Le jour d’avant Compostelle

Tours – 14h

Le TARDIS venait tout juste de tomber hors du vortex spatiotemporel quand sonna mon téléphone. Le Docteur attendrait un peu avant de remédier à la situation, Sandra, contre qui je me blottissais durant l’épisode, et parfois sans épisode, attendrait aussi.

— Pierrot ?
— Oui, Antoine, t’es où ? Papi s’inquiète de ne pas pouvoir te joindre, il est arrivé au Puy en Velay et ne sait pas où tu es.

Temps de digestion de l’information, avais-je failli à mon devoir ? Il me semblait pourtant lui avoir indiqué que je n’arriverais qu’au soir. Puis, ayant mon numéro, il pouvait m’appeler à loisir plutôt que de passer par mon cousin.

— En tout cas tu devrais l’appeler, il est un peu agacé.

Je raccrochai (non sans avoir ajouté un « Ok, bisou, merci d’avoir appelé » mais ça fait plus série américaine de ne pas l’inclure dans l’histoire) appelai le grand-père immédiatement puis m’adressai à son répondeur :

— Bah alors papi, tu perds la tête? Je t’ai envoyé un message hier pour te dire que j’étais en Bretagne et que je ne pouvais pas être au Puy avant aujourd’hui. Je suis arrivé à Tours hier minuit et bouge dans l’après-midi. Ne t’inquiète pas, demain, sept heures, on part sur le Chemin de Compostelle, comme prévu. Allez, bisous, grand-père la boule !

Des voitures et des bites

Après que le Docteur eut sauvé la planète d’une énième invasion et que je vérifiai au moins autant de fois l’itinéraire à venir (Tours-Bourges-Clermont-Ferrand-Le Puy), Sandra me conduisit jusqu’au péage du sud tourangeau, directement sur l’axe de Bourges. En passant, on prit deux autostoppeurs avignonnais qui se rendaient à Bourges. Equipés d’une bouteille de rhum, ils se désolaient de ne pas pouvoir picoler en faisant du stop mais comptaient bien sur leur soirée pour éponger leurs souvenirs et leurs foies en dégustant du sanglier.

— Allez, titine, sortit la Tourangelle en faisant rugir (quoique miauler serait un terme plus adéquat) le moteur de sa R5.

Je trouvai drôle ces noms génériques que l’on donnait aux choses, exposant mes exemples : titine pour les voitures, popol pour les phallus et… non, je ne trouvais pas d’autre exemple.

— Moi, la mienne, c’est Gilberte, dit l’un des autostoppeurs.
— Tu appelles ta bite Gilberte ?
— Non, ma voiture, c’est ma voiture qui s’appelle Gilberte !

Arrivés au péage, j’embrassai Sandra à pleine bouche : « C’est toujours comme ça que je remercie mes conducteurs. »

Puis vint l’attente. Peu de trafic, voitures pleines et n’allant pas dans notre direction, il fallut un quart d’heure avant qu’on nous signalât qu’il était interdit de rester au péage, que nous devions rebrousser chemin jusqu’au rond-point, à cinq cent mètres de là. Je compris que c’était une idée foireuse, me remémorai une route passant par Châteauroux et par le rond-point sus-cité, vérifiant qu’elle était bien plus fréquentée, je m’y engageai, ça me dégourdirait les jambes.

Les routes alternatives

Les trois premières voitures ne m’emmenèrent que sur des portions assez courtes, une quarantaine de bornes jusqu’à Perrusson. Là, je me fis prendre par un quinquagénaire de retour de Bretagne et partant rejoindre sa femme à Brive-la-Gaillarde. Sa playlist pour le moins éclectique était composée des Clash, Santana, Mozart, Céline Dion, Mylène Farmer, Jeff Buckley, Verdi, Pink Martini… plus ou moins dans cet ordre.

Arrivés à Châteauroux et réalisant que je n’étais pas à un détour près, j’acceptai sa proposition de poursuivre jusqu’à Brive-la-Gaillarde pour être situé sur un axe réputé pour être passant. Arrivés à Limoges, réalisant que ledit détour ferait rien moins que 300 kilomètres, je révisai mon jugement et me fis déposer à Panazol pour couper par une petite route en suivant les panneaux Clermont-Ferrand.

