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[Sans la langue n°1] L’ange intransigeant

Sans la langue

On ne peut pas toujours avoir de bonnes idées, même certaines, apparemment bénéfiques, peuvent vous coûter plus qu’autre chose.

  Le voyageur n’a pas d’abonnement en salle de gym, il n’a pas forcément le temps de faire des exercices quotidiens. Lorsque la douche est une denrée incertaine, infliger les odeurs du sport à celui qui daigne s’arrêter n’est pas le meilleur moyen de le remercier. Après, tu t’en fous, tu ne le reverras plus mais si tu pouvais ne pas laisser la trace de ton passage et partir sur une note positive, autostoppeurs et conducteurs te remercieront, chantant en chœur, la main dans la main et le collier de bougainvilliers au cou, à quel point c’est beau de s’entraider.

  Je cédai donc à la tentation de faire du sport, comme je succombais aux yeux bleus d’Ivana qui me disait jogger trois fois par semaine dans le parc de Varna qui donne sur la Mer Noire. J’entrepris rapidement de proposer à la jolie tchèque de l’accompagner pour le prochain exercice, ça ne pourrait me faire que du bien.
J’ai toujours trouvé ça un peu con, le jogging. Si on a le temps de courir dans un parc, on a celui d’y marcher, de prendre le temps de regarder ceux qui y traînent, de se moquer de ceux qui courent et de leurs faces roses dégoulinantes. Je sentis que l’exercice n’allait pas me faire que du bien quand Ivana arriva au trot avec tout l’attirail : le short, le débardeur, les baskets, le bandeau, le front déjà gluant et l’exclamation « Tu vas courir comme ça ? » sans s’arrêter de trottiner

 Mon jean usé et un t-shirt simple ne la convainquaient pas ? Des vêtements dédiés au sport ne représentaient pas un investissement rentable vu la fréquence à laquelle je me lançais dans l’exercice. Mon sac se composait surtout de vêtements adaptés à l’hiver scandinave dont je revenais tout juste, des vêtements légers par -45°C n’y avaient pas leur place.

 « T’inquiète, répondis-je, j’ai l’habitude. »

 Ce n’était pas tout à fait un mensonge, il m’arrivait souvent de courir après des véhicules qui s’arrêtaient trop loin, par politesse, pour ne pas leur prendre trop de temps. Ca appartient à un message latent, je ne veux pas avoir trop d’influence sur votre journée, ne vous demanderai pas de détour, si vous ne voulez pas parler je saurai me taire, j’ai juste envie d’aller quelque part.

 Elle s’est mise en route malgré une moue entre scepticisme et amusement. Hors de question d’être pris en défaut, je me calai aussitôt à sa cadence. Elle était régulière, dynamique sans abus d’efforts, je pouvais la suivre sans difficulté mais elle me mit quand même en garde :

 « Si jamais tu as besoin de faire une pause, n’hésite pas à me le dire. »
Motivé par l’orgueil, le désir de la séduire mais surtout parce que je devais lui prouver que ma tenue ne constituait aucun handicap, il était hors de question de faire signe de faiblesse. Après quelques minutes à m’assurer que mon souffle ne se désagrégeait pas dans l’effort, j’entamai une conversation qui m’en apprit moins sur la vie à Brno que sur la relation intime entre Ivana et son chien. De mon côté je me la ramenais forcément un peu sur mon mode de vie, vantais le nomadisme et la beauté des rencontres, les poncifs qui font toujours mouche.

Les allées de nos courses
Les allées de nos courses

Après une bonne demi-heure, elle me flatta quand même d’un « Tu cours bien ! ». J’étais ravi de ne pas la ralentir, de n’avoir pas eu à courir seul et de ma performance. Bien sûr, ce n’est pas comme si je me remettais soudainement au sport, les heures de marche sans pause le long des routes m’avaient rendu endurant, la course ne devait être qu’un prolongement de l’exercice. J’étais prêt pour le marathon, le Burning Man voire Marche ou Crève, rien ne saurait m’arrêter. Tiens, je me sentais même de courir de Bulgarie à Paris, où je devais me rendre une semaine plus tard, c’est dire ! C’est dire si je suis sensible à l’endorphine et l’ocytocine. Enfin, l’objectif immédiat tenait plutôt du cocktail en terrasse que de la traversée du désert.

 Il n’y aura pas eu de cocktail, on ne se fit pas la bise pour garder pour nous nos sueurs respectives, Ivana me targua d’un gentil « Tu es une personne rare. Continue à vivre de tes passions, beaucoup devraient prendre exemple. Bonne route pour demain ! » en trottinant toujours. Puis elle emprunta le chemin pour chez elle sans ralentir l’allure. A la seconde où elle disparut derrière un immeuble, je stoppai net, attendis quelques secondes pour me remettre en marche le plus calmement du monde et regrettai immédiatement.

 Mon corps n’eut pas la patience d’attendre le lendemain pour partager sa désapprobation, le premier pas me plongea dans un abyme de douleur, mes chevilles à peine rafraîchie me firent payer la course. Chaque pas s’accompagnait de la sensation d’un piège à loup broyant impitoyablement mes articulations. Il me fallut une heure et plusieurs arrêts à me reposer contre un mur et d’autres à exprimer ma douloureuse surprise pour parcourir le kilomètre qui me séparait de la grosse porte métallique de ma famille bulgare.

 Presque affalé sur la rampe d’escalier de leur immeuble au charme communiste, je me hissais difficilement jusqu’au troisième étage pour être accueilli par leur chat démoniaque. C’était un persan qui avait décelé un je-ne-sais-quoi dans mon âme pour me détester profondément, il n’avait cure des offrandes que je lui proposais depuis deux semaines, m’avait déjà coincé dans la cuisine dont je ne sortis qu’à grand renfort de jets d’eau sur son pelage gris et se tenait dans l’encadrement de la porte, résolu à protéger son domaine de la vermine hippie.

