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[Sans la langue n°1] L’ange intransigeant

Sans la langue

On ne peut pas toujours avoir de bonnes idées, même certaines, apparemment bénéfiques, peuvent vous coûter plus qu’autre chose.

  Le voyageur n’a pas d’abonnement en salle de gym, il n’a pas forcément le temps de faire des exercices quotidiens. Lorsque la douche est une denrée incertaine, infliger les odeurs du sport à celui qui daigne s’arrêter n’est pas le meilleur moyen de le remercier. Après, tu t’en fous, tu ne le reverras plus mais si tu pouvais ne pas laisser la trace de ton passage et partir sur une note positive, autostoppeurs et conducteurs te remercieront, chantant en chœur, la main dans la main et le collier de bougainvilliers au cou, à quel point c’est beau de s’entraider.

  Je cédai donc à la tentation de faire du sport, comme je succombais aux yeux bleus d’Ivana qui me disait jogger trois fois par semaine dans le parc de Varna qui donne sur la Mer Noire. J’entrepris rapidement de proposer à la jolie tchèque de l’accompagner pour le prochain exercice, ça ne pourrait me faire que du bien.
J’ai toujours trouvé ça un peu con, le jogging. Si on a le temps de courir dans un parc, on a celui d’y marcher, de prendre le temps de regarder ceux qui y traînent, de se moquer de ceux qui courent et de leurs faces roses dégoulinantes. Je sentis que l’exercice n’allait pas me faire que du bien quand Ivana arriva au trot avec tout l’attirail : le short, le débardeur, les baskets, le bandeau, le front déjà gluant et l’exclamation « Tu vas courir comme ça ? » sans s’arrêter de trottiner

 Mon jean usé et un t-shirt simple ne la convainquaient pas ? Des vêtements dédiés au sport ne représentaient pas un investissement rentable vu la fréquence à laquelle je me lançais dans l’exercice. Mon sac se composait surtout de vêtements adaptés à l’hiver scandinave dont je revenais tout juste, des vêtements légers par -45°C n’y avaient pas leur place.

 « T’inquiète, répondis-je, j’ai l’habitude. »

 Ce n’était pas tout à fait un mensonge, il m’arrivait souvent de courir après des véhicules qui s’arrêtaient trop loin, par politesse, pour ne pas leur prendre trop de temps. Ca appartient à un message latent, je ne veux pas avoir trop d’influence sur votre journée, ne vous demanderai pas de détour, si vous ne voulez pas parler je saurai me taire, j’ai juste envie d’aller quelque part.

 Elle s’est mise en route malgré une moue entre scepticisme et amusement. Hors de question d’être pris en défaut, je me calai aussitôt à sa cadence. Elle était régulière, dynamique sans abus d’efforts, je pouvais la suivre sans difficulté mais elle me mit quand même en garde :

 « Si jamais tu as besoin de faire une pause, n’hésite pas à me le dire. »
Motivé par l’orgueil, le désir de la séduire mais surtout parce que je devais lui prouver que ma tenue ne constituait aucun handicap, il était hors de question de faire signe de faiblesse. Après quelques minutes à m’assurer que mon souffle ne se désagrégeait pas dans l’effort, j’entamai une conversation qui m’en apprit moins sur la vie à Brno que sur la relation intime entre Ivana et son chien. De mon côté je me la ramenais forcément un peu sur mon mode de vie, vantais le nomadisme et la beauté des rencontres, les poncifs qui font toujours mouche.

Les allées de nos courses
Les allées de nos courses

Après une bonne demi-heure, elle me flatta quand même d’un « Tu cours bien ! ». J’étais ravi de ne pas la ralentir, de n’avoir pas eu à courir seul et de ma performance. Bien sûr, ce n’est pas comme si je me remettais soudainement au sport, les heures de marche sans pause le long des routes m’avaient rendu endurant, la course ne devait être qu’un prolongement de l’exercice. J’étais prêt pour le marathon, le Burning Man voire Marche ou Crève, rien ne saurait m’arrêter. Tiens, je me sentais même de courir de Bulgarie à Paris, où je devais me rendre une semaine plus tard, c’est dire ! C’est dire si je suis sensible à l’endorphine et l’ocytocine. Enfin, l’objectif immédiat tenait plutôt du cocktail en terrasse que de la traversée du désert.

 Il n’y aura pas eu de cocktail, on ne se fit pas la bise pour garder pour nous nos sueurs respectives, Ivana me targua d’un gentil « Tu es une personne rare. Continue à vivre de tes passions, beaucoup devraient prendre exemple. Bonne route pour demain ! » en trottinant toujours. Puis elle emprunta le chemin pour chez elle sans ralentir l’allure. A la seconde où elle disparut derrière un immeuble, je stoppai net, attendis quelques secondes pour me remettre en marche le plus calmement du monde et regrettai immédiatement.

 Mon corps n’eut pas la patience d’attendre le lendemain pour partager sa désapprobation, le premier pas me plongea dans un abyme de douleur, mes chevilles à peine rafraîchie me firent payer la course. Chaque pas s’accompagnait de la sensation d’un piège à loup broyant impitoyablement mes articulations. Il me fallut une heure et plusieurs arrêts à me reposer contre un mur et d’autres à exprimer ma douloureuse surprise pour parcourir le kilomètre qui me séparait de la grosse porte métallique de ma famille bulgare.

 Presque affalé sur la rampe d’escalier de leur immeuble au charme communiste, je me hissais difficilement jusqu’au troisième étage pour être accueilli par leur chat démoniaque. C’était un persan qui avait décelé un je-ne-sais-quoi dans mon âme pour me détester profondément, il n’avait cure des offrandes que je lui proposais depuis deux semaines, m’avait déjà coincé dans la cuisine dont je ne sortis qu’à grand renfort de jets d’eau sur son pelage gris et se tenait dans l’encadrement de la porte, résolu à protéger son domaine de la vermine hippie.

 « Allez chaton, laisse-moi entrer, je suis pas en état, là. »
Soudain, ce fut clair, il avait senti ma faiblesse, devait s’en délecter. La créature n’affichait rien de la docilité de peluche se laissant porter par une maîtresse gaga, c’était un prédateur et j’en étais la proie. Je tentai le pas résolu, sa face devint une grimace semblable à un masque d’Hannya aux lèvres retroussées et yeux jaunes mauvais. Je reculai devant le regard psychopathe qui se teintait de délectation quand la porte s’ouvrit en grand.

Portrait craché
Portrait craché

Shake, ma grand-tante de Bulgarie prit le matou dans ses bras, en lui glissant quelques mots amusés en arménien avant de m’adresser dans un français malhabile mais compatissant :
« Ch’est lo chat qui fait peur ? Il est chentil lo chat. Fais coucou lo chat. »
Et voilà ma grand-tante de soixante ans faisant gesticuler son chat, secouant ses pattes pour me saluer. L’animal fut outré mais ne moufta pas. Il avait eu sa victoire, de toute façon. Je claudiquai vers ma chambre en remerciant l’arménienne.

 Nous eûmes notre dernier dîner où je parlais anglais à ma cousine, français à ma grand-tante et les laissais parler arméniens entre les membres de la famille. On se moquait un peu de mes nouvelles douleurs, on insista surtout pour que je fasse attention à moi, une vraie famille. Quelques années plus tôt, j’ignorais même avoir eu des ancêtres en Europe de l’Est. Ma cousine Madlen s’était signalée sur Facebook et avait dû m’apporter les preuves de notre parenté pour écarter mes doutes sur un possible scam. Nous nous étions rencontré lors de mon premier voyage vers la Turquie, c’était la troisième fois en deux ans que nous nous voyions et nous nous étions rapidement adoptés, sauf le chat.

 Nous avions bien quelques différences : Jamais je ne me verrais faire des dessins de mon salon avec les meubles à venir sur les dix prochaines années pour gérer mon budget, jamais je ne pourrai m’habituer au rakia matinal, au pâté matinal, au poivron matinal, bref, au petit-déjeuner familial et jamais je ne pourrais passer de ma naissance à la retraite dans le même bâtiment. Autrement, nous n’étions qu’apprentissage respectifs, partage d’histoires et chaleur durant les repas douteux. Cette dernière nuit oscillait entre affection et soulagement de ne pas abuser de leur hospitalité, surtout que Madlen venait d’accoucher.

