Vida de perro

Je n’avais prévenu personne, à peine une vague connaissance qui me servirait de prétexte à me déplacer, quand je partis pour Haarlem.

Le trajet fut facile, par le périphérique sud de Rotterdam au centre ville de La Hague, je lisais un mauvais roman d’aires d’autoroute en feux rouges alors que je ne le fais jamais. Je crois en l’échange de regards, le mien se voulant bienveillant arrache du bout des nerfs des relents de naïveté et de gaucherie enjouée. Mes yeux remarquent, sourient, s’écarquillent, se plissent en compréhension face aux airs désolés ou s’illuminent quand quelqu’un accepte de m’avancer.

Sans impératif, je me fichais du temps que je mettrais à être pris en stop, liant à mon temps d’attente aux mésaventures de personnages de fiction. On s’arrêtait quand même et je reprenais mon rôle d’auto-stoppeur idéal, à sourire, plaisanter et parler de voyages. Enfin, une camionnette de roumains sans-abris me déposa en plein centre de ma destination en m’offrant une douzaine de saucisses en conserve. Avais-je l’air plus démuni qu’eux, ces gens qu’on trouvait aux quatre coins d’Europe à vendre des journaux solidaires à la cause des clochards?

Je me mis à flâner au hasard, tâchant de rester digne face aux regards de compassion que m’adressaient certains passants. C’est vrai que ma chemise était tachée, le sac de tente élimé et que ma dernière douche remontait à quelques jours. Mon appareil photo aurait pu me projeter du rang de clodo à baroudeur mais, sans batterie, il m’était inutile, je décidais donc de le laisser à l’abri de mon sac. Je ne visitais pas la ville, je la traversais jusqu’à tomber sur l’enseigne d’un fast-food. Là, je m’assis sur mon gros sac à dos placé entre deux vélos, mis la tente sur mes genoux pour en faire une table circulaire et y plaçai l’ordinateur.

Comme je captai Internet, je dus rester trois heures, clochard 2.0, à tweeter, à lire mes mails, à parcourir des sites comme quand j’étais simple geek. La connaissance à retrouver m’indiqua qu’une grosse fièvre la clouait au lit, je compris que je n’aurais pas l’occasion de la croiser. Que me restait-il à faire ? Je n’avais qu’envie d’indolence de dimanche avec couette et tasse de thé mais nous étions mardi et le logement me manquait pour mener mon projet d’ermitage sédentaire. Je décidai de me rendre dans un jardin de hasard pour me confectionner un sandwich, finir mon livre à l’ombre d’un platane et rester dans l’herbe pas du tout perturbé par les promeneurs et leurs chiens ou leurs enfants.

Quand j’eus fini de lire, je me demandai ce que je faisais là. Sans projet depuis quelques mois, j’alternais les objectifs faciles d’accès, rejoignais telle fête, accompagnais tel ami dans des aventures que je ne déclenchais plus. Je me rendais compte que, depuis quelques mois, je jetais des hameçons qui profitaient des mouvements tiers pour s’accrocher à des poissons plus ou moins gros pour déplacer un esquif en errance. Chaque journée comportant son lot d’aventures, aucune ne se trouve prioritaire.

Je me contentais jusque là de la vie que je menais, à découvrir chaque semaine, à baiser de temps en temps, à partager des petits riens avec ceux qu’on apprécie, et parfois ceux qu’on aime. N’est-ce pas l’idéal qu’on peut attendre d’une vie ? Tel que je vis je peux faire tout ce dont j’ai envie, peu touché par les vitrines d’une vie à accumuler des objets.

« Tu as une vie de chien, me dira plus tard une amie espagnole. Tu erres jusqu’à trouver quelque chose qui te plaît puis tu t’en vas quand tu t’en lasses ou que la chose n’est plus là. »

Je reconnais ce fait mais m’interroge sur les vies des autres. Combien d’entre nous participent à faire tourner le Monde ? Nous sommes majoritaires à ne servir à rien, à contribuer à alimenter nos existences dépourvues de sens, à travailler pour pouvoir nous divertir. Alors je n’ai pas honte de n’avoir pas d’autre but que celui de vivre, d’avoir tout le temps du Monde pour m’y atteler. Si vos vies ont du sens, que vous changez vraiment quelque chose à l’existence, dites-moi comment vous faites. Je veux bien venir vous filer un coup de main dans vos projets par goût de l’expérience. J’ai toute ma vie à disposition et aucune mission plus chère que découvrir de quoi le Monde est fait si ce n’est ensuite de partager ce que j’ai vu et vécu. Je me déplace avec les moteurs de ce qui compose cette planète plus qu’avec un qui me serait propre.