 « Allez chaton, laisse-moi entrer, je suis pas en état, là. »
Soudain, ce fut clair, il avait senti ma faiblesse, devait s’en délecter. La créature n’affichait rien de la docilité de peluche se laissant porter par une maîtresse gaga, c’était un prédateur et j’en étais la proie. Je tentai le pas résolu, sa face devint une grimace semblable à un masque d’Hannya aux lèvres retroussées et yeux jaunes mauvais. Je reculai devant le regard psychopathe qui se teintait de délectation quand la porte s’ouvrit en grand.

Portrait craché
Portrait craché

Shake, ma grand-tante de Bulgarie prit le matou dans ses bras, en lui glissant quelques mots amusés en arménien avant de m’adresser dans un français malhabile mais compatissant :
« Ch’est lo chat qui fait peur ? Il est chentil lo chat. Fais coucou lo chat. »
Et voilà ma grand-tante de soixante ans faisant gesticuler son chat, secouant ses pattes pour me saluer. L’animal fut outré mais ne moufta pas. Il avait eu sa victoire, de toute façon. Je claudiquai vers ma chambre en remerciant l’arménienne.

 Nous eûmes notre dernier dîner où je parlais anglais à ma cousine, français à ma grand-tante et les laissais parler arméniens entre les membres de la famille. On se moquait un peu de mes nouvelles douleurs, on insista surtout pour que je fasse attention à moi, une vraie famille. Quelques années plus tôt, j’ignorais même avoir eu des ancêtres en Europe de l’Est. Ma cousine Madlen s’était signalée sur Facebook et avait dû m’apporter les preuves de notre parenté pour écarter mes doutes sur un possible scam. Nous nous étions rencontré lors de mon premier voyage vers la Turquie, c’était la troisième fois en deux ans que nous nous voyions et nous nous étions rapidement adoptés, sauf le chat.

 Nous avions bien quelques différences : Jamais je ne me verrais faire des dessins de mon salon avec les meubles à venir sur les dix prochaines années pour gérer mon budget, jamais je ne pourrai m’habituer au rakia matinal, au pâté matinal, au poivron matinal, bref, au petit-déjeuner familial et jamais je ne pourrais passer de ma naissance à la retraite dans le même bâtiment. Autrement, nous n’étions qu’apprentissage respectifs, partage d’histoires et chaleur durant les repas douteux. Cette dernière nuit oscillait entre affection et soulagement de ne pas abuser de leur hospitalité, surtout que Madlen venait d’accoucher.

 « Domain, ch’est lo Takvor qui prondra lo Antoine avec lo voiture. Ch’est chour lo route do lo travail.»
Takvor, le frère de Madlen, était un genre de George Clooney balkanique amateur de foot et de musculation. Nos échanges se constituaient donc de sourires discrets, discrétion d’autant plus bienvenue qu’il m’était redevable de garder le silence au sujet de son dossier de pornos franchement dégueulasses. Ne t’en fais pas, cousin. Ton secret est bien gardé.

 Comme prévu, il me conduisit à la sortie Ouest de Varna au petit matin semblant plus sombre que d’habitude. Sachant qu’il se rendait au travail, je désignai le premier bas-côté qui réduirait son détour. Je dégageai difficilement mon barda toujours pesant mais parfumé de lessive bon marché, et remerciai Takvor. Sa poigne fut franche, son sourire plaisant, était-ce la joie de me connaître ou celle de me voir partir ? En tout cas, nos échanges silencieux me convenaient et c’est toujours sans un mot qu’on se salua après son demi-tour.

 L’endroit ne convenait pas du tout et je dus surmonter la douleur, intensifiée dans la nuit, pour longer la nationale. Le ciel franchement anthracite déversa une pluie hivernale contre laquelle je n’étais pas équipé ; ce n’était pas la saison des pluies en Laponie et le voyage en Bulgarie n’avait dépendu que d’une impulsion. Et nul abri en vue. Je claudiquais en marche avant et bringuebalais en marche arrière tout en faisant des signes aux rares voitures qui quittaient la ville, à croire que je me dirigeais vers une zone déserte. Ce n’était que la direction de la capitale, que celle du reste du pays. Enfin, une voiture s’arrêta en moins de dix minutes allongées par le climat. Elle était assez loin, peut-être cent mètres, le conducteur avait dû hésiter avant de consentir à m’embarquer.

 Je tentai une course dont chaque pas me tirait une grimace, m’arrêtait un instant, coupé par la douleur, puis repris par à-coups une allure de politesse. S’impatientant sûrement, un parapluie sortit de la voiture en s’ouvrant, au bout de son manche se tenait un indien, le premier que je voyais en Europe orientale. Il arborait un air sage sous sa coiffure et ses lunettes de premier de la classe.
« Vous allez où ? demanda-t-il avec un accent qui me renvoyait à Delhi, au Cachemire, au Ladakh.
– Paris, France. »

 Sa seconde interloquée s’ensuivit d’un « WHAAAAAAAAAT ? » qu’il accompagna d’une ondulation de la tête sans faire bouger le parapluie. Sa bouche et ses yeux s’élargirent comiquement pour passer de la stupéfaction à l’hilarité. Son rire ne lui permit que de me faire signe de m’abriter et de glisser un « Vous êtes sérieux ? » avant de repartir de plus belle dans une joie contagieuse. Après confirmation, il se retourna vers la voiture :
« Toni ! (rire aigu) Tu devineras jamais où cet auto-stoppeur veut aller. (rire encore) En France ! (rire hilare) Il va en France ! »

