Un conte de nouvel an

Cette histoire débute sur une idée stupide.

C’est la première nuit de l’année, des sucreries survivantes baignent dans des flaques d’alcools et de boissons qui furent gazeuses. Les toulousains qui m’entourent sont ensommeillés, encanaillés ou ivres mous, seuls quelques se demandent ce qu’ils font au milieu des restes de soirée. Parmi eux, Nicolas, venu avec moi pour l’occasion, se détache de la masse pour partager son ennui et l’envie de s’en aller.

« En plus, conclut-il, j’ai promis à Julie de la chercher à la gare, demain matin. »

Un trajet nocturne est rarement une bonne idée, en stop, ça devient carrément ridicule. Je considère la proposition en faisant glisser mes dents sur le cou d’un ours Haribo, rappelle que c’est une idée à la con et reçoit l’argument de l’ennui en pleine face. Vaut mieux les emmerdes que l’emmerdement, Nicolas se saisit d’une pièce en chocolat, essuie les quelques gouttes et me regarde plus décidé que joueur. Les décisions à la con, c’est une affaire sérieuse.

« Pile, on part, face…
– J’ai compris l’idée. »

Pouvait-il en être autrement ? En dix minutes, les gens sont salués, les pulls enfilés, la porte refermée. Réunionnais jusqu’au bout de la croissance, nous traversons notre premier hiver métropolitain, de rues en quais remplis de déchets et de fêtards perdus. A cette date, nous boirions le champagne dans les eaux du lagon qu’un été austral aurait gardé au-dessus de 23°C. Dire qu’il y en a qui n’envisagent pas les fêtes de fin d’année sans le froid, je ne crois pas que la neige vaille nos produits tropicaux et nos chemises légères.

Au bout de dix minutes, notre marche est interrompue par le crissement de freins :

« Vous allez-où ? Montpellier ? C’est super loin ! Vous êtes barrés, les mecs. »

Sous ses cheveux en brosse, le conducteur essaie de percer le voile de l’ébriété pour nous observer, se retourne vers la place du mort pour interroger un passager invisible puis décide de nous sortir de la ville. Une fois dans la voiture, nous ne pourrons plus rebrousser chemin. Elle cumule tout ce qu’on pouvait craindre d’un voyage de Saint-Sylvestre, le jeunot alterne les manœuvres hasardeuses et les rasades de champagne, se retourne parfois pour regarder les traits des protagonistes de cette aventure absurde et superflue, oublie de regarder la route, de ralentir même. Les trottoirs toulousains se souviendront longtemps de ce changement d’année. Les deux jeunes prononcent un au revoir avec une vigueur forcée pour endiguer les balbutiements alcoolisés quand ils nous déposent à proximité du périphérique, un lieu sans lumière que celle des phares, sans moyen de s’arrêter. On commence à pester sur le sort, l’obscurité et les jeunes alcooliques au volant, on s’en prend à la distance, à l’hiver et aux pièces en chocolat. Je n’ai pas fini de jeter la pierre au teint basané de mon compagnon de voyage qu’une voiture se gare en catastrophe sur une parcelle de route ridiculement petite. On se rue à l’intérieur dans une précipitation contrôlée pour ne pas effrayer nos éventuels bons samaritains plus sobres et meilleurs conducteurs que les précédents aux visages invisibles mais à la voix qui dénote d’une affabilité juvénile. Dieu bénisse les petits couples dont les soirées tranquilles limitent les risques d’accidents. Hélas, ils ne vont pas jusqu’à Montpellier et nous sommes inexpérimentés au point d’accepter de descendre au péage de Carcassonne.

