourd’hui. La réalité s’était calée sur la fiction. Que diable allais-je pouvoir écrire sur le chemin ?

 

La Chapelle Saint-Roch

Nous atteignîmes bientôt la chapelle Saint-Roch, petite bâtisse apparemment peu fréquentée, je posai mon sac pour y entrer. Un oiseau avait fait son nid sur le crucifix principal, contre l’épaule du Christ. De la musique religieuse était diffusée en continu, elle n’apportait rien, je préférais les lieux de culte muets. Je m’assis tout de même sur un banc et mis mes mains en prière :

Notre Père qui êtes aux cieux, au nom trop souvent mal employé, je voudrais déposer une prière pour Geneviève de Sainte-Geneviève, qu’elle ne vive que des jours heureux, elle le mérite, vous savez ? Et si tu pouvais filer des coups de pouce à tous ceux qui m’ont aidé jusque là. Moi, j’aurais pas assez de temps pour tous leur rendre la pareille. Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Amen.

Ce n’était pas une cathédrale mais si chaque bâtiment religieux était un catalyseur de requêtes divines, on pouvait considérer que j’avais honoré ma promesse. C’est à ce moment que Camille me rejoignit, j’empruntai son appareil photo, ayant laissé toutes mes affaires dehors, par terre, pour soulager mes épaules ou pour ne pas faire désordre dans le monument, je ne sais plus.

A la sortie, nous croisions un groupe de cinq sexagénaires, ils me demandèrent immédiatement si je comptais faire l’intégralité du chemin pieds nus, je n’ai pas eu le temps de répondre que mon grand-père nous présentait comme réunionnais puis précisaient que j’arrivais d’Irlande. Le type qui n’avait rien compris dans le flot d’informations trouva que les irlandais avaient des gènes solides.

 

Montbonnet

Bref, nous arrivions aux abords de Montbonnet (qui, dans ma tête, ne cessait de venir comme Montbo, Montbon, Montbonnet, c’est fou le pouvoir de la publicité, même de celles auxquelles on n’a pas vraiment été confronté), le soleil rayonnait, mon ventre gargouillait. Camille proposa une halte au bar du patelin, situé après une montée un peu raide, il apparut comme une récompense. Il restait une table libre en terrasse, une quinzaine de pèlerins de groupes divers étaient déjà installés. Il y avait des mômes de moins de douze ans, des types de plus de cinquante, pas d’entre deux, j’allais peiner pour me faire des potes.

Tandis qu’on s’installait, le grand-père salua nos trois voisins les plus proches, un couple de grands-parents et leur môme adolescent, si proches qu’on avait la sensation de s’asseoir avec eux. Ils ne répondirent pas, il ne m’en fallut pas plus pour détester les premiers impolis du voyage. Camille dégrafait encore ses affaires quand je m’enfonçai dans une chaise en plastique. La vue sur les volcans était tronquée par une large bâtisse mais on était quand même en mesure de l’apprécier. Aux discussions tombées dans mon oreille, je compris que nos voisins constituaient un Etat à eux seul. La majorité de leurs mots résonnait l’ennui, la banalité crasse, les autres soulignaient la tyrannie de la grand-mère. Malgré le soleil, elle glaçait l’atmosphère.

Je commandai un sandwich au fromage et un sirop de cassis, le môme qui avait déjà mangé se voyait refuser plus de nourriture. Il avait faim, insistait-il, il ne mangerait pas, avait-elle décrété. Un autre pèlerin qui marquait aussi la soixantaine arriva, comme il ne savait où s’asseoir, Camille lui offrit de s’installer avec nous. C’était une endive, on aurait pu le croire simplement timide ou peu loquace, il répondait aux questions par des « oui, oui, oui » ou « non, non, non » un peu mous mais parvenant quand même à perdre de leur assurance dans ce semblant d’écho. Mon grand-père qui voyait l’opportunité d’une conversation lui posait davantage de questions, toutes répondues par des lieux communs. Pour toute participation au dialogue, il ne répétait que les dernières phrases. A ma gauche, la vieille enchaînait les remarques désobligeantes à propos de son petit-fils puis de son mari, éteints comme pas permis. De toute évidence, le chemin de Compostelle ne me rendait pas plus tolérant.

En plus, ma commande se limitait à une demi-baguette non moelleuse dans laquelle on avait fourrée quatre portions d’un camembert premier prix. C’était donc ça, un pèlerinage ? Une nourriture inepte et chère parce que les marcheurs n’avaient pas le choix. Nos aliments engloutis, nous nous remîmes en marche, le taulier me demanda si je marchais pieds nus (oui) et si je comptais faire tout le chemin ainsi (on verrait bien), il était impressionné mais me dit qu’il me faudrait des chaussures pour certaines portions. Il avait le mérite d’être aimable, de me souhaiter un bon courage différent de ceux qu’il avait adressés à d’autres, il pouvait bien, à 3€70 le pain sec au camembert discount.

 

La première dernière portion

Nous n’avions plus que sept kilomètres jusqu’à Saint-Privat d’Allier et les pèlerins s’amassaient à l’entrée d’un chemin caillouteux, ils avaient tous plus de cinquante ans. Le papi piocha parmi eux pour converser tandis que je hâtais le pas, sautant de pierre en pierre. Réalisant que j’étais trop rapide, je ralentis un peu et surpris le voisin à parler de moi, admirant ma souplesse, mon endurance et fantasmant vingt années de moins.