 Je me frottai le cou d’une gêne amusée, apercevant la passagère qui me jaugeait joyeusement que je saluai d’un mouvement de tête.
« Oui, enfin, je compte d’abord aller à Budapest. Des amis m’y attendent demain.
– On ne va ni à Paris ni à Budapest, entama le conducteur qui se calmait tout juste mais montrait les signes d’éclat de rire potentiel. On ne va pas très loin, même. On travaille à Slanchevo.
– Je n’ai aucune idée d’où c’est mais ça peut pas être pire qu’ici. Le moindre kilomètre compte et je ne pensais pas trouver une voiture directement jusqu’à Paris.
– Non, j’imagine ! (nouvelle hilarité) Allez, monte, mets ton sac dans le coffre. »

 Le trajet ne fut effectivement pas très long (« Tu comptes arriver quand ? – D’ici trois ou quatre jours mais j’ai déjà fait Istanbul-Paris en deux. ») mais permit de plonger mon conducteur en extase (« C’est incroyable, j’aurais adoré le faire ! Maintenant, c’est trop tard, je suis ingénieur et on se marie le mois prochain. ») et de recevoir quantité de compliments de la part des deux qui commençaient à envisager une lune de miel en baroude.

 L’emplacement permettait une meilleure visibilité. Malgré la pluie incessante, je commençais à me placer.
« Attends ! Toni va nous prendre en photo. »
L’indien sortit de la voiture et s’avança vers moi, le parapluie toujours en main et me fit une longue accolade le temps de la photo. Après le clic aussi significatif que superflu de son téléphone, la passagère s’exprima :
« Moi aussi, j’en veux une ! »

 Deuxième photo, puis une troisième tous les trois. Ils m’étreignirent chacun à tour de rôle et m’offrirent le parapluie (« Tu en auras plus besoin que nous. Et c’est comme si on voyageait un peu avec toi ! ») avant de repartir dans de grand mouvements de bras. Il n’en fallut pas plus pour me gonfler à bloc, ce trajet partait sous les meilleurs auspices. Pour le prouver, un routier bulgare qui ponctuait ses phrases slaves dont je ne comprenais rien par de grands éclats de rire, m’embarqua directement jusque en Roumanie où un embouteillage nous stoppa juste après la frontière. Sachant que le chauffeur n’allait pas s’arrêter bien loin et qu’il ne pleuvait plus, je le remerciai et boitillai le long des bouchons, dépassant les nombreux vendeurs à la sauvette qui comptaient bien profiter de la congestion routière. Ils brandissaient haut au-dessus de leurs têtes des t-shirts de foot, des baskets, des connectiques pour véhicules et n’accordaient que quelques secondes d’attention au voyageur branlant qui se dirigeait vers la fin du bouchon.

 Une BMW conduite par un large quinquagénaire portant sur lui plus de cuir que tout l’intérieur de sa voiture (il me dit être avocat pour la mafia et arbore l’assurance forcée de ceux qui se savent dans le mauvais camp) laissa à la sortie de Bucarest après une poignée de main franche. L’endroit ne semblait pas terrible, je vérifiai sur mon Kindle la route à prendre et brandis « Pitesti » sur une feuille, comptant sur l’éloignement de la capitale grise plutôt qu’un long trajet. Les grandes villes, généralement dotées d’interminables banlieues, sont souvent coriaces à quitter sans angle d’attaque prédéfini. Il faut souvent prendre des transports en commun jusqu’au site adapté où des véhicules allant dans la direction désirée peuvent s’arrêter et, idéalement, échanger quelques mots pour montrer patte blanche. N’ayant pas un leu pour payer quoi que ce soit, je me contentais de la sortie sur quatre voies où l’on m’avait laissé.

Un clocher de Bucarest
Un clocher de Bucarest

 L’heure vieillissait sans difficulté, l’hiver était doux, je bouquinais le Dracula de Stoker droit comme un piquet, sans douleur quand une camionnette s’arrêta. Son conducteur affichait une trentaine tout juste passée, une coupe carrée d’un noir défraîchi, il était habillé simplement et m’invita à monter avec précipitation. Je sautai dans le véhicule, m’attachai et, dans un roumain impeccable, lui demandai :
« Pitesti ? »

 Il hocha la tête, commença à enchaîner quelques phrases avant de comprendre que je n’étais pas du coin. Il chevauchait la barrière de la langue sans cesser de parler en roumain. Je lui répondais en mélangeant grossièrement espagnol, italien et français, ça nous convenait. De toute façon, nous ne nous épanchions pas au-delà des politesses d’usage, j’étais français, j’allais en France, j’arrivais de Bulgarie, j’avais 25 ans.

 Incertain quant à sa destination véritable, je pointai mon chauffeur du doigt puis la route en disant « Pitesti ? ». Il opina. Je répétai le mouvement et la parole en rajoutant un moulinet gestuel se concluant par un saut de l’index vers la route. La langue des signes sans notion est une discipline sérieuse. Lui me répondit en mêlant gestes et paroles sans se soucier de mon incompréhension potentielle mais je crus comprendre qu’il allait bien au-delà de Pitesti, j’entendis clairement le mot « Ungaria » mais demandai à lui faire répéter en le montrant du doigt et demandant : « Ungaria ? ». Nouvel hochement et confirmation qu’il allait livrer des bananes jusqu’en Hongrie. L’aubaine. Je lui fis signe que je comptais aussi passer par la Hongrie, pouvais-je faire toute la route avec lui ?

 Il acquiesça avec un mélange de sourire et de froncement sourcilier qui me fit douter. Quoi qu’il en fût, je verrais rapidement s’il m’emmenait pour la Hongrie ou à Pitesti. Il prit la sortie de Pitesti. Rien de grave, pensais-je, en tant que livreur, sa profession devait l’amener à s’arrêter dans certaines villes. Il me dit quelque chose que je n’entendis pas, avançait dans le centre-ville avant de me répéter sa phrase. Son ton interrogatif me fit deviner le sens.