 « Domain, ch’est lo Takvor qui prondra lo Antoine avec lo voiture. Ch’est chour lo route do lo travail.»
Takvor, le frère de Madlen, était un genre de George Clooney balkanique amateur de foot et de musculation. Nos échanges se constituaient donc de sourires discrets, discrétion d’autant plus bienvenue qu’il m’était redevable de garder le silence au sujet de son dossier de pornos franchement dégueulasses. Ne t’en fais pas, cousin. Ton secret est bien gardé.

 Comme prévu, il me conduisit à la sortie Ouest de Varna au petit matin semblant plus sombre que d’habitude. Sachant qu’il se rendait au travail, je désignai le premier bas-côté qui réduirait son détour. Je dégageai difficilement mon barda toujours pesant mais parfumé de lessive bon marché, et remerciai Takvor. Sa poigne fut franche, son sourire plaisant, était-ce la joie de me connaître ou celle de me voir partir ? En tout cas, nos échanges silencieux me convenaient et c’est toujours sans un mot qu’on se salua après son demi-tour.

 L’endroit ne convenait pas du tout et je dus surmonter la douleur, intensifiée dans la nuit, pour longer la nationale. Le ciel franchement anthracite déversa une pluie hivernale contre laquelle je n’étais pas équipé ; ce n’était pas la saison des pluies en Laponie et le voyage en Bulgarie n’avait dépendu que d’une impulsion. Et nul abri en vue. Je claudiquais en marche avant et bringuebalais en marche arrière tout en faisant des signes aux rares voitures qui quittaient la ville, à croire que je me dirigeais vers une zone déserte. Ce n’était que la direction de la capitale, que celle du reste du pays. Enfin, une voiture s’arrêta en moins de dix minutes allongées par le climat. Elle était assez loin, peut-être cent mètres, le conducteur avait dû hésiter avant de consentir à m’embarquer.

 Je tentai une course dont chaque pas me tirait une grimace, m’arrêtait un instant, coupé par la douleur, puis repris par à-coups une allure de politesse. S’impatientant sûrement, un parapluie sortit de la voiture en s’ouvrant, au bout de son manche se tenait un indien, le premier que je voyais en Europe orientale. Il arborait un air sage sous sa coiffure et ses lunettes de premier de la classe.
« Vous allez où ? demanda-t-il avec un accent qui me renvoyait à Delhi, au Cachemire, au Ladakh.
– Paris, France. »

 Sa seconde interloquée s’ensuivit d’un « WHAAAAAAAAAT ? » qu’il accompagna d’une ondulation de la tête sans faire bouger le parapluie. Sa bouche et ses yeux s’élargirent comiquement pour passer de la stupéfaction à l’hilarité. Son rire ne lui permit que de me faire signe de m’abriter et de glisser un « Vous êtes sérieux ? » avant de repartir de plus belle dans une joie contagieuse. Après confirmation, il se retourna vers la voiture :
« Toni ! (rire aigu) Tu devineras jamais où cet auto-stoppeur veut aller. (rire encore) En France ! (rire hilare) Il va en France ! »

 Je me frottai le cou d’une gêne amusée, apercevant la passagère qui me jaugeait joyeusement que je saluai d’un mouvement de tête.
« Oui, enfin, je compte d’abord aller à Budapest. Des amis m’y attendent demain.
– On ne va ni à Paris ni à Budapest, entama le conducteur qui se calmait tout juste mais montrait les signes d’éclat de rire potentiel. On ne va pas très loin, même. On travaille à Slanchevo.
– Je n’ai aucune idée d’où c’est mais ça peut pas être pire qu’ici. Le moindre kilomètre compte et je ne pensais pas trouver une voiture directement jusqu’à Paris.
– Non, j’imagine ! (nouvelle hilarité) Allez, monte, mets ton sac dans le coffre. »

 Le trajet ne fut effectivement pas très long (« Tu comptes arriver quand ? – D’ici trois ou quatre jours mais j’ai déjà fait Istanbul-Paris en deux. ») mais permit de plonger mon conducteur en extase (« C’est incroyable, j’aurais adoré le faire ! Maintenant, c’est trop tard, je suis ingénieur et on se marie le mois prochain. ») et de recevoir quantité de compliments de la part des deux qui commençaient à envisager une lune de miel en baroude.

 L’emplacement permettait une meilleure visibilité. Malgré la pluie incessante, je commençais à me placer.
« Attends ! Toni va nous prendre en photo. »
L’indien sortit de la voiture et s’avança vers moi, le parapluie toujours en main et me fit une longue accolade le temps de la photo. Après le clic aussi significatif que superflu de son téléphone, la passagère s’exprima :
« Moi aussi, j’en veux une ! »

 Deuxième photo, puis une troisième tous les trois. Ils m’étreignirent chacun à tour de rôle et m’offrirent le parapluie (« Tu en auras plus besoin que nous. Et c’est comme si on voyageait un peu avec toi ! ») avant de repartir dans de grand mouvements de bras. Il n’en fallut pas plus pour me gonfler à bloc, ce trajet partait sous les meilleurs auspices. Pour le prouver, un routier bulgare qui ponctuait ses phrases slaves dont je ne comprenais rien par de grands éclats de rire, m’embarqua directement jusque en Roumanie où un embouteillage nous stoppa juste après la frontière. Sachant que le chauffeur n’allait pas s’arrêter bien loin et qu’il ne pleuvait plus, je le remerciai et boitillai le long des bouchons, dépassant les nombreux vendeurs à la sauvette qui comptaient bien profiter de la congestion routière. Ils brandissaient haut au-dessus de leurs têtes des t-shirts de foot, des baskets, des connectiques pour véhicules et n’accordaient que quelques secondes d’attention au voyageur branlant qui se dirigeait vers la fin du bouchon.

 Une BMW conduite par un large quinquagénaire portant sur lui plus de cuir que tout l’intérieur de sa voiture (il me dit être avocat pour la mafia et arbore l’assurance forcée de ceux qui se savent dans le mauvais camp) laissa à la sortie de Bucarest après une poignée de main franche. L’endroit ne semblait pas terrible, je vérifiai sur mon Kindle la route à prendre et brandis « Pitesti » sur une feuille, comptant sur l’éloignement de la capitale grise plutôt qu’un long trajet. Les grandes villes, généralement dotées d’interminables banlieues, sont souvent coriaces à quitter sans angle d’attaque prédéfini. Il faut souvent prendre des transports en commun jusqu’au site adapté où des véhicules allant dans la direction désirée peuvent s’arrêter et, idéalement, échanger quelques mots pour montrer patte blanche. N’ayant pas un leu pour payer quoi que ce soit, je me contentais de la sortie sur quatre voies où l’on m’avait laissé.

Un clocher de Bucarest
Un clocher de Bucarest

 L’heure vieillissait sans difficulté, l’hiver était doux, je bouquinais le Dracula de Stoker droit comme un piquet, sans douleur quand une camionnette s’arrêta. Son conducteur affichait une trentaine tout juste passée, une coupe carrée d’un noir défraîchi, il était habillé simplement et m’invita à monter avec précipitation. Je sautai dans le véhicule, m’attachai et, dans un roumain impeccable, lui demandai :
« Pitesti ? »

 Il hocha la tête, commença à enchaîner quelques phrases avant de comprendre que je n’étais pas du coin. Il chevauchait la barrière de la langue sans cesser de parler en roumain. Je lui répondais en mélangeant grossièrement espagnol, italien et français, ça nous convenait. De toute façon, nous ne nous épanchions pas au-delà des politesses d’usage, j’étais français, j’allais en France, j’arrivais de Bulgarie, j’avais 25 ans.

 Incertain quant à sa destination véritable, je pointai mon chauffeur du doigt puis la route en disant « Pitesti ? ». Il opina. Je répétai le mouvement et la parole en rajoutant un moulinet gestuel se concluant par un saut de l’index vers la route. La langue des signes sans notion est une discipline sérieuse. Lui me répondit en mêlant gestes et paroles sans se soucier de mon incompréhension potentielle mais je crus comprendre qu’il allait bien au-delà de Pitesti, j’entendis clairement le mot « Ungaria » mais demandai à lui faire répéter en le montrant du doigt et demandant : « Ungaria ? ». Nouvel hochement et confirmation qu’il allait livrer des bananes jusqu’en Hongrie. L’aubaine. Je lui fis signe que je comptais aussi passer par la Hongrie, pouvais-je faire toute la route avec lui ?