Même pas deux minutes d’attente avant que Karine « avec un K » me prît en stop après une légère hésitation et une poignée de main cordiale. Charentaise, animatrice et serveuse en boîte de nuit, Karine déteste les religions et pense que le monde est composé d’énergies spirituelles, a travaillé en usine mais comprend que certaines personnes s’épanouissent dans le travail à la chaîne, me fait tenir le volant quand elle roule ses clopes (encore que, piètre rouleur, c’est moi qui me suis proposé) et se rend à Clermont-Ferrand parce qu’elle a entendu que la cathédrale y était belle (ce que je ne manque pas de confirmer). Elle s’extasie devant tel faon, tel chat, tel écureuil bondissant d’effroi à notre passage et devant la nature en général, honnissant le progrès et l’homme destructeur de nature qui procure d’elle-même tous les soins nécessaires à l’humain. Je n’en jette plus, Karine, aussi jolie qu’hippie, me rappelait la Storm de Tim Minchin, et j’ai toujours beaucoup aimé les Storm.

Promenade Clermontoise et conventions sociales

Âme adorable prête à dormir dans sa voiture, je lui proposai de demander à mes connaissances clermontoises si leurs portes pouvaient s’ouvrir pour la nuit. Ca faisait plus de deux ans que je ne les avais pas vues et ça tomberait à la dernière minute mais ça pouvait valoir le coup. Après quelques tweets de refus désolés, les vacances estivales tendent à voir les villes désertées de ses habitants, je lui indiquai la route à travers ville et souvenirs embués et nous nous garâmes au jardin Lecoq à côté duquel vivaient des amies, je reconnaitrais leur immeuble en passant devant. Censées déménager dans dix jours, elles passaient peut-être leurs derniers moments à l’appartement.

Il n’y avait pas signe de vie chez elles, je leurs envoyai un message au cas où et proposai à Karine de nous promener dans la ville noire en attendant une réponse. Comme il était 22h, je ne comptais plus arriver au Puy à une heure décente. De toute façon, on ne m’attendait pas avant le matin. Nous passions par le vieux centre, admirions la cathédrale puis arpentions la place Jaude. Karine en profita pour envoyer un message « CLERMONT C’EST TROP BEAU !!! » à un local rencontré quelques jours plus tôt, même qu’ils avaient fait du catamaran ensemble. Je soulevai l’option « demander au garçon s’il pouvait l’héberger » mais elle ne voulait pas déranger.

Au même moment, je reçus un message d’une des amies dont j’avais vanté les mérites :

« Tu sais, je ne suis pas très douée avec les conventions sociales, mais je crois que demander le gîte à quelqu’un qui est en plein déménagement, c’est à la limite du foutage de gueule. »

Un temps. Je relus. Soufflé par la violence du propos, je considérais les fois où j’avais hébergé des voyageurs dans des appartements où je n’avais pas de matelas, même pour moi, je ne reconnaissais pas l’amie que j’avais aidée lors de son précédent déménagement, même qu’elle m’y avait logé. Qu’elle ne fût pas emballée à l’idée d’héberger une inconnue, quand bien même j’en disais le plus grand bien, je le comprenais, mais l’argument des conventions sociales et du foutage de gueule me resterait en tête pour le reste de la soirée.

Heureusement, l’homme au catamaran se proposa spontanément d’offrir le gîte à la belle charentaise qui accepta de me conduire jusqu’à l’aire de service de Veyre, vingt kilomètres au sud. Il m’en restait 113 jusqu’au Puy, je pouvais dormir dans la station essence et espérer arriver pour 7h du matin, j’étais suffisamment proche. Je fis la bise à Karine, pas comme je remerciais tous mes conducteurs, nous échangeâmes Facebook et numéros en se disant qu’un jour, peut-être voyagerons-nous ensemble.

L’ange de minuit

Bien que prêt à sortir mon sac de couchage, je tentais de demander aux quelques conducteurs s’ils pouvaient m’approcher, on allait à Montpellier, Clermont, Paris mais pas au Puy. Après dix minutes, je consultai une carte pour constater n’être pas très loin de la nationale qui s’y rend directement et décidai qu’il serait plus facile de demander à y être déposé, quitte à passer la nuit dans un fossé, pour ne trouver au matin que des voitures qui iraient à la ville des pèlerins.

Sans grand espoir, je demandai à un homme qui sortait d’une voiture dans laquelle se trouvait femme et enfant, pas la meilleure cible aux alentours de minuit. Pourtant, Stéphane n’hésita pas à m’accepter dans sa voiture bien qu’il s’en allât à Perpignan. En pleine conversation téléphonique, je fis la connaissance de Stéphanie (« Stéphane et Stéphanie, ça s’invente pas. »), sa compagne asiatique, vietnamienne me dit-elle.
— Ça ne se voit pas sur mon visage de blondinet aux yeux verts, répondis-je, mais j’ai aussi des racines asiatiques. Mon grand-père, que je rejoins demain pour le Chemin de Compostelle, est 100% vietnamien. C’est ma sœur qui a pris les gènes, l’an dernier en Thaïlande, tout le monde lui parlait thaï.