 Je m’indiquai en disant :
« Yo, Pitesti, no. Yo vado a Ungaria.
– Ungaria?
– Si, Ungaria.
– Aaaah ! »

Route roumaine Photographe : Sludge G
On ressortit de Pitesti aussi vite que nous y étions entrés et partions finalement pour les terres hongroises. C’allait être parfait. Les petites routes roumaines ne font traverser le pays d’une frontière à l’autre qu’en une longue journée, souvent en une nuit. C’était inespéré de trouver un véhicule qui me permettrait de faire le trajet d’une traite. A chaque fois, la Roumanie s’était révélée un pays où l’auto-stop était facile et me conduisait loin. Il faudrait que je m’y arrête un jour, que je prenne le temps de visiter ce pays dont je ne connaissais que les vallons jaunes et noirs et ses villages lugubres dominés par d’impeccables églises.

 Ayant compris que nous allions passer plus de dix heures ensemble, le chauffeur enchaînait des questions dont les réponses semblaient lui déplaire. Il se renfrognait quand je lui disais ne travailler que de partiellement afin de pouvoir profiter de mon temps libre pour découvrir le monde, il grimaçait de mes deux ans de voyage puis commença à me parler d’argent. Mes sources de revenus, sujet qui revient fréquemment dans les premières conversations, ont rarement rencontré une telle opposition. Il me jugeait, m’expliquait mon devoir de travailler, de me préparer à contenter femmes et enfants. Il ne supportait pas qu’un habitant de pays riche, diplômé de surcroît, folâtrât au lieu de se concentrer sur l’important : l’argent.

 Toujours en roumain, il insistait sur ses 4€ de l’heure pour faire vivre sa famille. J’assimilais ses arguments, lui demandais de répéter par moments, mais quand bien même lui parus-je indécent à me contenter d’une errance chiche, je devins représentant du nomadisme, des vies dénuées d’objectifs autres que la surprise quotidienne d’un monde qui offre beaucoup quand on n’en attend rien. Sa vie était tracée depuis longtemps, à se démener pour subsister. L’asservissement au système ne m’apparaissait pas indispensable à l’existence, ça en retirait l’essence même. Je connaissais mes privilèges et me désolais qu’il n’eût pas le choix mais il n’avait pas à m’imposer ses restrictions.

 Notre discussion tenait de la transmission automobile, il fallait patiner pour trouver les mots qui faisaient mouche, certains ne furent saisis que partiellement, d’autres tapaient complètement à côté. Je ne pus jamais lui faire admettre qu’il y avait des richesses immatérielles, oui le bonheur d’une famille par exemple mais ce n’était qu’une manière d’être heureux dans un large éventail. L’aventure familiale ne m’intéressait pas, j’accordais trop de valeurs à l’incertitude, chérissais les jours sans repas et les nuits sans sommeil où je pouvais marcher jusqu’à l’aube dans des campagnes vides, je goûtais la solitude. Je ressentais d’autant plus de plaisir à pouvoir me nourrir et à trouver logis, à me faire des amis.

 Que n’avais-je pas dit ? Ne pas vouloir procréer était à ses yeux le pire des péchés. Nous étions sur Terre pour nous reproduire et assurer la survie de l’espèce. Nous étions sept milliards, nous l’avions assurée, notre postérité, il était loin le temps de l’humain comme espèce en danger. C’est ce moment que la camionnette choisit pour crever. Nous roulâmes sur dix kilomètres, lentement, dans une légère vibration pour nous arrêter au garage d’une station Boromir. Le chauffeur échangea quelques mots avec le garagiste mais se chargea lui-même du changement de pneu. J’hésitais à le laisser partir, il y aurait bien quelqu’un pour m’emmener plus loin. Mais pas aussi loin en aussi peu de temps, je remontai dans le véhicule.

 Une fois repartis, le roumain entama un tout autre sujet, s’intéressant à l’endroit où je dormirai le soir. Je n’en savais rien, je ne m’attendais pas à atteindre la Hongrie si tôt donc personne ne m’attendait. Mais je pouvais toujours passer par Couchsurfing pour trouver un point de chute en urgence. Il ne voyait pas ce qu’était Couchsurfing. Quand je lui expliquai que des inconnus ouvraient volontiers leurs portes aux voyageurs il convulsa, ses jugements devinrent invectives. J’étais inconscient, j’allais me faire tuer, j’étais armé, au moins ? Non, je n’étais pas un combattant, dans la famille, c’est la fuite qui nous tenait en vie. J’avais rencontré parfois des types frustrés de n’être pas descendants de héros ou de civilisations qui ont su affronter leurs oppresseurs. A ceux-là, je répondais qu’ils venaient de personnes qui avaient su survivre et qu’il ne fallait pas le leur retirer. C’est tout un art de rester vivant. Mon conducteur en tout cas, doutait de ma longévité. Moi aussi, du reste, je ne me donnais pas plus de quelques années mais puisque le temps passe vite pour tout le monde, ne vit-on jamais que quelques années ? Est-ce sensé de vouloir se prolonger plutôt que profiter ? Sans éclat ni malveillance, simplement faire son bonhomme de chemin en laissant à d’autres le soin de faire et défaire le monde. Je me sentais libre de l’emprise des dirigeants et des engagés, ma lutte consistait juste à montrer qu’autre chose est possible, sans prêchi-prêcha. Grand bien fasse aux satisfaits des sociétés comme aux pionniers d’égalités, tous nécessaires dans le grand jeu des diversités.