 Il acquiesça avec un mélange de sourire et de froncement sourcilier qui me fit douter. Quoi qu’il en fût, je verrais rapidement s’il m’emmenait pour la Hongrie ou à Pitesti. Il prit la sortie de Pitesti. Rien de grave, pensais-je, en tant que livreur, sa profession devait l’amener à s’arrêter dans certaines villes. Il me dit quelque chose que je n’entendis pas, avançait dans le centre-ville avant de me répéter sa phrase. Son ton interrogatif me fit deviner le sens.

 Je m’indiquai en disant :
« Yo, Pitesti, no. Yo vado a Ungaria.
– Ungaria?
– Si, Ungaria.
– Aaaah ! »

Route roumaine Photographe : Sludge G
On ressortit de Pitesti aussi vite que nous y étions entrés et partions finalement pour les terres hongroises. C’allait être parfait. Les petites routes roumaines ne font traverser le pays d’une frontière à l’autre qu’en une longue journée, souvent en une nuit. C’était inespéré de trouver un véhicule qui me permettrait de faire le trajet d’une traite. A chaque fois, la Roumanie s’était révélée un pays où l’auto-stop était facile et me conduisait loin. Il faudrait que je m’y arrête un jour, que je prenne le temps de visiter ce pays dont je ne connaissais que les vallons jaunes et noirs et ses villages lugubres dominés par d’impeccables églises.

 Ayant compris que nous allions passer plus de dix heures ensemble, le chauffeur enchaînait des questions dont les réponses semblaient lui déplaire. Il se renfrognait quand je lui disais ne travailler que de partiellement afin de pouvoir profiter de mon temps libre pour découvrir le monde, il grimaçait de mes deux ans de voyage puis commença à me parler d’argent. Mes sources de revenus, sujet qui revient fréquemment dans les premières conversations, ont rarement rencontré une telle opposition. Il me jugeait, m’expliquait mon devoir de travailler, de me préparer à contenter femmes et enfants. Il ne supportait pas qu’un habitant de pays riche, diplômé de surcroît, folâtrât au lieu de se concentrer sur l’important : l’argent.

 Toujours en roumain, il insistait sur ses 4€ de l’heure pour faire vivre sa famille. J’assimilais ses arguments, lui demandais de répéter par moments, mais quand bien même lui parus-je indécent à me contenter d’une errance chiche, je devins représentant du nomadisme, des vies dénuées d’objectifs autres que la surprise quotidienne d’un monde qui offre beaucoup quand on n’en attend rien. Sa vie était tracée depuis longtemps, à se démener pour subsister. L’asservissement au système ne m’apparaissait pas indispensable à l’existence, ça en retirait l’essence même. Je connaissais mes privilèges et me désolais qu’il n’eût pas le choix mais il n’avait pas à m’imposer ses restrictions.

 Notre discussion tenait de la transmission automobile, il fallait patiner pour trouver les mots qui faisaient mouche, certains ne furent saisis que partiellement, d’autres tapaient complètement à côté. Je ne pus jamais lui faire admettre qu’il y avait des richesses immatérielles, oui le bonheur d’une famille par exemple mais ce n’était qu’une manière d’être heureux dans un large éventail. L’aventure familiale ne m’intéressait pas, j’accordais trop de valeurs à l’incertitude, chérissais les jours sans repas et les nuits sans sommeil où je pouvais marcher jusqu’à l’aube dans des campagnes vides, je goûtais la solitude. Je ressentais d’autant plus de plaisir à pouvoir me nourrir et à trouver logis, à me faire des amis.

 Que n’avais-je pas dit ? Ne pas vouloir procréer était à ses yeux le pire des péchés. Nous étions sur Terre pour nous reproduire et assurer la survie de l’espèce. Nous étions sept milliards, nous l’avions assurée, notre postérité, il était loin le temps de l’humain comme espèce en danger. C’est ce moment que la camionnette choisit pour crever. Nous roulâmes sur dix kilomètres, lentement, dans une légère vibration pour nous arrêter au garage d’une station Boromir. Le chauffeur échangea quelques mots avec le garagiste mais se chargea lui-même du changement de pneu. J’hésitais à le laisser partir, il y aurait bien quelqu’un pour m’emmener plus loin. Mais pas aussi loin en aussi peu de temps, je remontai dans le véhicule.

 Une fois repartis, le roumain entama un tout autre sujet, s’intéressant à l’endroit où je dormirai le soir. Je n’en savais rien, je ne m’attendais pas à atteindre la Hongrie si tôt donc personne ne m’attendait. Mais je pouvais toujours passer par Couchsurfing pour trouver un point de chute en urgence. Il ne voyait pas ce qu’était Couchsurfing. Quand je lui expliquai que des inconnus ouvraient volontiers leurs portes aux voyageurs il convulsa, ses jugements devinrent invectives. J’étais inconscient, j’allais me faire tuer, j’étais armé, au moins ? Non, je n’étais pas un combattant, dans la famille, c’est la fuite qui nous tenait en vie. J’avais rencontré parfois des types frustrés de n’être pas descendants de héros ou de civilisations qui ont su affronter leurs oppresseurs. A ceux-là, je répondais qu’ils venaient de personnes qui avaient su survivre et qu’il ne fallait pas le leur retirer. C’est tout un art de rester vivant. Mon conducteur en tout cas, doutait de ma longévité. Moi aussi, du reste, je ne me donnais pas plus de quelques années mais puisque le temps passe vite pour tout le monde, ne vit-on jamais que quelques années ? Est-ce sensé de vouloir se prolonger plutôt que profiter ? Sans éclat ni malveillance, simplement faire son bonhomme de chemin en laissant à d’autres le soin de faire et défaire le monde. Je me sentais libre de l’emprise des dirigeants et des engagés, ma lutte consistait juste à montrer qu’autre chose est possible, sans prêchi-prêcha. Grand bien fasse aux satisfaits des sociétés comme aux pionniers d’égalités, tous nécessaires dans le grand jeu des diversités.

 Le conducteur rejetait mon rôle avec véhémence. Je n’avais pas compris la vie, lui manquais de respect. Le crépuscule m’indiqua qu’il était désormais trop tard pour descendre, mes chevilles endolories ne me porteraient pas sur une marche nocturne, j’étais coincé avec un contempteur pétri de certitudes, hermétique à mes arguments et vindicatif. Ma seule échappatoire résidait dans mon kindle, je bénis la 3G globale de l’appareil et entamai mes recherches d’hôtes potentiels situés quelque part entre ici et Budapest, le plus proche serait le mieux. Ma concentration sur la machine permit de désamorcer l’algarade, il me traita bien d’imbécile une fois ou deux mais je feignis l’incompréhension polie. La fatigue, elle, était d’origine.

 J’envoyais des requêtes, dont une en vers (pure préférence de l’hôtesse), pour Sibiu, pour Sebes et pour Timisoara, mais ne reçus que des refus. Chaque fois que je relevais la tête ou jetais un œil à mon chauffeur, c’était pour recevoir une nouvelle envolée de reproches, c’est fou ce que les insultes latines se ressemblent.

 Vers 19h, nous nous arrêtâmes au Mc Donald’s de Sibiu, le roumain se prit un plateau conséquent et me demanda pourquoi je ne commandais rien. Je n’avais toujours aucune devise locale mais il était hors de question de lui faire la charité, quand bien même mon ventre grondait manifestement, je n’avais rien mangé depuis le petit-déjeuner. Il soupira puis me tendit un burger et des frites, je ne feignis pas le contrecœur, cette scène prouvait mes torts, j’étais un parasite. J’engloutis son offrande sans relever la tête. J’étais vanné par quatre heures de luttes dans une langue composée de néologismes latins.

Couchrequest en rimes
Poésie improvisée sur Kindle

 En reprenant la route, je cherchais sur Facebook si j’avais des connaissances dans les parages, ou des personnes qui y avaient vécu qui sauraient me recommander à un proche, me conseiller un refuge. Il y avait quelqu’un à Cluj-Napoca, la cité de Dracula dont je venais tout juste d’apprendre l’existence. Dan n’était pas un ami, même pas un camarade mais nous avions partagé la même classe de troisième. Il était frimeur et déconneur quand j’étais émotif et introverti, ça n’avait jamais vraiment collé mais nous fréquentions les mêmes amis. Je me souvenais qu’il était parti en Roumanie pour suivre une filière en médecine ou dentaire. Après tout, nous ne nous étions jamais trouvés seul à seul, ce serait l’occasion de s’apprendre un petit peu. Je lui envoyai un message, il me répondit dans la foulée, me laissa son adresse et me demanda combien de temps je restais.