Au téléphone, j’entendais le conducteur prononcer des paroles bienveillantes : « Dites-lui bien de ne pas replonger dans son ancienne vie. C’est normal, monsieur, je suis ravi d’avoir pu aider. Maintenant, c’est à elle de se prendre en mains. »

Quand il raccrocha, Stéphane, malien habitant à Boulogne-Billancourt me raconta d’abord l’histoire du Mali, les touaregs armés par Kadhafi, la chute de la Lybie et le déséquilibre entre les militaires locaux et les mercenaires. Après un autre coup de fil que je devinais plein de remerciements, je demandai :
— Vous avez sauvé quelqu’un ?

Il sourit :
— On vient de Boulogne-Billancourt, on était censés partir pour Perpignan à neuf heures mais j’ai reçu un coup de fil d’un ami. Il a vu une femme faire tomber son sac plastique au Carrefour et l’a aidée à ramasser ses affaires. Seulement, elle avait une balafre et un cocard. Il l’a invitée chez lui pour lui offrir le thé et écouter son histoire puis m’a appelé. On est allé chez elle, tous les trois, il y avait deux types, des baraques, mais ils ont pas compris ce qui se passait. « C’est fini, on a dit. On l’emmène avec nous. Vous ne la verrez plus jamais. N’essayez pas de la revoir. » Ils ont bien essayé de nous engrainer mais ils étaient trop surpris, je crois. On a mis ses affaires dans des valises, on lui a acheté un nouveau numéro de téléphone et on lui a demandé si elle avait quelqu’un chez qui aller. Elle a de la famille à Angers alors on lui a payé le train. C’est son frère qui m’a appelé pour me remercier, là. Mais on n’a rien fait, on est chrétiens, on a juste suivi la parole de Dieu.

J’avais beau critiquer ceux qui agissent au nom des religions, Stéphane m’avait soufflé. Je me retins de dire que la majorité des bonnes actions pieuses dont je pouvais témoigner étaient surtout musulmanes. L’Eglise m’avait toujours paru vieille et inaudible, ses paroissiens égoïstes et frileux à faire le bien. J’avais bien été aidé quelques fois par de bons chrétiens mais le conducteur avait poussé la charité à un autre niveau.

Stéphane me parlait de la foi :
— Toi aussi, tu dois l’avoir pour voyager comme tu le fais.

J’opinai mollement. La spiritualité m’avait toujours résisté, c’est la réalité qui m’avait donné foi en l’homme. On m’a tellement aidé à tout instant de ma vie que je ne pouvais pas croire le monde aussi mauvais qu’on nous le présente. Par souci d’honnêteté, je n’en avais pas le droit. Dieu, par contre, me boudait toujours. Les fantômes, les esprits et les oracles partageaient son mutisme.

J’indiquai la sortie 20, « Vous pouvez me laisser là. D’ici, je pourrai marcher. » Il n’y avait ni lampadaire ni maison alentours, la pénombre jouait tranquillement les euphémismes.
— Je vais te déposer au prochain village. On ne peut pas te laisser au milieu de la nuit, loin de tout. On a déjà huit heures de retard sur notre planning, on n’est pas à ça près.

On traversait un village désert, il décida de me conduire plus loin, à Brioude.
— S’il n’y avait pas encore 80 kilomètres jusqu’au Puy, je t’y aurais conduit mais la route est encore longue jusqu’à Perpignan.

Je ne savais quoi dire, ils en avaient déjà tellement fait pour moi et pour l’autre. Au moment de nous séparer, nous nous remerciâmes mutuellement. Mon mode de vie lui insufflait de l’espoir, me dit-il, je n’ai rien pu répondre, encore sonné par tant de gentillesse.

Marche nocturne

Bien qu’ayant été laissé dans la lumière, je me lançai sur la route du Puy, incapable de marcher sur le bas-côté tant la visibilité était nulle, je risquais de buter contre d’invisibles obstacles. Chanceux que la route fût quasiment déserte, je pouvais marcher à bon pas, ne distinguant que les lignes blanches sous un ciel vierge d’astres. Quand une voiture passait, j’allumais l’écran de mon portable et l’agitais en gestes amples, tâchant au possible de masquer mon désespoir. Chaque véhicule éclairait un panneau « Interdit aux piétons », que je feignais ne pas voir au cas où j’aurais à m’expliquer avec la police, et prenait un temps fou à être bouffés par l’horizon. Un monospace s’arrêta avant un pont de fer :

— Tout va bien ? me demanda le passager qui descendit à peine sa vitre pour prévenir une attaque à la gorge.
— Bôf, je vais au Puy et faire du stop au milieu de la nuit n’est pas le moyen le plus sûr de m’y rendre.
— Ah désolé (il semblait sincère), nous sommes plein plein plein (je jetai un rapide coup d’œil mais ne distinguai pas la banquette arrière).