 Le conducteur rejetait mon rôle avec véhémence. Je n’avais pas compris la vie, lui manquais de respect. Le crépuscule m’indiqua qu’il était désormais trop tard pour descendre, mes chevilles endolories ne me porteraient pas sur une marche nocturne, j’étais coincé avec un contempteur pétri de certitudes, hermétique à mes arguments et vindicatif. Ma seule échappatoire résidait dans mon kindle, je bénis la 3G globale de l’appareil et entamai mes recherches d’hôtes potentiels situés quelque part entre ici et Budapest, le plus proche serait le mieux. Ma concentration sur la machine permit de désamorcer l’algarade, il me traita bien d’imbécile une fois ou deux mais je feignis l’incompréhension polie. La fatigue, elle, était d’origine.

 J’envoyais des requêtes, dont une en vers (pure préférence de l’hôtesse), pour Sibiu, pour Sebes et pour Timisoara, mais ne reçus que des refus. Chaque fois que je relevais la tête ou jetais un œil à mon chauffeur, c’était pour recevoir une nouvelle envolée de reproches, c’est fou ce que les insultes latines se ressemblent.

 Vers 19h, nous nous arrêtâmes au Mc Donald’s de Sibiu, le roumain se prit un plateau conséquent et me demanda pourquoi je ne commandais rien. Je n’avais toujours aucune devise locale mais il était hors de question de lui faire la charité, quand bien même mon ventre grondait manifestement, je n’avais rien mangé depuis le petit-déjeuner. Il soupira puis me tendit un burger et des frites, je ne feignis pas le contrecœur, cette scène prouvait mes torts, j’étais un parasite. J’engloutis son offrande sans relever la tête. J’étais vanné par quatre heures de luttes dans une langue composée de néologismes latins.

Couchrequest en rimes
Poésie improvisée sur Kindle

 En reprenant la route, je cherchais sur Facebook si j’avais des connaissances dans les parages, ou des personnes qui y avaient vécu qui sauraient me recommander à un proche, me conseiller un refuge. Il y avait quelqu’un à Cluj-Napoca, la cité de Dracula dont je venais tout juste d’apprendre l’existence. Dan n’était pas un ami, même pas un camarade mais nous avions partagé la même classe de troisième. Il était frimeur et déconneur quand j’étais émotif et introverti, ça n’avait jamais vraiment collé mais nous fréquentions les mêmes amis. Je me souvenais qu’il était parti en Roumanie pour suivre une filière en médecine ou dentaire. Après tout, nous ne nous étions jamais trouvés seul à seul, ce serait l’occasion de s’apprendre un petit peu. Je lui envoyai un message, il me répondit dans la foulée, me laissa son adresse et me demanda combien de temps je restais.

 J’en fis part au conducteur, il pouvait me déposer à Sebes, je me débrouillerais pour rejoindre Cluj qui n’était qu’à 110 km. Suspicieux, il me demanda d’où je connaissais celui qui m’hébergerait mais fut satisfait de ma réponse. Il croyait en l’amitié, c’est déjà ça. Il pesta après que je lui eus répondu concernant comment je comptais m’y rendre en pleine nuit. Il était hors de question qu’il me laisse faire du stop en pleine nuit et reprit le refrain du monde dangereux. Je poussai un râle rageur, j’étais majeur et vacciné, maître de mon propre sort, ce qui se passerait une fois sorti du véhicule ne devait plus le concerner. Il m’engueula de plus belle, refusait la responsabilité d’une quelconque infortune, ignorant qu’il représentait la rencontre la plus éprouvante de nombreuses années de stop. Il prit la route pour Cluj-Napoca sans se défaire de sa fureur, j’acceptais toutes ses admonestations sans broncher par égard pour l’heure et demie de détour qu’il entreprenait pour le résidu d’humanité que je représentais. Une heure et demie d’incessants assauts.

 Il me lâcha sur la rocade parce que j’avais insisté pour qu’il ne me conduisît pas en ville. Il me serra la main avec force en me glissant une dernière remontrance. J’en avais la tête qui tournait mais lui lançai : « Multumesc. Vui sei un angel. » dans une langue toujours aussi approximative avant de le voir disparaître dans l’obscurité.

Cluj-Napoca la nuit.
Cluj-Napoca la nuit.

Loin de tout témoin, je poussai un puissant hurlement, puis des cris et des rires saccadés jusqu’à évacuer mes poumons de la moindre once d’air. Enfin, j’avançais, claudiquant, dans les rues de Cluj-Napoca.

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Le jour d’avant Compostelle

Tours – 14h

Le TARDIS venait tout juste de tomber hors du vortex spatiotemporel quand sonna mon téléphone. Le Docteur attendrait un peu avant de remédier à la situation, Sandra, contre qui je me blottissais durant l’épisode, et parfois sans épisode, attendrait aussi.

  • Pierrot ?
  • Oui, Antoine, commença-t-il, t’es où ? Papi s’inquiète de ne pas pouvoir te joindre, il est arrivé au Puy en Velay et ne sait pas où tu es.

Temps de digestion de l’information, avais-je failli à mon devoir ? Il me semblait pourtant lui avoir indiqué que je n’arriverais qu’au soir. Puis, ayant mon numéro, il pouvait m’appeler à loisir plutôt que de passer par mon cousin.

  • En tout cas tu devrais l’appeler, il est un peu agacé.

Je raccrochai (non sans avoir ajouté un « Ok, bisou, merci d’avoir appelé » mais ça fait plus série américaine de ne pas l’inclure dans l’histoire) appelai le grand-père immédiatement puis m’adressai à son répondeur :

  • Bah alors papi, tu perds la tête? Je t’ai envoyé un message hier pour te dire que j’étais en Bretagne et que je ne pouvais pas être au Puy avant aujourd’hui. Je suis arrivé à Tours hier minuit et bouge dans l’après-midi. Ne t’inquiète pas, demain, sept heures, on part sur le Chemin de Compostelle, comme prévu. Allez, bisous, grand-père la boule !

