Love is in The Eire (Première partie)

“Chew, come here for a minute.”

Il est trois heures du matin, j’ai interrompu Caifei en pleine conversation Skype avec la Malaisie mais je l’entends se lever de bonne grâce, ouvrir la porte pour m’interroger du regard. Par souci de compréhension pour les moins anglophones d’entre vous, le texte qui suit est une traduction de l’anglais, comme la plupart des dialogues de cette histoire. Il faut rappeler qu’on est en Irlande et, quand bien même certaines demoiselles baragouinent quelques mots avec le plus charmant des accents, le français n’est pas monnaie courante en ces lieux.

« J’ai préparé l’itinéraire pour demain, tu viens jeter un œil ? »

Après m’avoir suivi en France, Espagne et Portugal, Caifei glissait lentement de l’enthousiasme à la fatigue. La descente n’était pas constante, les paysages gallois, quelques rencontres et le fait d’avoir été pris en stop sur un voilier pour traverser la mer d’Irlande ont provoqué des poussées d’émerveillement que seuls les derniers jours avaient su émousser. La malaisienne était sur les rotules. Après de longues marches dans les montagnes de Wicklow, une marche hors-piste qui nous conduisit sur le domaine de Monsieur Guinness – dont on se fit virer sitôt qu’on y posa le pied sans aucun égard pour les difficultés qu’on avait dû surmonter – du camping sauvage au milieu du brouillard et quelques autres épreuves, je la savais usée jusqu’à la corde.

Trajet sud-Irlande

Il ne faut qu’une seconde pour la couper nette, la corde. Son visage s’éboule dans une forme comique de décomposition, son bronzage prend des teintes blêmes, les yeux se débrident et la mâchoire tombe : « Sept heures de trajet ? Vraiment ?
– Mais ça passe par plein de petits coins sympas ! Le château de Cashel, Cork, le parc de Gougane Barra et Killarney, j’ai aussi ajouté un petit détour vers l’île Dursey qu’on m’a conseillée hier ! »

L’enthousiasme fortement appuyé pour souligner la joie et la bonne humeur que j’éprouverai à me malmener achève de la convaincre : « Antoine, me lance-t-elle en dressant l’inventaire des diverses sources d’épuisement traversées jusqu’à présent, je crois qu’il faut qu’on arrête là. »

Le sourire vaguement désolé, j’insiste sur la brièveté de mon séjour irlandais comparé à tout ce qu’il faudrait y faire, comprends que nos attentes s’opposent et que, bon, si c’est comme ça, c’est pas bien grave, hein, je peux bien voyager seul.

C’est une libération. Entendons-nous, j’ai adoré voyager avec elle, là n’est pas la question, mais j’avais trop fantasmé l’Irlande pour m’encombrer d’un partenaire, j’avais choyé l’idée de traverser le vert des plaines et des pubs en alternant rencontres et solitude. Je chérissais l’image d’un pain dont il faudrait retirer la moisissure pour étaler un pâté à 2€, le cul dans la tente et les pieds dans l’eau. Que voulez-vous, je suis l’homme des plaisirs simples.

Après une courte nuit, on s’accompagne quand même jusqu’à Kilkenny, on prend vingt minutes pour flâner dans son parc, près du château puis on se fait l’accolade, sachant qu’on se reverra peut-être en Irlande, peut-être en Islande, sûrement après puisque nos trajets à venir partagent beaucoup d’étapes et la même destination.

Passer du groupe au solo requiert quelques modifications, ne pouvant plus compter sur sa tendance asiatique à immortaliser chaque iota de la planète, je dépense 30€ en chargeur et carte SD pour l’appareil photo qui m’accompagne sans servir depuis dix mois. Au sac à dos sur lequel sont déjà accrochés la tente et le sac de couchage, j’ajoute un sachet de provisions et rien d’autres. Sur le plan logistique, en fait, ça ne change pas tant de choses de se retrouver seul. Le cœur léger et le sac pas si lourd, je marche jusqu’à la sortie de Kilkenny, m’interrompant seulement pour demander mon chemin. Je ne m’embête pas avec une pancarte, persuadé que le pouce suffira.