Au début de la marche, les conversations ne sont pas longues, après vingt minutes nous reprenons notre propre rythme et nous détachons des groupes temporaires. Camille et moi étions de nouveau côte à côte. Il évoquait les jeunes marcheurs espagnols qui commencent cent kilomètres avant Santiago en chantant et gambadant.

  • Après deux jours, ils boitent, ils regardent leurs pieds, ils tirent la tronche. C’est que c’est pas une promenade, le Chemin de Compostelle, c’est dur.

Je m’inquiétais, pour le moment, je me trouvais bien. Même si nous entamions une montée un peu rude à travers une portion de forêt, je me sentais capable. Bien sûr, jamais je n’avais marché si longtemps, l’épreuve me permettrait de connaître mon potentiel, peut-être mes limites. Nous saluâmes une dizaine de jeunes dans la vingtaine qui se reposaient dans l’herbe, les premières personnes de mon âge. Je ne m’arrêtai pas mais j’étais enchanté de ne pas être le seul jeune du GR65.

Durant la dernière descente, nous nous fîmes rattraper par une autre jeune, peut-être quelques années de plus que moi. Une fois encore, je me calais sur son rythme et ses premiers mots, bien qu’impeccablement français, étaient teintés d’un accent que je ne savais définir. Elle pouvait être d’outre-Manche, d’outre-Atlantique, de n’importe où, m’enfin, pas d’chez nous.

  • Je suis Danoise, de Copenhague.
  • Mais, comment se fait-il que ton français soit excellent ?

J’avais toujours trouvé très curieux qu’on apprenne le français plutôt que l’anglais ou l’espagnol, notamment à cause de sa difficulté et de son rayonnement limité.

  • Personne ne parle danois dans le monde, et c’est un petit pays, il faut qu’on apprenne d’autres langues si on veut connaître plus de monde.

Elle comparait aussi le pèlerinage à ce qu’il fut, témoignait de l’augmentation des prix ces cinq dernières années et du côté commercial en exergue depuis peu, le Compostelle était devenu à la mode et les gîtes fonctionnant sur le système de premier arrivé, premier servi, le chemin perdait de son caractère spirituel. Elle parcourait annuellement des portions différentes, cette fois, elle pensait rejoindre Saint-Jean Pied de Port à coups de trente kilomètres par jour, dix de plus que nous. Ses amis ne comprenaient pas qu’elle randonnât à chaque vacances, elle n’était pas croyante et se sentait commettre une imposture, parfois, à marcher avec les pieux. Cela dit, elle préférait l’Eglise protestante, majoritaire au Danemark, puisqu’elle était plus sobre, qu’elle ne s’encombrait pas de fioritures. Emporté par nos échanges – marche, culture danoise, voyage, cinéma – je ne faisais plus du tout attention au papi. Il me rattraperait, on arrivait bientôt.

A Saint Privat, je sentais déjà l’accumulation d’une marche sans chaussure, le dessous de mes pieds fourmillait de légères douleurs. Soulagé d’avoir atteint l’étape je n’imaginais pas pouvoir faire dix kilomètres de plus. On aurait des journées difficiles, des distances similaires aux siennes, mais il fallait nous roder, commencer plus raisonnablement. Aux premières maisons, une famille avait dressé une table en extérieur dont il ne restait pas un centimètre carré d’espace libre : du melon, des salades, des grillades et des bouteilles.

 

Saint-Privat d’Allier

On investit la terrasse d’un bar baignant dans le soleil pour continuer la conversation, il était encore tôt, près de 15h. J’expliquais n’être techniquement pas du tout préparé au chemin. Non seulement mon sac n’était pas fait pour la randonnée, je transportais aussi – et associai le geste à la parole – cet ordinateur portable de cinq kilo. Ses yeux s’écarquillaient, elle ne put réprimer un sourire aussi large que moqueur :

  • Mais, tu es stupide !
  • J’apprécie ta franchise, répondis-je en riant.

Je n’avais pas trouvé où poser la machine, la remplacer par un ultraportable le temps de la randonnée, et comme je n’avais pas de maison, j’étais bon pour porter ce fardeau tout du long. Le reste était léger, mon sac ne devait pas peser plus de dix kilo, du moins le présumais-je. Elle était surprise de mon voyage avec le grand-père et ses 78 ans, davantage quand je lui dis que nous allions faire du couchsurfing ensemble. Ne se rappelant pas l’avoir vu et piquée par la curiosité, elle décida de l’attendre pour voir le marcheur vietnamien qui lui paraissait bien courageux.

  • Au fait, je m’appelle Antoine. (Je dus la reprendre un peu sur la prononciation.)
  • Moi, en français, on m’appelle Brigitte.
  • Birgitte en danois ? (Oui, c’était ça.)

Camille nous rejoignit rapidement et me prêta son téléphone pour appeler Isabelle, chez qui nous allions passer la nuit. J’avais une légère appréhension, ce serait la toute première expérience du papi chez l’habitant. Répondeur, la pression montait, un plan foireux saborderait définitivement les possibilités d’hébergement chez l’habitant. Parmi nos voisins de terrasses, des rumeurs circulaient que les gîtes de la prochaine étape étaient tous complets, quelques coups de fil le confirmèrent. Seul le camping municipal disposait d’un chalet de sept places sans réservation, ce serait aux premiers arrivés, comme en Espagne.

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