 J’en fis part au conducteur, il pouvait me déposer à Sebes, je me débrouillerais pour rejoindre Cluj qui n’était qu’à 110 km. Suspicieux, il me demanda d’où je connaissais celui qui m’hébergerait mais fut satisfait de ma réponse. Il croyait en l’amitié, c’est déjà ça. Il pesta après que je lui eus répondu concernant comment je comptais m’y rendre en pleine nuit. Il était hors de question qu’il me laisse faire du stop en pleine nuit et reprit le refrain du monde dangereux. Je poussai un râle rageur, j’étais majeur et vacciné, maître de mon propre sort, ce qui se passerait une fois sorti du véhicule ne devait plus le concerner. Il m’engueula de plus belle, refusait la responsabilité d’une quelconque infortune, ignorant qu’il représentait la rencontre la plus éprouvante de nombreuses années de stop. Il prit la route pour Cluj-Napoca sans se défaire de sa fureur, j’acceptais toutes ses admonestations sans broncher par égard pour l’heure et demie de détour qu’il entreprenait pour le résidu d’humanité que je représentais. Une heure et demie d’incessants assauts.

 Il me lâcha sur la rocade parce que j’avais insisté pour qu’il ne me conduisît pas en ville. Il me serra la main avec force en me glissant une dernière remontrance. J’en avais la tête qui tournait mais lui lançai : « Multumesc. Vui sei un angel. » dans une langue toujours aussi approximative avant de le voir disparaître dans l’obscurité.

Cluj-Napoca la nuit.
Cluj-Napoca la nuit.

Loin de tout témoin, je poussai un puissant hurlement, puis des cris et des rires saccadés jusqu’à évacuer mes poumons de la moindre once d’air. Enfin, j’avançais, claudiquant, dans les rues de Cluj-Napoca.

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Le jour d’avant Compostelle

Tours – 14h

Le TARDIS venait tout juste de tomber hors du vortex spatiotemporel quand sonna mon téléphone. Le Docteur attendrait un peu avant de remédier à la situation, Sandra, contre qui je me blottissais durant l’épisode, et parfois sans épisode, attendrait aussi.

  • Pierrot ?
  • Oui, Antoine, commença-t-il, t’es où ? Papi s’inquiète de ne pas pouvoir te joindre, il est arrivé au Puy en Velay et ne sait pas où tu es.

Temps de digestion de l’information, avais-je failli à mon devoir ? Il me semblait pourtant lui avoir indiqué que je n’arriverais qu’au soir. Puis, ayant mon numéro, il pouvait m’appeler à loisir plutôt que de passer par mon cousin.

  • En tout cas tu devrais l’appeler, il est un peu agacé.

Je raccrochai (non sans avoir ajouté un « Ok, bisou, merci d’avoir appelé » mais ça fait plus série américaine de ne pas l’inclure dans l’histoire) appelai le grand-père immédiatement puis m’adressai à son répondeur :

  • Bah alors papi, tu perds la tête? Je t’ai envoyé un message hier pour te dire que j’étais en Bretagne et que je ne pouvais pas être au Puy avant aujourd’hui. Je suis arrivé à Tours hier minuit et bouge dans l’après-midi. Ne t’inquiète pas, demain, sept heures, on part sur le Chemin de Compostelle, comme prévu. Allez, bisous, grand-père la boule !

 

Des voitures et des bites

Après que le Docteur eut sauvé la planète d’une énième invasion et que je vérifiai au moins autant de fois l’itinéraire à venir (Tours-Bourges-Clermont-Ferrand-Le Puy), Sandra me conduisit jusqu’au péage du sud tourangeau, directement sur l’axe de Bourges. En passant, on prit deux autostoppeurs avignonnais qui se rendaient à Bourges. Equipés d’une bouteille de rhum, ils se désolaient de ne pas pouvoir picoler en faisant du stop mais comptaient bien sur leur soirée pour éponger leurs souvenirs et leurs foies en dégustant du sanglier.

  • Allez, titine, sortit Sandra en faisant rugir (quoique miauler serait un terme plus adéquat) le moteur de sa R5.

Je trouvai drôle ces noms génériques que l’on donnait aux choses, exposant mes exemples : titine pour les voitures, popol pour les phallus et… non, je ne trouvais pas d’autre exemple.

  • Moi, la mienne, c’est Gilberte, dit l’un des autostoppeurs.
  • Tu appelles ta bite Gilberte ?
  • Non, ma voiture, c’est ma voiture qui s’appelle Gilberte !

Arrivés au péage, j’embrassai goulûment Sandra : « C’est toujours comme ça que je remercie mes conducteurs. »

Puis vint l’attente. Peu de trafic, voitures pleines et n’allant pas dans notre direction, il fallut un quart d’heure avant qu’on nous signalât qu’il était interdit de rester au péage, que nous devions rebrousser chemin jusqu’au rond-point, à cinq cent mètres de là. Je compris que c’était une idée foireuse, me remémorai une route passant par Châteauroux et par le rond-point sus-cité, vérifiant qu’elle était bien plus fréquentée, je m’y engageai, ça me dégourdirait les jambes.

 

Les routes alternatives

Les trois premières voitures ne m’emmenèrent que sur des portions assez courtes, une quarantaine de bornes jusqu’à Perrusson. Là, je me fis prendre par un quinquagénaire de retour de Bretagne et partant rejoindre sa femme à Brive-la-Gaillarde. Sa playlist pour le moins éclectique était composée des Clash, Santana, Mozart, Céline Dion, Mylène Farmer, Jeff Buckley, Verdi, Pink Martini… plus ou moins dans cet ordre.

Arrivés à Châteauroux et réalisant que je n’étais pas à un détour près, j’acceptai sa proposition de poursuivre jusqu’à Brive-la-Gaillarde pour être situé sur un axe réputé pour être passant. Arrivés à Limoges, réalisant que ledit détour ferait rien moins que 300 kilomètres, je révisai mon jugement et me fis déposer à Panazol pour couper par une petite route en suivant les panneaux Clermont-Ferrand.

Même pas deux minutes d’attente avant que Karine « avec un K » me prît en stop après une légère hésitation et une poignée de main cordiale. Charentaise, animatrice et serveuse en boîte de nuit, Karine déteste les religions et pense que le monde est composé d’énergies spirituelles, a travaillé en usine mais comprend que certaines personnes s’épanouissent dans le travail à la chaîne, me fait tenir le volant quand elle roule ses clopes (encore que, piètre rouleur, c’est moi qui me suis proposé) et se rend à Clermont-Ferrand parce qu’elle a entendu que la cathédrale y était belle (ce que je ne manque pas de confirmer). Elle s’extasie devant tel faon, tel chat, tel écureuil bondissant d’effroi à notre passage et devant la nature en général, honnissant le progrès et l’homme destructeur de nature qui procure d’elle-même tous les soins nécessaires à l’humain. Je n’en jette plus, Karine, aussi jolie qu’hippie, me rappelait la Storm de Tim Minchin, et j’ai toujours beaucoup aimé les Storm.

 

Promenade Clermontoise et conventions sociales

Âme adorable prête à dormir dans sa voiture, je lui proposai de demander à mes connaissances clermontoises si leurs portes pouvaient s’ouvrir pour la nuit. Ca faisait plus de deux ans que je ne les avais pas vues et ça tomberait à la dernière minute mais ça pouvait valoir le coup. Après quelques tweets de refus désolés, les vacances estivales tendent à voir les villes désertées de ses habitants, je lui indiquai la route à travers ville et souvenirs embués et nous nous garâmes au jardin Lecoq à côté duquel vivaient des amies, je reconnaitrais leur immeuble en passant devant. Censées déménager dans dix jours, elles passaient peut-être leurs derniers moments à l’appartement.

Il n’y avait pas signe de vie chez elles, je leurs envoyai un message au cas où et proposai à Karine de nous promener dans la ville noire en attendant une réponse. Comme il était 22h, je ne comptais plus arriver au Puy à une heure décente. De toute façon, on ne m’attendait pas avant le matin. Nous passions par le vieux centre, admirions la cathédrale puis arpentions la place Jaude. Karine en profita pour envoyer un message « CLERMONT C’EST TROP BEAU !!! » à un local rencontré quelques jours plus tôt, même qu’ils avaient fait du catamaran ensemble. Je soulevai l’option « demander au garçon s’il pouvait l’héberger » mais elle ne voulait pas déranger.