« C’est sur la route, argué-je. Ca ne peut qu’être bon pour nous. »

Lecteur, si l’occasion se présente un jour de faire du stop de Toulouse à Montpellier, de jour comme de nuit, lis bien les mots qui vont suivre : Reste au péage de Toulouse. C’est un grand axe, il y a suffisamment de circulation pour avaler la distance en un seul véhicule ; chaque arrêt intermédiaire comporte le risque de se retrouver bloqué à un péage suffisamment peu fréquenté pour se mettre à parler tout seul et chanter tes suppliques aux véhicules apeurés. Notre joie fiévreuse s’est fait emporter par les rafales glacées dont nous nous protégeons en nous agglutinant derrière une cabine de péage automatique. Et personne ne passe, sauf, par moment, après trente minutes de hurlements éoliens, une voiture pleine de gens pleins d’alcool ou d’une personne pleine de peur. Je maudis la société, la peur qu’elle inculque et les gens qui s’attendent aux pires événements dès qu’il s’agit de changer leurs habitudes ou de côtoyer des inconnus, j’excuse ceux qui empruntent une direction contraire à la nôtre bien que mon indulgence ne nous avance pas d’un iota.

« Oh, il neige » remarque l’ami noir devenant violacé.

Les dix secondes d’émerveillement succèdent à un concert de claquements de dents. Une paire de regards périphérique ne trouve pas le moindre semblant d’abri et finit par s’arrêter sur nos deux héros imbéciles, incertains, épuisés. Pile, on part… D’ici, on ne peut aller nulle part, la campagne est autour, loin de notre objectif. Je me rappelle les mésaventures d’accidentés des Andes, de perdus dans l’Himalaya. Je trouve ridicule d’envisager la mort par le froid au péage de Carcassonne. Je l’envisage quand même. Elle est là, quelque part, à punir les idiots, leur renvoyant leur stupidité dans les dents, dans l’échine qui se contracte et les yeux qui expriment la douleur de l’absence de degré. Zéro. Ce n’est pas si froid, au fond, une habitude pour les métropolitains. Il suffit de se couvrir, quelques pulls, une écharpe et des gants. Nous, nous venons des îles et nos hivers voyaient le mercure flirter avec le vingt. Mal adaptés, mal équipés, nous gardons nos mains dans les poches pour éviter la morsure de l’air et regardons la neige tomber sur nous pour la première fois. Sans conviction, j’appuie mollement sur la poignée de la cabine de péage. Pas de miracle, la porte reste fermée sur cet espace de deux mètres carré qui nargue au lieu de protéger du vent.

De temps en temps, je me risque à sortir une main pour me frotter vigoureusement le bras dans l’espoir que la chaleur se diffusera dans le reste du corps par le miracle de la circulation sanguine. Peut-être par effet placebo ou par une magie ancestrale, je sens que je me réchauffe, sans vision de poêle ou de grand-mère bienveillante qui n’apparaissent qu’avec des allumettes. Je me rapproche de Nicolas, espérant trouver contre lui une chaleur salvatrice mais je me fais repousser d’un geste brusque accompagné d’un « N’y pense même pas. » éloquent.

Ce mec est fascinant, il garde ses principes jusqu’au seuil de la congélation. Quand deux corps gris couverts de givre feront la une du journal, on y lira que les défunts du péage de Carcassonne n’étaient pas pédés. C’est toujours ça de pris.

Je sautille, gesticule, plonge les mains dans les aisselles en croisant les bras en protection dérisoire. Mon compagnon pousse un soupir et fronce les sourcils quand il réalise que son souffle est invisible ; plus de buée, son corps a encore perdu quelques degrés.
Le voilà qui s’énerve, qu’il donne un coup de pied dans le vide et saisit la poignée de la cabine qui s’ouvre naturellement. Il aurait pu s’y réfugier immédiatement, faire exploser sa joie et chanter à tue-tête ce miracle de la nouvelle année. Au lieu de ça, il me jette un regard lourd de reproches.

« Alors, commencé-je, on entre ?
– La porte n’était pas verrouillée.
– Oui, j’ai vu ça. On entre ?
– Tu as tourné la poignée et tu n’as pas réussi à ouvrir une porte qui était ouverte.
– Oui, bon, ça arrive. Je n’y croyais pas, j’ai essayé sans conviction. On entre ?»