 

Des voitures et des bites

Après que le Docteur eut sauvé la planète d’une énième invasion et que je vérifiai au moins autant de fois l’itinéraire à venir (Tours-Bourges-Clermont-Ferrand-Le Puy), Sandra me conduisit jusqu’au péage du sud tourangeau, directement sur l’axe de Bourges. En passant, on prit deux autostoppeurs avignonnais qui se rendaient à Bourges. Equipés d’une bouteille de rhum, ils se désolaient de ne pas pouvoir picoler en faisant du stop mais comptaient bien sur leur soirée pour éponger leurs souvenirs et leurs foies en dégustant du sanglier.

  • Allez, titine, sortit Sandra en faisant rugir (quoique miauler serait un terme plus adéquat) le moteur de sa R5.

Je trouvai drôle ces noms génériques que l’on donnait aux choses, exposant mes exemples : titine pour les voitures, popol pour les phallus et… non, je ne trouvais pas d’autre exemple.

  • Moi, la mienne, c’est Gilberte, dit l’un des autostoppeurs.
  • Tu appelles ta bite Gilberte ?
  • Non, ma voiture, c’est ma voiture qui s’appelle Gilberte !

Arrivés au péage, j’embrassai goulûment Sandra : « C’est toujours comme ça que je remercie mes conducteurs. »

Puis vint l’attente. Peu de trafic, voitures pleines et n’allant pas dans notre direction, il fallut un quart d’heure avant qu’on nous signalât qu’il était interdit de rester au péage, que nous devions rebrousser chemin jusqu’au rond-point, à cinq cent mètres de là. Je compris que c’était une idée foireuse, me remémorai une route passant par Châteauroux et par le rond-point sus-cité, vérifiant qu’elle était bien plus fréquentée, je m’y engageai, ça me dégourdirait les jambes.

 

Les routes alternatives

Les trois premières voitures ne m’emmenèrent que sur des portions assez courtes, une quarantaine de bornes jusqu’à Perrusson. Là, je me fis prendre par un quinquagénaire de retour de Bretagne et partant rejoindre sa femme à Brive-la-Gaillarde. Sa playlist pour le moins éclectique était composée des Clash, Santana, Mozart, Céline Dion, Mylène Farmer, Jeff Buckley, Verdi, Pink Martini… plus ou moins dans cet ordre.

Arrivés à Châteauroux et réalisant que je n’étais pas à un détour près, j’acceptai sa proposition de poursuivre jusqu’à Brive-la-Gaillarde pour être situé sur un axe réputé pour être passant. Arrivés à Limoges, réalisant que ledit détour ferait rien moins que 300 kilomètres, je révisai mon jugement et me fis déposer à Panazol pour couper par une petite route en suivant les panneaux Clermont-Ferrand.

Même pas deux minutes d’attente avant que Karine « avec un K » me prît en stop après une légère hésitation et une poignée de main cordiale. Charentaise, animatrice et serveuse en boîte de nuit, Karine déteste les religions et pense que le monde est composé d’énergies spirituelles, a travaillé en usine mais comprend que certaines personnes s’épanouissent dans le travail à la chaîne, me fait tenir le volant quand elle roule ses clopes (encore que, piètre rouleur, c’est moi qui me suis proposé) et se rend à Clermont-Ferrand parce qu’elle a entendu que la cathédrale y était belle (ce que je ne manque pas de confirmer). Elle s’extasie devant tel faon, tel chat, tel écureuil bondissant d’effroi à notre passage et devant la nature en général, honnissant le progrès et l’homme destructeur de nature qui procure d’elle-même tous les soins nécessaires à l’humain. Je n’en jette plus, Karine, aussi jolie qu’hippie, me rappelait la Storm de Tim Minchin, et j’ai toujours beaucoup aimé les Storm.

 

Promenade Clermontoise et conventions sociales

Âme adorable prête à dormir dans sa voiture, je lui proposai de demander à mes connaissances clermontoises si leurs portes pouvaient s’ouvrir pour la nuit. Ca faisait plus de deux ans que je ne les avais pas vues et ça tomberait à la dernière minute mais ça pouvait valoir le coup. Après quelques tweets de refus désolés, les vacances estivales tendent à voir les villes désertées de ses habitants, je lui indiquai la route à travers ville et souvenirs embués et nous nous garâmes au jardin Lecoq à côté duquel vivaient des amies, je reconnaitrais leur immeuble en passant devant. Censées déménager dans dix jours, elles passaient peut-être leurs derniers moments à l’appartement.

Il n’y avait pas signe de vie chez elles, je leurs envoyai un message au cas où et proposai à Karine de nous promener dans la ville noire en attendant une réponse. Comme il était 22h, je ne comptais plus arriver au Puy à une heure décente. De toute façon, on ne m’attendait pas avant le matin. Nous passions par le vieux centre, admirions la cathédrale puis arpentions la place Jaude. Karine en profita pour envoyer un message « CLERMONT C’EST TROP BEAU !!! » à un local rencontré quelques jours plus tôt, même qu’ils avaient fait du catamaran ensemble. Je soulevai l’option « demander au garçon s’il pouvait l’héberger » mais elle ne voulait pas déranger.

Au même moment, je reçus un message d’une des amies dont j’avais vanté les mérites :

« Tu sais, je ne suis pas très douée avec les conventions sociales, mais je crois que demander le gîte à quelqu’un qui est en plein déménagement, c’est à la limite du foutage de gueule. »

Un temps. Je relus. Soufflé par la violence du propos, je considérais les fois où j’avais hébergé des voyageurs dans des appartements où je n’avais pas de matelas, même pour moi, je ne reconnaissais pas l’amie que j’avais aidée lors de son précédent déménagement, même qu’elle m’y avait logé. Qu’elle ne fût pas emballée à l’idée d’héberger une inconnue, quand bien même j’en disais le plus grand bien, je le comprenais, mais l’argument des conventions sociales et du foutage de gueule me resterait en tête pour le reste de la soirée.