Au même moment, je reçus un message d’une des amies dont j’avais vanté les mérites :

« Tu sais, je ne suis pas très douée avec les conventions sociales, mais je crois que demander le gîte à quelqu’un qui est en plein déménagement, c’est à la limite du foutage de gueule. »

Un temps. Je relus. Soufflé par la violence du propos, je considérais les fois où j’avais hébergé des voyageurs dans des appartements où je n’avais pas de matelas, même pour moi, je ne reconnaissais pas l’amie que j’avais aidée lors de son précédent déménagement, même qu’elle m’y avait logé. Qu’elle ne fût pas emballée à l’idée d’héberger une inconnue, quand bien même j’en disais le plus grand bien, je le comprenais, mais l’argument des conventions sociales et du foutage de gueule me resterait en tête pour le reste de la soirée.

Heureusement, l’homme au catamaran se proposa spontanément d’offrir le gîte à la belle charentaise qui accepta de me conduire jusqu’à l’aire de service de Veyre, vingt kilomètres au sud. Il m’en restait 113 jusqu’au Puy, je pouvais dormir dans la station essence et espérer arriver pour 7h du matin, j’étais suffisamment proche. Je fis la bise à Karine, pas comme je remerciais tous mes conducteurs, nous échangeâmes Facebook et numéros en se disant qu’un jour, peut-être voyagerons-nous ensemble.

 

L’ange de minuit

Bien que prêt à sortir mon sac de couchage, je tentais de demander aux quelques conducteurs s’ils pouvaient m’approcher, on allait à Montpellier, Clermont, Paris mais pas au Puy. Après dix minutes, je consultai une carte pour constater n’être pas très loin de la nationale qui s’y rend directement et décidai qu’il serait plus facile de demander à y être déposé, quitte à passer la nuit dans un fossé, pour ne trouver au matin que des voitures qui iraient à la ville des pèlerins.

Sans grand espoir, je demandai à un homme qui sortait d’une voiture dans laquelle se trouvait femme et enfant, pas la meilleure cible aux alentours de minuit. Pourtant, Stéphane n’hésita pas à m’accepter dans sa voiture bien qu’il s’en allât à Perpignan. En pleine conversation téléphonique, je fis la connaissance de Stéphanie (« Stéphane et Stéphanie, ça s’invente pas. »), sa compagne asiatique, vietnamienne me dit-elle.

  • Ça ne se voit pas sur mon visage de blondinet aux yeux verts, répondis-je, mais j’ai aussi des racines asiatiques. Mon grand-père, que je rejoins demain pour le Chemin de Compostelle, est 100% vietnamien. C’est ma sœur qui a pris les gènes, l’an dernier en Thaïlande, tout le monde lui parlait thaï.

Au téléphone, j’entendais le conducteur prononcer des paroles bienveillantes : « Dites-lui bien de ne pas replonger dans son ancienne vie. C’est normal, monsieur, je suis ravi d’avoir pu aider. Maintenant, c’est à elle de se prendre en mains. »

Quand il raccrocha, Stéphane, malien habitant à Boulogne-Billancourt me raconta d’abord l’histoire du Mali, les touaregs armés par Kadhafi, la chute de la Lybie et le déséquilibre entre les militaires locaux et les mercenaires. Après un autre coup de fil que je devinais plein de remerciements, je demandai :

  • Vous avez sauvé quelqu’un ?

Il sourit :

  • On vient de Boulogne-Billancourt, on était censés partir pour Perpignan à neuf heures mais j’ai reçu un coup de fil d’un ami. Il a vu une femme faire tomber son sac plastique au Carrefour et l’a aidée à ramasser ses affaires. Seulement, elle avait une balafre et un cocard. Il l’a invitée chez lui pour lui offrir le thé et écouter son histoire puis m’a appelé. On est allé chez elle, tous les trois, il y avait deux types, des baraques, mais ils ont pas compris ce qui se passait. « C’est fini, on a dit. On l’emmène avec nous. Vous ne la verrez plus jamais. N’essayez pas de la revoir. » Ils ont bien essayé de nous engrainer mais ils étaient trop surpris, je crois. On a mis ses affaires dans des valises, on lui a acheté un nouveau numéro de téléphone et on lui a demandé si elle avait quelqu’un chez qui aller. Elle a de la famille à Angers alors on lui a payé le train. C’est son frère qui m’a appelé pour me remercier, là. Mais on n’a rien fait, on est chrétiens, on a juste suivi la parole de Dieu.

J’avais beau critiquer ceux qui agissent au nom des religions, Stéphane m’avait soufflé. Je me retins de dire que la majorité des bonnes actions pieuses dont je pouvais témoigner étaient surtout musulmanes. L’Eglise m’avait toujours paru vieille et inaudible, ses paroissiens égoïstes et frileux à faire le bien. J’avais bien été aidé quelques fois par de bons chrétiens mais le conducteur avait poussé la charité à un autre niveau.

Stéphane me parlait de la foi :

  • Toi aussi, tu dois l’avoir pour voyager comme tu le fais.

J’opinai mollement. La spiritualité m’avait toujours résisté, c’est la réalité qui m’avait donné foi en l’homme. On m’a tellement aidé à tout instant de ma vie que je ne pouvais pas croire le monde aussi mauvais qu’on nous le présente. Par souci d’honnêteté, je n’en avais pas le droit. Dieu, par contre, me boudait toujours. Les fantômes, les esprits et les oracles partageaient son mutisme.

J’indiquai la sortie 20, « Vous pouvez me laisser là. D’ici, je pourrai marcher. » Il n’y avait ni lampadaire ni maison alentours, pénombre serait un euphémisme.

  • Je vais te déposer au prochain village. On ne peut pas te laisser au milieu de la nuit, loin de tout. On a déjà huit heures de retard sur notre planning, on n’est pas à ça près.

On traversait un village désert, il décida de me conduire plus loin, à Brioude.

  • S’il n’y avait pas encore 80 kilomètres jusqu’au Puy, je t’y aurais conduit mais la route est encore longue jusqu’à Perpignan.

Je ne savais quoi dire, ils en avaient déjà tellement fait pour moi et pour l’autre. Au moment de nous séparer, nous nous remerciâmes mutuellement. Mon mode de vie lui insufflait de l’espoir, me dit-il, je n’ai rien pu répondre, encore sonné par tant de gentillesse.

 

Marche nocturne

Bien qu’ayant été laissé dans la lumière, je me lançai sur la route du Puy, incapable de marcher sur le bas-côté tant la visibilité était nulle, je risquais de buter contre d’invisibles obstacles. Chanceux que la route fût quasiment déserte, je pouvais marcher à bon pas, ne distinguant que les lignes blanches sous un ciel vierge d’astres. Quand une voiture passait, j’allumais l’écran de mon portable et l’agitais en gestes amples, tâchant au possible de masquer mon désespoir. Chaque véhicule éclairait un panneau « Interdit aux piétons », que je feignais ne pas voir au cas où j’aurais à m’expliquer avec la police, et prenait un temps fou à être bouffés par l’horizon. Un monospace s’arrêta avant un pont de fer :

  • Tout va bien ? me demanda le passager qui descendit à peine sa vitre pour prévenir une attaque à la gorge.
  • Bôf, je vais au Puy et faire du stop au milieu de la nuit n’est pas le moyen le plus sûr de m’y rendre.
  • Ah désolé (il semblait sincère), nous sommes plein plein plein (je jetai un rapide coup d’œil mais ne distinguai pas la banquette arrière).

Je voulus arguer que je passais partout, que j’avais même déjà été pris sur le toit d’un 4×4 mais je prétendis comprendre et leur souhaitai une bonne nuit, les laissant m’abandonner au silence, dans cet espace sans trait qui trompait le mouvement, où je ne réalisai même pas avoir traversé le pont. D’autres voitures qui passaient sans s’arrêter m’interrogeaient, leurs conducteurs faisaient-ils partie de ceux qui prennent des autostoppeurs mais pas la nuit, non, parce qu’on ne sait jamais. C’est drôle, il me semblait plutôt que le voyageur n’était jamais plus vulnérable que la nuit, que c’était le moment où l’aide est la plus précieuse puisqu’il n’y avait aucun recours de transports publics passé une certaine heure.