Peut-être le froid fait-il glisser plus rapidement les sentiments négatifs, le visage de Nicolas s’éclaire soudainement, emporté par un accès de joie qui le précipite à l’intérieur de la cabine. Je souris de cette amertume vite balayer et referme la porte derrière nous.

« Il y a le chauffage ! s’émerveille-t-il.
– Et nous pouvons voir venir les voitures par la fenêtre ! continué-je. »

La portée d’un bonheur dépend tellement des circonstances. Il y a peu, nous nous plaignions du manque d’ambiance en soirée, maintenant, nous nous extasions de trouver de la chaleur au milieu d’une nuit d’hiver. Cette chance n’en a pas entraîné d’autres, nous guettons une route radine de véhicules, ouvrons la fenêtre quand il en arrive, effrayons certains conducteurs qui ne s’attendent pas à être abordés aux bornes automatiques. Quand quelqu’un passe par la file de droite sur laquelle ne donne aucune fenêtre, nous nous jetons dehors et lançons des SOS à mi-chemin entre le désespoir et la tenue.

Nous ne serons emmenés qu’au petit matin à un péage biterrois mieux desservi grâce à la présence du jour, trouverons un transport pour nous conduire dans une lointaine banlieue montpelliéraine d’où nous déciderons de marcher sur une route sans trottoir, nos corps dégingandés par la nuit blanche effrayeront les voitures plus nombreuses qui ne s’arrêteront jamais. A neuf heures et demie, Nicolas appellera une cousine qui mettra un terme à nos souffrances en nous déposant à la gare exactement à l’heure d’arrivée de Julie.

Il faut deux heures et demie pour faire Toulouse-Montpellier, il nous aura fallu sept de plus. Cette expérience nous aura appris qu’aucune cabine de péage n’est fermée à clef ; généralement chauffées, elles constitueront des chambres de fortune idéales lors de trajets nocturnes. S’y réveiller, par contre, donne des allures de vieux clodo.

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6 commentaires sur “Un conte de nouvel an

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  1. Bon un peu romancé, mais sinon les faits sont là. Au moins on aura appris énormément pendant ce voyage, entre ne pas s’arrêter à Carcassonne et les cabines qui sont ouvertes, je trouve que sommes toutes ce fut une soirée réussi… enfin presque ^^

  2. Je ne suis pas très souvent sur Twitter mais ce soir je me suis dit « tiens je vais regarder un peu qui sont mes récents followers » et paf, je suis tombée sur toi.

    D’abord, je remarque ton blog au design simple, clair et à la fois accrocheur donc forcément, j’ai envie d’en savoir plus alors je lis ta description de baroudeur (brève, originale et qui a du sens). Ensuite, je fais défiler les premiers articles qui apparaissent et je me mets à lire celui-ci. En bref : j’adore !!!

    C’est vrai qu’il y a plein de blogs sur les voyage(ur)s et là, pour le coup, je trouve que le tien sort du lot ! Ton contenu se présente comme une vraie bouffée d’air frais !

    C’est bon de lire des lignes drôle(ment) bien relatées et sans fautes d’orthographe ! 🙂

  3. J’atterris ici en cherchant a continuer de voyager depuis mon retour a mon quotidien parisien.
    Je lis un article, puis deux….et je me dis que j’aime vraiment bien ta manière d’écrire. Et j’arrive a cet article ou j’apprends que tu viens du même petit bout de rocher que moi! Alors je n’hésite plus, et je te laisse un petit message pour te dire MeRcI de partager tous ces voyages avec nous: j’adore! Et parce que je ne boude pas mon plaisir de rencontrer a autant de kilomètres lors de mes voyages, et même lorsqu’ils ne sont que cybernétiques, un petit bout de mon ile, je savoure!!!! ( ah le chauvinisme!!!!!)

    En tous cas je te souhaite bon vent pour toutes tes prochaines aventures que j’ai hâte de lire!

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