Heureusement, l’homme au catamaran se proposa spontanément d’offrir le gîte à la belle charentaise qui accepta de me conduire jusqu’à l’aire de service de Veyre, vingt kilomètres au sud. Il m’en restait 113 jusqu’au Puy, je pouvais dormir dans la station essence et espérer arriver pour 7h du matin, j’étais suffisamment proche. Je fis la bise à Karine, pas comme je remerciais tous mes conducteurs, nous échangeâmes Facebook et numéros en se disant qu’un jour, peut-être voyagerons-nous ensemble.

 

L’ange de minuit

Bien que prêt à sortir mon sac de couchage, je tentais de demander aux quelques conducteurs s’ils pouvaient m’approcher, on allait à Montpellier, Clermont, Paris mais pas au Puy. Après dix minutes, je consultai une carte pour constater n’être pas très loin de la nationale qui s’y rend directement et décidai qu’il serait plus facile de demander à y être déposé, quitte à passer la nuit dans un fossé, pour ne trouver au matin que des voitures qui iraient à la ville des pèlerins.

Sans grand espoir, je demandai à un homme qui sortait d’une voiture dans laquelle se trouvait femme et enfant, pas la meilleure cible aux alentours de minuit. Pourtant, Stéphane n’hésita pas à m’accepter dans sa voiture bien qu’il s’en allât à Perpignan. En pleine conversation téléphonique, je fis la connaissance de Stéphanie (« Stéphane et Stéphanie, ça s’invente pas. »), sa compagne asiatique, vietnamienne me dit-elle.

  • Ça ne se voit pas sur mon visage de blondinet aux yeux verts, répondis-je, mais j’ai aussi des racines asiatiques. Mon grand-père, que je rejoins demain pour le Chemin de Compostelle, est 100% vietnamien. C’est ma sœur qui a pris les gènes, l’an dernier en Thaïlande, tout le monde lui parlait thaï.

Au téléphone, j’entendais le conducteur prononcer des paroles bienveillantes : « Dites-lui bien de ne pas replonger dans son ancienne vie. C’est normal, monsieur, je suis ravi d’avoir pu aider. Maintenant, c’est à elle de se prendre en mains. »

Quand il raccrocha, Stéphane, malien habitant à Boulogne-Billancourt me raconta d’abord l’histoire du Mali, les touaregs armés par Kadhafi, la chute de la Lybie et le déséquilibre entre les militaires locaux et les mercenaires. Après un autre coup de fil que je devinais plein de remerciements, je demandai :

  • Vous avez sauvé quelqu’un ?

Il sourit :

  • On vient de Boulogne-Billancourt, on était censés partir pour Perpignan à neuf heures mais j’ai reçu un coup de fil d’un ami. Il a vu une femme faire tomber son sac plastique au Carrefour et l’a aidée à ramasser ses affaires. Seulement, elle avait une balafre et un cocard. Il l’a invitée chez lui pour lui offrir le thé et écouter son histoire puis m’a appelé. On est allé chez elle, tous les trois, il y avait deux types, des baraques, mais ils ont pas compris ce qui se passait. « C’est fini, on a dit. On l’emmène avec nous. Vous ne la verrez plus jamais. N’essayez pas de la revoir. » Ils ont bien essayé de nous engrainer mais ils étaient trop surpris, je crois. On a mis ses affaires dans des valises, on lui a acheté un nouveau numéro de téléphone et on lui a demandé si elle avait quelqu’un chez qui aller. Elle a de la famille à Angers alors on lui a payé le train. C’est son frère qui m’a appelé pour me remercier, là. Mais on n’a rien fait, on est chrétiens, on a juste suivi la parole de Dieu.

J’avais beau critiquer ceux qui agissent au nom des religions, Stéphane m’avait soufflé. Je me retins de dire que la majorité des bonnes actions pieuses dont je pouvais témoigner étaient surtout musulmanes. L’Eglise m’avait toujours paru vieille et inaudible, ses paroissiens égoïstes et frileux à faire le bien. J’avais bien été aidé quelques fois par de bons chrétiens mais le conducteur avait poussé la charité à un autre niveau.

Stéphane me parlait de la foi :

  • Toi aussi, tu dois l’avoir pour voyager comme tu le fais.

J’opinai mollement. La spiritualité m’avait toujours résisté, c’est la réalité qui m’avait donné foi en l’homme. On m’a tellement aidé à tout instant de ma vie que je ne pouvais pas croire le monde aussi mauvais qu’on nous le présente. Par souci d’honnêteté, je n’en avais pas le droit. Dieu, par contre, me boudait toujours. Les fantômes, les esprits et les oracles partageaient son mutisme.

J’indiquai la sortie 20, « Vous pouvez me laisser là. D’ici, je pourrai marcher. » Il n’y avait ni lampadaire ni maison alentours, pénombre serait un euphémisme.

  • Je vais te déposer au prochain village. On ne peut pas te laisser au milieu de la nuit, loin de tout. On a déjà huit heures de retard sur notre planning, on n’est pas à ça près.

On traversait un village désert, il décida de me conduire plus loin, à Brioude.

  • S’il n’y avait pas encore 80 kilomètres jusqu’au Puy, je t’y aurais conduit mais la route est encore longue jusqu’à Perpignan.

Je ne savais quoi dire, ils en avaient déjà tellement fait pour moi et pour l’autre. Au moment de nous séparer, nous nous remerciâmes mutuellement. Mon mode de vie lui insufflait de l’espoir, me dit-il, je n’ai rien pu répondre, encore sonné par tant de gentillesse.