 

Le dernier coup de main

Enfin, une voiture s’arrêta pour m’emmener, non pas au Puy mais pas loin, puisqu’au volant se trouvait un jeune habitant de Langogne qui commencerait le travail huit heures plus tard. Il revenait de Bordeaux où il avait retrouvé sa nouvelle copine sur un coup de tête et qu’il avait quitté assez tôt pour être rentré avant minuit mais un camion dissimula au mauvais moment le panneau qui indiquait la sortie, le laissant se fourvoyer de cent kilomètres en direction de Royan. Il dut les parcourir dans le sens inverse depuis une aire d’autoroute, manœuvre qu’on lui reprocha de retour au péage, il aurait dû quitter l’autoroute et y entrer de nouveau, au lieu de ça, on lui faisait payer une majoration sur son trajet erroné.

Pour rattraper son retard, il avait gardé le pied au plancher sans être certain d’avoir échappé à tous les radars et ça faisait une heure qu’un claquement continu se faisait entendre dans le moteur. Autrement, il m’aurait bien déposé à destination mais toutes ces mésaventures le poussaient à rentrer chez lui au plus tôt, il était fatigué. C’est ce qu’il m’expliquait tandis que l’épuisement me décrochait du monde réel, me plongeait dans l’absence, je piquais sévèrement du nez mais osai quelques phrases dignes de Derren Brown :

  • Je comprends tout à fait, moi aussi je suis mort, je ne rêve que d’entamer ma nuit. Vous allez me déposer où ? A sept kilomètres ? Ca va, ce n’est qu’à une heure de marche, c’est rien par rapport à tout ce que j’aurais dû faire si vous ne m’aviez pas pris. C’est rien par rapport à ce que je marcherai les quarante prochains jours.

Je laissais décanter, sentis l’idée faire son chemin et le laissais dire, tout naturellement :

  • Ca fera dix minutes en voiture, quitte à en être là, je vais te déposer aux Baraques.

Passant les Baraques, il ajoutait qu’il pouvait bien prendre trois minutes de plus pour me déposer directement au Puy. Je le remerciais du bout de mon asthénie et entrepris de trouver un endroit où dormir. Il était trop tard pour croiser une bonne âme dans la rue, je poussais les portes de garages et d’entrées d’immeubles pour me rendre compte que derrière chacune se cachaient des décombres. Cette partie de la ville n’avait que des façades, ses bâtiments étaient aussi creux que ceux des parcs d’attraction, un ersatz de cité, à peine un décor. Une porte mal fermée me permit quand même d’accéder à une cage d’escalier, je montai jusqu’au dernier étage, serrant les dents et la colonne vertébrale au moindre crissement de marche puis déroulai mon sac de couchage sur un sol poussiéreux à l’abri des regards.

Il était deux heures du matin, le pèlerinage commencerait quatre heures plus tard.

Love is in The Eire (Première partie)

“Chew, come here for a minute.”

Il est trois heures du matin, j’ai interrompu Caifei en pleine conversation Skype avec la Malaisie mais je l’entends se lever de bonne grâce, ouvrir la porte pour m’interroger du regard. Par souci de compréhension pour les moins anglophones d’entre vous, le texte qui suit est une traduction de l’anglais, comme la plupart des dialogues de cette histoire. Il faut rappeler qu’on est en Irlande et, quand bien même certaines demoiselles baragouinent quelques mots avec le plus charmant des accents, le français n’est pas monnaie courante en ces lieux.

« J’ai préparé l’itinéraire pour demain, tu viens jeter un œil ? »

Après m’avoir suivi en France, Espagne et Portugal, Caifei glissait lentement de l’enthousiasme à la fatigue. La descente n’était pas constante, les paysages gallois, quelques rencontres et le fait d’avoir été pris en stop sur un voilier pour traverser la mer d’Irlande ont provoqué des poussées d’émerveillement que seuls les derniers jours avaient su émousser. La malaisienne était sur les rotules. Après de longues marches dans les montagnes de Wicklow, une marche hors-piste qui nous conduisit sur le domaine de Monsieur Guinness – dont on se fit virer sitôt qu’on y posa le pied sans aucun égard pour les difficultés qu’on avait dû surmonter – du camping sauvage au milieu du brouillard et quelques autres épreuves, je la savais usée jusqu’à la corde.

Trajet sud-Irlande

Il ne faut qu’une seconde pour la couper nette, la corde. Son visage s’éboule dans une forme comique de décomposition, son bronzage prend des teintes blêmes, les yeux se débrident et la mâchoire tombe : « Sept heures de trajet ? Vraiment ?
– Mais ça passe par plein de petits coins sympas ! Le château de Cashel, Cork, le parc de Gougane Barra et Killarney, j’ai aussi ajouté un petit détour vers l’île Dursey qu’on m’a conseillée hier ! »

L’enthousiasme fortement appuyé pour souligner la joie et la bonne humeur que j’éprouverai à me malmener achève de la convaincre : « Antoine, me lance-t-elle en dressant l’inventaire des diverses sources d’épuisement traversées jusqu’à présent, je crois qu’il faut qu’on arrête là. »

Le sourire vaguement désolé, j’insiste sur la brièveté de mon séjour irlandais comparé à tout ce qu’il faudrait y faire, comprends que nos attentes s’opposent et que, bon, si c’est comme ça, c’est pas bien grave, hein, je peux bien voyager seul.

C’est une libération. Entendons-nous, j’ai adoré voyager avec elle, là n’est pas la question, mais j’avais trop fantasmé l’Irlande pour m’encombrer d’un partenaire, j’avais choyé l’idée de traverser le vert des plaines et des pubs en alternant rencontres et solitude. Je chérissais l’image d’un pain dont il faudrait retirer la moisissure pour étaler un pâté à 2€, le cul dans la tente et les pieds dans l’eau. Que voulez-vous, je suis l’homme des plaisirs simples.

Après une courte nuit, on s’accompagne quand même jusqu’à Kilkenny, on prend vingt minutes pour flâner dans son parc, près du château puis on se fait l’accolade, sachant qu’on se reverra peut-être en Irlande, peut-être en Islande, sûrement après puisque nos trajets à venir partagent beaucoup d’étapes et la même destination.

Passer du groupe au solo requiert quelques modifications, ne pouvant plus compter sur sa tendance asiatique à immortaliser chaque iota de la planète, je dépense 30€ en chargeur et carte SD pour l’appareil photo qui m’accompagne sans servir depuis dix mois. Au sac à dos sur lequel sont déjà accrochés la tente et le sac de couchage, j’ajoute un sachet de provisions et rien d’autres. Sur le plan logistique, en fait, ça ne change pas tant de choses de se retrouver seul. Le cœur léger et le sac pas si lourd, je marche jusqu’à la sortie de Kilkenny, m’interrompant seulement pour demander mon chemin. Je ne m’embête pas avec une pancarte, persuadé que le pouce suffira.

Je franchis en même temps la frontière de la ville et de la probabilité (commençons sur une base de 100%), pour preuve, c’est un break espagnol – trouver une voiture espagnole en Irlande (30%) bondé d’une famille (29%) avec trois mômes (20%) qui s’arrête (0,12%) pour me prendre (0,01%). Il s’avère que ces très chouettes asturiens quittent leur Espagne du nord pour l’Irlande du Sud avec le projet Tu Familia en Irlanda, qui propose de prendre en charge l’installation des espagnols souhaitant étudier au pays des farfadets.

Si le trajet m’a permis de pratiquer mon castillan en bonne compagnie, il m’a surtout mené, non pas à Cashel comme j’avais cru comprendre, mais à Castelcomer dont je n’avais rien à faire, où je n’aurais jamais dû passer, n’étant pas sur la route, mais alors pas du tout. Il m’a fallu deux voitures, un camion puis une autre voiture pour atteindre Cashel. Sur la route, un patelin m’a fait froid dans le dos, il s’agit de Durrow qui celèbre comme chaque année depuis cinq ans le Scarecrow Festival, dont le but est d’envahir les alentours d’épouvantails. Le concept, déjà inquiétant en soi, fout franchement les boules quand tu réalises qu’il n’y a presque personne pour vivre à Durrow, qu’il s’y trouve bien plus d’épouvantails que d’habitants et, le pire de tous, qu’ils ont mis en scène certains de ces monstres de pailles sous les traits du groupe One Direction ! Je vous épargne le Capslock mais sachez que la terreur est à son comble, je frémis rien que d’y repenser.

