Ego trip de Lorialet

On tire de drôles de choses des nuits insomniaques. Alors que le sommeil refuse de se livrer tant que je n’aurai pas répondu à ses revendications, je relis les dernières pages de Sukkwan Island – « le livre au titre imprononçable » selon la vendeuse de la Fnac, premier roman publié de David Vann.

La tête ne pardonne pas mon rythme d’écriture : «Tu veux devenir écrivain, mec ? Il n’y a pas trente-six moyens. Je veux bien me bouger pour que la page blanche ne soit qu’un concept mais la moindre des choses, c’est d’écrire. Tu n’étais pas voyageur avant de passer le pas de ta porte, tu ne seras pas auteur sans créer. »

Voyageur, je suis un voyageur. Non pas que je l’ai choisi délibérément, c’est venu comme un travail de caissier, pour combler l’été et ça s’est répandu sur le reste de l’année, sur le reste de la vie.

Voyageur parce que c’était plus facile. Moins de paperasse, je ne sais combien de milliers me seront passés sous le nez pour n’avoir pas voulu me mêler de la CAF, du Pôle Emploi, de tout ce qui appartient au monde merveilleux de l’administratif. Je vous le jure, le trou dans les deniers de l’Etat, je n’en suis pas responsable.

Pour être voyageur, il a suffi de partir, de laisser derrière tout ce qui me retenait à la vie sédentaire, ces objets qui me possédaient plutôt que l’inverse. C’était étrange mais je ne peux pas dire que ce fut difficile. On se sent juste un peu dans le coton comme lors d’un déménagement. Je ne déménageais vers nul endroit précis : le Monde, ici, ailleurs, pas forcément bien loin. J’ignorais que, deux ans après, la sensation serait toujours présente, notamment entre deux projets, quand se pointe la culpabilité de n’être pas constamment en mouvement. Il n’a pas besoin d’être physique, l’apprentissage crée un changement, la création transforme tout autant, l’interaction développe notre rôle au sein de la société. Il y a des jours sans apprentissage, sans création ni interaction ; des journées inconséquentes que je justifie en arguant : « C’est passager. Cette inactivité compense l’intensité de certains voyages. »

Il y a un fond de vérité, là-dedans, qui leurre tout le monde, moi excepté. On a beau paraître marginal et vivre au jour le jour, l’absence d’objectif nous ratatine. S’il est indéfini, qu’importe ! Tant que le temps qui passe contribue à davantage qu’un pas vers la poussière.

« Il n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui. » Voilà ce que je lance en citant le Mark Twain que je n’ai jamais lu. Un jour, il faudra parcourir les lignes des géants de la littérature du voyage et de la description du Monde. Lévi  Strauss, London, attendez-moi.

« Il n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui. »  Encore faut-il prendre le risque de se confronter à la vie.

Prendre le risque… Ca me renvoie à Sukkwan Island, l’histoire de Jim, un homme brisé par ses échecs sentimentaux qui part avec son fils sur une île perdue au sud de l’Alaska dans l’idée de passer une année à vivre dans un coin de nature. Passons sur l’influence évidente de La Route, de McCarthy, cette histoire m’a renvoyé à mes voyages en solitaire, où j’avance à tâtons, commettant des erreurs qui auraient pu me coûter la vie. Avec le personnage de Jim, je partage cette inconscience qui m’a fait traverser des déserts sans eau ni nourriture, affirmant une foi presque mystique en l’humain qui me viendrait en aide. C’est là que se situe la différence profonde, lui cherchait le salut dans l’isolement tandis que je voyage pour rencontrer, même dans les zones désertiques.

Je suis un voyageur, celui qui veut apporter du Monde d’autres témoignages que le prisme médiatique habituel – et j’ai bien conscience en écrivant cela que mon jugement sur la télévision est injustement réducteur, que certains reportages et documentaires abordent leurs sujets avec justesse. On doit les trouver quelque part dans la flopée d’émissions de relooking et les informations, quelque part entre la bêtise et la terreur.

Je suis un voyageur, et donc une passerelle entre les univers, au sein d’un même pays, voire d’un même quartier. Rapporteur de nouvelles, glaneur d’informations, parfois confident, je ne cherche pas la marge, du moins pas seulement et sûrement pas la mienne.  Mon projet, au contraire, vise à intégrer les milieux traversés, être suffisamment proche des gens pour que mon discours ne soit pas celui d’un original sur lequel on pourrait aisément jeter le discrédit. On écoute mieux nos semblables puisque l’on se méfie des différences.

Là, la fatigue me gagne. Je ne me sens plus otage de ma tête qui doit estimer le travail suffisant. Pourtant, je n’ai fait qu’évoquer des concepts que je voudrais plus poussés. Dans d’autres billets, peut-être. Pour le moment, le voyageur va dormir du sommeil du juste.

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2 commentaires sur “Ego trip de Lorialet

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  1. Un billet qui fait réfléchir. Au but dans la vie. Je dirais Merci de me remettre en questionnement comme cela. Qu’elle sera mon but pour me faire avancer prochainement. Le fait de vous lire me donne l’envie de partir et découvrir le monde, de voir les possibilités que cette vaste planète m’offre.
    Mais d’un autre côté, sédentaire comme je suis. Partir au loin longtemps, perdre les points de repère de ma petite routine me fait peur.
    Dois-je me trouver un but difficile à réaliser qui me feras changer complètement? Me trouver un but qui sera loin et me fera quitter mon petit nid? Ou finalement me donner quelques petits buts qui me permettrons de rester dans mon confort, mais qui grandiront ma carrière?
    Toutes ces questions, elles sont surement venues à votre esprit un jour pour avoir décidé de partir. De faire de votre métier voyageur et raconteur de votre histoire.
    Je n’ai pas votre plume, donc mon chemin ne sera pas de devenir écrivaine de mes histoires. Mais je suis une très bonne lectrices des histoires des autres, je voyage avec vos histoires.

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