 

Marche nocturne

Bien qu’ayant été laissé dans la lumière, je me lançai sur la route du Puy, incapable de marcher sur le bas-côté tant la visibilité était nulle, je risquais de buter contre d’invisibles obstacles. Chanceux que la route fût quasiment déserte, je pouvais marcher à bon pas, ne distinguant que les lignes blanches sous un ciel vierge d’astres. Quand une voiture passait, j’allumais l’écran de mon portable et l’agitais en gestes amples, tâchant au possible de masquer mon désespoir. Chaque véhicule éclairait un panneau « Interdit aux piétons », que je feignais ne pas voir au cas où j’aurais à m’expliquer avec la police, et prenait un temps fou à être bouffés par l’horizon. Un monospace s’arrêta avant un pont de fer :

  • Tout va bien ? me demanda le passager qui descendit à peine sa vitre pour prévenir une attaque à la gorge.
  • Bôf, je vais au Puy et faire du stop au milieu de la nuit n’est pas le moyen le plus sûr de m’y rendre.
  • Ah désolé (il semblait sincère), nous sommes plein plein plein (je jetai un rapide coup d’œil mais ne distinguai pas la banquette arrière).

Je voulus arguer que je passais partout, que j’avais même déjà été pris sur le toit d’un 4×4 mais je prétendis comprendre et leur souhaitai une bonne nuit, les laissant m’abandonner au silence, dans cet espace sans trait qui trompait le mouvement, où je ne réalisai même pas avoir traversé le pont. D’autres voitures qui passaient sans s’arrêter m’interrogeaient, leurs conducteurs faisaient-ils partie de ceux qui prennent des autostoppeurs mais pas la nuit, non, parce qu’on ne sait jamais. C’est drôle, il me semblait plutôt que le voyageur n’était jamais plus vulnérable que la nuit, que c’était le moment où l’aide est la plus précieuse puisqu’il n’y avait aucun recours de transports publics passé une certaine heure.

 

Le dernier coup de main

Enfin, une voiture s’arrêta pour m’emmener, non pas au Puy mais pas loin, puisqu’au volant se trouvait un jeune habitant de Langogne qui commencerait le travail huit heures plus tard. Il revenait de Bordeaux où il avait retrouvé sa nouvelle copine sur un coup de tête et qu’il avait quitté assez tôt pour être rentré avant minuit mais un camion dissimula au mauvais moment le panneau qui indiquait la sortie, le laissant se fourvoyer de cent kilomètres en direction de Royan. Il dut les parcourir dans le sens inverse depuis une aire d’autoroute, manœuvre qu’on lui reprocha de retour au péage, il aurait dû quitter l’autoroute et y entrer de nouveau, au lieu de ça, on lui faisait payer une majoration sur son trajet erroné.

Pour rattraper son retard, il avait gardé le pied au plancher sans être certain d’avoir échappé à tous les radars et ça faisait une heure qu’un claquement continu se faisait entendre dans le moteur. Autrement, il m’aurait bien déposé à destination mais toutes ces mésaventures le poussaient à rentrer chez lui au plus tôt, il était fatigué. C’est ce qu’il m’expliquait tandis que l’épuisement me décrochait du monde réel, me plongeait dans l’absence, je piquais sévèrement du nez mais osai quelques phrases dignes de Derren Brown :

  • Je comprends tout à fait, moi aussi je suis mort, je ne rêve que d’entamer ma nuit. Vous allez me déposer où ? A sept kilomètres ? Ca va, ce n’est qu’à une heure de marche, c’est rien par rapport à tout ce que j’aurais dû faire si vous ne m’aviez pas pris. C’est rien par rapport à ce que je marcherai les quarante prochains jours.

Je laissais décanter, sentis l’idée faire son chemin et le laissais dire, tout naturellement :

  • Ca fera dix minutes en voiture, quitte à en être là, je vais te déposer aux Baraques.

Passant les Baraques, il ajoutait qu’il pouvait bien prendre trois minutes de plus pour me déposer directement au Puy. Je le remerciais du bout de mon asthénie et entrepris de trouver un endroit où dormir. Il était trop tard pour croiser une bonne âme dans la rue, je poussais les portes de garages et d’entrées d’immeubles pour me rendre compte que derrière chacune se cachaient des décombres. Cette partie de la ville n’avait que des façades, ses bâtiments étaient aussi creux que ceux des parcs d’attraction, un ersatz de cité, à peine un décor. Une porte mal fermée me permit quand même d’accéder à une cage d’escalier, je montai jusqu’au dernier étage, serrant les dents et la colonne vertébrale au moindre crissement de marche puis déroulai mon sac de couchage sur un sol poussiéreux à l’abri des regards.

Il était deux heures du matin, le pèlerinage commencerait quatre heures plus tard.

Tribulations d’un autostoppeur vers l’Iran

Depuis le milieu du mois d’octobre, je suis parti en stop avec l’Iran pour destination.

Si c’est une excuse – plutôt bonne, vous en conviendrez – pour n’avoir pas trop – ok, pas du tout – écrit d’article ici bas, je vais tenter de me rattraper en vous partageant mon journal de voyage écrit à la hâte mais qui vous donne une brève idée du voyage en cours.

Vous pouvez donc trouver la première partie truffée de fautes ici! Le deuxième numéro que je viens d’achever à minuit entre deux bouffées de narguilé et quelques discussions anglo-turques est disponible ici!

C’est plus ou moins pour vous que je tâche de les tenir donc n’hésitez pas à me faire part de ce que vous en pensez, ce que vous changeriez et à me notifier mes fautes qui, je l’espère, ne sont pas trop nombreuses.

Vous êtes beaux, soyez fous mais ne faites rien que je ne ferais pas moi-même!