Là, vous devriez avoir une photo de l’horreur décrite plus haut mais je viens d’acheter un chargeur et n’ai pas encore eu le temps de redonner vie à ma batterie, vous pourriez suivre un peu.

La voiture pour Cashel est conduite par Marie, accompagnée de Mary, qui viennent de Dublin pour se reposer, après leur escale au Rock de Saint Patrick, à l’abbaye de Glenstal qui est « fabuleuse », je n’ai aucune idée de son emplacement mais j’accepte avec plaisir quand elles me proposent de les accompagner. J’aime beaucoup leur manière de conclure chaque phrase par le prénom de l’autre, la passagère répond à chacune par des « Isn’t it ? », « Is it ? », « Does it ? » en abusant du subterfuge rhétorique avec la plus grande maladresse.

L’abbaye, bien que jolie avec son architecture moderne et le voile de fumée qu’elle abrite, lui conférant en plus de l’aura mystique une propension certaine au cancer du poumon, ne me paraît pas idéale pour passer un vendredi soir débridé. Je prends congé de mes nouvelles amies en les remerciant chaleureusement de la visite et prends la direction de Cork dont je me suis éloigné d’une bonne centaine de bornes.

Le conducteur pour Tipperary est un prêtre à la déformation professionnelle prononcée. Chaque mot est plein d’emphase, chaque parole passionnée, même ses vacances sur les plages grecques où, il espère, il ne fera pas chaud, semblent investies d’une mission divine.

Puis je rencontre Diarmuid. La quarantaine passée n’est parvenu à lui ôter ni la joie de vivre ni la beauté facétieuse, il dit se rendre à un mariage inhabituel, à ciel ouvert près d’un site préhistorique. Treize ans plus tôt, c’est là-bas qu’il célébra son union :

« On ne pouvait pas savoir le temps qu’il ferait mais comme le soleil brillait comme jamais ce jour-là, c’est plus d’une centaine de personnes qui se sont invitées. La mariée d’aujourd’hui a tellement adoré la cérémonie qu’elle a tout fait pour que son mariage s’y déroule mais c’est rare, les mariages irlandais sont généralement bien trop conventionnels. »

La combinaison air amusé, référence au wedding-crashing et soleil éclatant s’agrémente d’un :

« Le champ à droite, c’est le mien, à côté de l’arbre, là-bas, il y a une petite rivière, c’est parfait pour y camper. »

C’est là que je comprends : je n’irai pas à Cork. Il me dépose à Kilfinnane, à quatre kilomètres des joyeusetés en me lançant un See you later convenu, sans oublier d’ajouter : « Surtout, tu ne dis pas que c’est moi qui t’ai fait venir ! »

Une pensée rapide à l’itinéraire initialement prévu me fait sourire, je savais bien que je ne le suivrais pas de toute façon.

[Carte postale souvenir] La Las Vegas d’Afrique

Au milieu du désert, loin de toute cité, on a bâti une ville de jeux et d’esbroufe. La nuit, on la croirait composée de lumières à projeter au loin l’ombre de virevoltants et d’animaux sauvages, dissimulant les sons de la vie sauvage par ceux des fêtes et des machines à sous. Non, ce n’est pas de Las Vegas qu’il s’agit mais de son alter ego sud-africain : Sun City, qui repose au milieu d’un volcan éteint.

Alors que la région est marquée par son aridité, cette ville artificielle regorge de fontaines et se pare d’une couverture de palmiers en oasis licencieuse d’où dépassent les tours de palais et les hôtels polygonaux que jouxtent des piscines à vagues démentielles. Démence, grandeur, outrecuidance, tels sont les maîtres mots de ce parc d’attractions pour accrocs du casino et des frivolités.

Ici-bas, l’artifice est assumé. Tout est plus grand, plus fou, plus faux qu’ailleurs, parfaitement en phase avec le projet de son fondateur, Sol Kerzner, lorsque la cité du soleil ouvrit ses portes pour la première fois, en 1979 ; le complexe de loisir jugé aujourd’hui encore comme le plus ambitieux du pays. Nous le comprenons avant même le portail d’accueil franchi, l’ambition du magnat de la finance est de nous en mettre plein les yeux, pont encadré de statues d’éléphants, décorations rococo du sol au plafond et lustres cristallins. Bien que les casinos se soient développés de part et d’autres de la contrée, on trouve en Sun City le parangon de la démesure. J’aurais tort d’évoquer une ode à la démesure, c’est plutôt le dubstep marteleur de la superbe.

S’il y a des familles pour profiter de la vallée des vagues, un lac artificiel – mais si vous êtes attentifs, vous aurez compris que l’adjectif est superflu – se remplissant de l’adrénaline des audacieux qui dévalent d’immenses toboggans pour ajouter aux vagues simulées celles des chutes vertigineuses, on trouve surtout des groupes qui se retrouvent autour de divertissements communs. Les golfeurs qui se retrouvent sur un green délirant avec vue sur la savane doivent guetter les singes pour ne pas se faire voler leurs balles, les férus du blackjack gardent les lèvres pincées pour ne pas insulter le troisième vingt et un consécutif de la banque et les passionnés du poker prennent des airs presque aussi fabriqués que les décors de leurs affrontements.

D’ailleurs, Sun City a hébergé la plus grande manifestation de poker du pays avec le Sun City Poker Tournament – Million Dollar dont le vainqueur est reparti avec quelques six centaines de milliers de dollars. Ça donne presque envie de se mettre aux cartes pour financer ses voyages, j’ai calculé : par rapport à mes dépenses actuelles, si je devenais centenaire, il me faudrait 6,0277777… vies pour écouler une telle somme même si les lieux comme Sun City y participent en les absorbant goulûment dans ses nombreuses activités. Dans une ville d’argent, tout se paye à prix d’or et il faut un budget pour y rester plus d’un jour – et la journée vaut déjà son pesant de rands – mais pourquoi ne pas goûter temporairement au luxe et au spectaculaire ? Les spectacles y sont d’ailleurs nombreux et l’une de ses arènes a accueilli des noms aussi prestigieux que Sinatra, Queen ou Rod Steward.

Sun City allume comme une tropézienne, s’exhibe comme une cannoise mais est aussi inabordable qu’une russe pour le petit portefeuille. Aussi truquée que décomplexée, elle tape à l’œil de tous et s’inscrit comme le pays de cocagne des aventures de Pinocchio, un lieu unique en son genre où des enfants majeurs passent leurs journées à flamber de richesses et d’excès sous le soleil de l’Afrique.

La Bible du Grand Voyageur, le guide presque plus important que ton sac à dos.

Voilà quelques jours que je parcours les pages de La Bible du Grand Voyageur, dernier ouvrage de Lonely Planet concernant le voyage non pas comme un circuit touristique mais comme une somme d’idéologies écologiques, économiques et d’échanges… Les citations qui introduisent chaque chapitre le rappellent : le plus important dans le voyage, c’est le voyage. C’est chercher la lenteur, la rencontre et le hasard, c’est prendre le temps de la découverte, oser déclencher l’inhabituel, apprendre la débrouillardise.

Sur ce sujet, le trio d’auteurs – dont font partie Anick-Marie Bouchard, globe-stoppeuse et amie que j’ai déjà évoquée ça et là sur le blog, et Nans Thomassey que vous pouvez voir dans le nouveau succès de la boîte de production Bonne Pioche avec l’émission Nus et culottés – ne se moquent pas de leurs lecteurs en proposant moult conseils allant de la préparation du sac à dos à la route du retour en passant par les déplacements, l’alimentation, le logement, les échanges interculturels et la sécurité. Si une bonne part de ces conseils coule de source pour les initiés, c’est avec plaisir qu’on voit nos méthodes validées et partagées par d’autres voyageurs, c’est tantôt avec surprise tantôt avec la stupeur d’un « Mais pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt ? » qu’on découvre des méthodes et techniques encore inappliquées qui ne perdent rien pour attendre, notamment concernant le revenu en voyage.