Je voulus arguer que je passais partout, que j’avais même déjà été pris sur le toit d’un 4×4 mais je prétendis comprendre et leur souhaitai une bonne nuit, les laissant m’abandonner au silence, dans cet espace sans trait qui trompait le mouvement, où je ne réalisai même pas avoir traversé le pont. D’autres voitures qui passaient sans s’arrêter m’interrogeaient, leurs conducteurs faisaient-ils partie de ceux qui prennent des autostoppeurs mais pas la nuit, non, parce qu’on ne sait jamais. C’est drôle, il me semblait plutôt que le voyageur n’était jamais plus vulnérable que la nuit, que c’était le moment où l’aide est la plus précieuse puisqu’il n’y avait aucun recours de transports publics passé une certaine heure.

Le dernier coup de main

Enfin, une voiture s’arrêta pour m’emmener, non pas au Puy mais pas loin, puisqu’au volant se trouvait un jeune habitant de Langogne qui commencerait le travail huit heures plus tard. Il revenait de Bordeaux où il avait retrouvé sa nouvelle copine sur un coup de tête et qu’il avait quittée assez tôt pour être rentré avant minuit mais un camion dissimula au mauvais moment le panneau qui indiquait la sortie, le laissant se fourvoyer sur cent kilomètres en direction de Royan. Il dut les parcourir dans le sens inverse depuis une aire d’autoroute, manœuvre qu’on lui reprocha de retour au péage, il aurait dû quitter l’autoroute et y entrer de nouveau, au lieu de ça, on lui faisait payer une majoration sur son trajet erroné.

Pour rattraper son retard, il avait gardé le pied au plancher sans être certain d’avoir échappé à tous les radars et ça faisait une heure qu’un claquement continu se faisait entendre dans le moteur. Autrement, il m’aurait bien déposé à destination mais toutes ces mésaventures le poussaient à rentrer chez lui au plus tôt, il était fatigué. C’est ce qu’il m’expliquait tandis que l’épuisement me décrochait du monde réel, me plongeait dans l’absence, je piquais sévèrement du nez mais osai quelques phrases dignes de Derren Brown :
— Je comprends tout à fait, moi aussi je suis mort, je ne rêve que d’entamer ma nuit. Vous allez me déposer où ? A sept kilomètres ? Ca va, ce n’est qu’à une heure de marche, c’est rien par rapport à tout ce que j’aurais dû faire si vous ne m’aviez pas pris. C’est rien par rapport à ce que je marcherai les quarante prochains jours.

Je laissais décanter, sentis l’idée faire son chemin et le laissais dire, tout naturellement :
— Ca fera dix minutes en voiture, quitte à en être là, je vais te déposer aux Baraques.

Passant les Baraques, il ajoutait qu’il pouvait bien prendre trois minutes de plus pour me déposer directement au Puy. Je le remerciais du bout de mon asthénie et entrepris de trouver un endroit où dormir. Il était trop tard pour croiser une bonne âme dans la rue, je poussais les portes de garages et d’entrées d’immeubles pour me rendre compte que derrière chacune se cachaient des décombres. Cette partie de la ville n’avait que des façades, ses bâtiments étaient aussi creux que ceux des parcs d’attraction, un ersatz de cité, à peine un décor. Une porte mal fermée me permit quand même d’accéder à une cage d’escalier, je montai jusqu’au dernier étage, serrant les dents et la colonne vertébrale au moindre crissement de marche puis déroulai mon sac de couchage sur un sol poussiéreux à l’abri des regards.

Il était deux heures du matin, le pèlerinage commencerait quatre heures plus tard.

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4 commentaires sur “Le jour d’avant Compostelle

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  1. Toujours un plaisir de te lire, n’arrêtes surtout pas. Et penses à raconter toute tes péripéties dans un livre à l’occasion.

  2. Je me suis retrouvée à lire l’article à cause du mot TARDIS et je suis allée jusqu’au bout à cause de ma lecture du moment Ruffin sur Compostelle justement. Je suis maintenant curieuse de vous suivre tout deux, Ruffin et toi, sur cette route / autoroute pour piéton, dans un monde dont je n’imaginais rien avant d’ouvrir mon livre ce matin.

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