Je franchis en même temps la frontière de la ville et de la probabilité (commençons sur une base de 100%), pour preuve, c’est un break espagnol – trouver une voiture espagnole en Irlande (30%) bondé d’une famille (29%) avec trois mômes (20%) qui s’arrête (0,12%) pour me prendre (0,01%). Il s’avère que ces très chouettes asturiens quittent leur Espagne du nord pour l’Irlande du Sud avec le projet Tu Familia en Irlanda, qui propose de prendre en charge l’installation des espagnols souhaitant étudier au pays des farfadets.

Si le trajet m’a permis de pratiquer mon castillan en bonne compagnie, il m’a surtout mené, non pas à Cashel comme j’avais cru comprendre, mais à Castelcomer dont je n’avais rien à faire, où je n’aurais jamais dû passer, n’étant pas sur la route, mais alors pas du tout. Il m’a fallu deux voitures, un camion puis une autre voiture pour atteindre Cashel. Sur la route, un patelin m’a fait froid dans le dos, il s’agit de Durrow qui celèbre comme chaque année depuis cinq ans le Scarecrow Festival, dont le but est d’envahir les alentours d’épouvantails. Le concept, déjà inquiétant en soi, fout franchement les boules quand tu réalises qu’il n’y a presque personne pour vivre à Durrow, qu’il s’y trouve bien plus d’épouvantails que d’habitants et, le pire de tous, qu’ils ont mis en scène certains de ces monstres de pailles sous les traits du groupe One Direction ! Je vous épargne le Capslock mais sachez que la terreur est à son comble, je frémis rien que d’y repenser.

Là, vous devriez avoir une photo de l’horreur décrite plus haut mais je viens d’acheter un chargeur et n’ai pas encore eu le temps de redonner vie à ma batterie, vous pourriez suivre un peu.

La voiture pour Cashel est conduite par Marie, accompagnée de Mary, qui viennent de Dublin pour se reposer, après leur escale au Rock de Saint Patrick, à l’abbaye de Glenstal qui est « fabuleuse », je n’ai aucune idée de son emplacement mais j’accepte avec plaisir quand elles me proposent de les accompagner. J’aime beaucoup leur manière de conclure chaque phrase par le prénom de l’autre, la passagère répond à chacune par des « Isn’t it ? », « Is it ? », « Does it ? » en abusant du subterfuge rhétorique avec la plus grande maladresse.

L’abbaye, bien que jolie avec son architecture moderne et le voile de fumée qu’elle abrite, lui conférant en plus de l’aura mystique une propension certaine au cancer du poumon, ne me paraît pas idéale pour passer un vendredi soir débridé. Je prends congé de mes nouvelles amies en les remerciant chaleureusement de la visite et prends la direction de Cork dont je me suis éloigné d’une bonne centaine de bornes.

Le conducteur pour Tipperary est un prêtre à la déformation professionnelle prononcée. Chaque mot est plein d’emphase, chaque parole passionnée, même ses vacances sur les plages grecques où, il espère, il ne fera pas chaud, semblent investies d’une mission divine.

Puis je rencontre Diarmuid. La quarantaine passée n’est parvenu à lui ôter ni la joie de vivre ni la beauté facétieuse, il dit se rendre à un mariage inhabituel, à ciel ouvert près d’un site préhistorique. Treize ans plus tôt, c’est là-bas qu’il célébra son union :

« On ne pouvait pas savoir le temps qu’il ferait mais comme le soleil brillait comme jamais ce jour-là, c’est plus d’une centaine de personnes qui se sont invitées. La mariée d’aujourd’hui a tellement adoré la cérémonie qu’elle a tout fait pour que son mariage s’y déroule mais c’est rare, les mariages irlandais sont généralement bien trop conventionnels. »

La combinaison air amusé, référence au wedding-crashing et soleil éclatant s’agrémente d’un :

« Le champ à droite, c’est le mien, à côté de l’arbre, là-bas, il y a une petite rivière, c’est parfait pour y camper. »

C’est là que je comprends : je n’irai pas à Cork. Il me dépose à Kilfinnane, à quatre kilomètres des joyeusetés en me lançant un See you later convenu, sans oublier d’ajouter : « Surtout, tu ne dis pas que c’est moi qui t’ai fait venir ! »

Une pensée rapide à l’itinéraire initialement prévu me fait sourire, je savais bien que je ne le suivrais pas de toute façon.

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