Sur le sujet, je dois bien admettre mes lacunes, ayant trouvé du boulot via Internet par hasard plutôt que par de profondes recherches, à la sempiternelle question «D’où tires-tu tes revenus ? » je peux difficilement apporter davantage qu’un haussement d’épaules : Ma méthode pour n’avoir pas le compte en banque dans le rouge consiste à dépenser le moins possible. Ma mère ayant balayé depuis longtemps mes espoirs de travailler en voyageant parce que les salaires du quart-monde ne lui semblaient pas viables, je profitais de retours en France pour travailler un peu entre deux voyages. Cette année, trois semaines dans un cabinet d’avocat me permettent de voyager toute une année. Je ne me suis jamais retrouvé suffisamment dans le besoin pour être contraint de trouver du travail et me disais que je trouverai bien quelque chose en situation urgente. Ca, c’était avant La Bible du Grand Voyageur.

L’avenir dira si des changements majeurs suivront effectivement cette lecture mais il est clair que l’encadré sur les guatémaltèques qui s’engagent à réaliser des missions proposés par leurs donateurs (p.50), les moyens pour monter idéalement un projet afin d’obtenir bourses, partenaires et sponsors m’intriguent, m’amusent et m’inspirent au plus haut point.

La chapitre sur la communication interculturelle m’a particulièrement interpelé en apportant des réponses simples à certains sujets délicats. Le fait de ne pas cautionner toutes les pratiques de l’autre au prétexte que telle est sa culture, par exemple. M’étant toujours gardé de juger quiconque et peu enclin au conflit, remettre quelqu’un en question parce que je ne partage pas son opinion est généralement inenvisageable. Je me demande plutôt qui je suis, moi, l’étranger, pour vouloir changer chez l’autre ce qui ne me convient pas. Cela dit, certaines coutumes méritent d’être discutées et sûrement même d’être combattues aussi farouchement qu’elles le sont dans le livre.

En vieux baroudeur qui a roulé sa bosse, j’ai cherché la petite bête, l’information manquante dans l’optique peut-être de pouvoir participer à une réédition prochaine. Peine perdue, les coquilles sont trop rares pour constituer des reproches sérieux et si la majorité des témoignages ont ce côté « En appliquant cette méthode, nous nous sommes retrouvés submergés par un bonheur béat, le monde est beau, les oiseaux font cui-cui. » – exception faite des quelques excellentes pages de Guillaume Mouton intitulées Freight-hopping : le wagon et le vagabond – ce guide est complet, pour ne pas dire exhaustif, tant pour l’aventurier que pour celui pour qui le confort est primordial, au point de rendre ineptes les conseils du blog puisque les réponses aux questions que vous vous posez et à celles que vous ne vous posez pas sont déjà répertoriées.

Adeptes et néophytes trouveront dans La Bible du Grand Voyageur un document clair et complet dont certains chapitres devraient être enseignés dans les écoles du voyage. Pour ma part, bien que déjà dévoré d’un bout à l’autre, il restera encore quelques temps dans mon sac à dos, pour la piqûre de rappel et pour optimiser les prochains déplacements.

Ego trip de Lorialet

On tire de drôles de choses des nuits insomniaques. Alors que le sommeil refuse de se livrer tant que je n’aurai pas répondu à ses revendications, je relis les dernières pages de Sukkwan Island – « le livre au titre imprononçable » selon la vendeuse de la Fnac, premier roman publié de David Vann. 

La tête ne pardonne pas mon rythme d’écriture : «Tu veux devenir écrivain, mec ? Il n’y a pas trente-six moyens. Je veux bien me bouger pour que la page blanche ne soit qu’un concept mais la moindre des choses, c’est d’écrire. Tu n’étais pas voyageur avant de passer le pas de ta porte, tu ne seras pas auteur sans créer. »

Voyageur, je suis un voyageur. Non pas que je l’ai choisi délibérément, c’est venu comme un travail de caissier, pour combler l’été et ça s’est répandu sur le reste de l’année, sur le reste de la vie.

Voyageur parce que c’était plus facile. Moins de paperasse, je ne sais combien de milliers me seront passés sous le nez pour n’avoir pas voulu me mêler de la CAF, du Pôle Emploi, de tout ce qui appartient au monde merveilleux de l’administratif. Je vous le jure, le trou dans les deniers de l’Etat, je n’en suis pas responsable.

Pour être voyageur, il a suffi de partir, de laisser derrière tout ce qui me retenait à la vie sédentaire, ces objets qui me possédaient plutôt que l’inverse. C’était étrange mais je ne peux pas dire que ce fut difficile. On se sent juste un peu dans le coton comme lors d’un déménagement. Je ne déménageais vers nul endroit précis : le Monde, ici, ailleurs, pas forcément bien loin. J’ignorais que, deux ans après, la sensation serait toujours présente, notamment entre deux projets, quand se pointe la culpabilité de n’être pas constamment en mouvement. Il n’a pas besoin d’être physique, l’apprentissage crée un changement, la création transforme tout autant, l’interaction développe notre rôle au sein de la société. Il y a des jours sans apprentissage, sans création ni interaction ; des journées inconséquentes que je justifie en arguant : « C’est passager. Cette inactivité compense l’intensité de certains voyages. »

Il y a un fond de vérité, là-dedans, qui leurre tout le monde, moi excepté. On a beau paraître marginal et vivre au jour le jour, l’absence d’objectif nous ratatine. S’il est indéfini, qu’importe ! Tant que le temps qui passe contribue à davantage qu’un pas vers la poussière.

« Il n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui. » Voilà ce que je lance en citant le Mark Twain que je n’ai jamais lu. Un jour, il faudra parcourir les lignes des géants de la littérature du voyage et de la description du Monde. Lévi  Strauss, London, attendez-moi.

« Il n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui. »  Encore faut-il prendre le risque de se confronter à la vie.

Prendre le risque… Ca me renvoie à Sukkwan Island, l’histoire de Jim, un homme brisé par ses échecs sentimentaux qui part avec son fils sur une île perdue au sud de l’Alaska dans l’idée de passer une année à vivre dans un coin de nature. Passons sur l’influence évidente de La Route, de McCarthy, cette histoire m’a renvoyé à mes voyages en solitaire, où j’avance à tâtons, commettant des erreurs qui auraient pu me coûter la vie. Avec le personnage de Jim, je partage cette inconscience qui m’a fait traverser des déserts sans eau ni nourriture, affirmant une foi presque mystique en l’humain qui me viendrait en aide. C’est là que se situe la différence profonde, lui cherchait le salut dans l’isolement tandis que je voyage pour rencontrer, même dans les zones désertiques.

Je suis un voyageur, celui qui veut apporter du Monde d’autres témoignages que le prisme médiatique habituel – et j’ai bien conscience en écrivant cela que mon jugement sur la télévision est injustement réducteur, que certains reportages et documentaires abordent leurs sujets avec justesse. On doit les trouver quelque part dans la flopée d’émissions de relooking et les informations, quelque part entre la bêtise et la terreur.

Je suis un voyageur, et donc une passerelle entre les univers, au sein d’un même pays, voire d’un même quartier. Rapporteur de nouvelles, glaneur d’informations, parfois confident, je ne cherche pas la marge, du moins pas seulement et sûrement pas la mienne.  Mon projet, au contraire, vise à intégrer les milieux traversés, être suffisamment proche des gens pour que mon discours ne soit pas celui d’un original sur lequel on pourrait aisément jeter le discrédit. On écoute mieux nos semblables puisque l’on se méfie des différences.

Là, la fatigue me gagne. Je ne me sens plus otage de ma tête qui doit estimer le travail suffisant. Pourtant, je n’ai fait qu’évoquer des concepts que je voudrais plus poussés. Dans d’autres billets, peut-être. Pour le moment, le voyageur va dormir du sommeil du juste.

La Dangereuse – Vendeurs d’enclumes

« Ma blonde a les yeux bleus comme la peur qu’elle m’inspire
De ces trente deux lames blanches au cœur de son sourire
Qui jamais n’altère de roses faiblesses son teint de marbre
Mais vous laisse à terre au pied d’une tigresse aux dents de sabre

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi

Moi qui jusqu’alors habillais mon lit
D’or et de flammes
Réchauffant mon corps en vain dans le lit
Brûlant des femmes

C’est finalement d’un regard glacé
Ma demoiselle
Qui fit dans mon sang d’homme ignifugé
Une étincelle

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi

Il faudra sans doute que j’y laisse un peu
De mes plumes
Ainsi que l’on goûte d’un fruit délicieux
L’amertume

Mais c’est sans question, doute ni douleur
Que je m’élance
Pendre ma raison, mon cou et mon cœur
A sa potence.

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi »

La dangereuse – Vendeurs d’enclumes


Une nuit d’hiver à Kautokeino