Tout ceci m’amène à vous poser une question d’adolescent à laquelle je n’ai pas su répondre : Qu’est-ce qui vous fait avancer ? Quel est votre moteur propre ?

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9 commentaires sur “Vida de perro

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  1. En quoi est-ce un problème d’avoir une vie de chien? Est-ce que les chiens sont inférieurs aux hommes? Leur vie est-elle moins intéressante? Et si oui, aux yeux de qui? A leurs propres yeux? Ou aux notres? Y a un jugement à travers cette métaphore qui m’échappe un peu. Pourquoi un chien d’ailleurs?
    Est-ce qu’il faut sacrifier le temps présent à l’humanité? Faire de nous un être civilisé ou quelque chose comme ça, en utilisant notre capacité à nous projeter dans l’avenir? Créer quelque chose? C’est sans doute comme ça que les hommes se rendent supérieurs aux bêtes qui ne font que jouir du temps présent ^_^ ou alors on peut trouver une autre façon d’avancer, une autre façon de penser le monde, et se sentir comme une petite bougie dans l’obscurité. Peut-être que ça répond à ta question.

    1. L’appellation « vie de chien » n’avait rien de péjoratif dans la bouche de mon amie et je lui donne tout à fait raison dans la description de l’animal errant, le chien étant probablement la figure la plus rencontrée de ces créatures sans objectif.

      Si c’est une vie que je trouve agréable, j’avoue que consacrer du temps à créer quelque chose me tenterait bien.

      Merci de tes conseils avisés, en tout cas !

  2. A se demander pourquoi Diogène à choisi de vivre dans un tonneau…
    Il se sentait plus… vivant. Et sentait plus le vivant ! (au propre comme au figuré ^^)

    Ce n’est que mon avis et je n’accuse personne mais, je refuse de vouloir faire tourner le monde : je trouve ça… dangereux.
    Faire tourner sa propre échelle est, certes, égoïste, mais déjà particulièrement difficile. Il me semble que tenter de rendre sa sphère de vie (ce qui nous entoure relativement directement) relativement agréable (et l’observer pour tenter de ne pas mal la juger avant d’entreprendre quoi que ce soit) est peut-être lent, mais contribue à un petit quelque chose. Lequel ? Peu importe : on n’aura jamais assez de recul pour mesurer les conséquences de nos actes ou de nos pensées.
    A chacun son moteur : on construit ce que l’on aime, ce que l’on estime bien pour soi. Parfois on se trompe, mais on ne peut approcher du sens de notre vie qu’en s’écoutant… vivre. Notre cœur ne bat pas toujours pour les mêmes choses : il est ridicule, en ce sens, de reprocher à quelqu’un son mode de vie, même si l’on pense qu’il se trompe. Par contre, il est toujours intéressant d’y réfléchir : ce mode de vie me rend-il heureux ? Et aujourd’hui, de quoi ai-je besoin ? Est-ce la peur de l’avenir qui me motive ? Dans ce cas je ne construirai pas mon présent de telle manière, mais plutôt de telle autre. Le tout, c’est de réussir à prendre assez de recul pour se poser les bonnes questions.

    Perso, je ne sais pas trop quel est mon moteur : un état proche du bonheur, du moins je crois. C’est vaste, et ça laisse une place à l’amour, tout en essayant de ne pas rester aveugle. Finalement, ce que j’aime, c’est goûter un peu à tout… et tenter de donner un sens à ma vie.
    Le but pratique, c’est un état de conscience éclairé du monde, vivant ou non et son acceptation.
    L’exercice, c’est la modération dans tous les domaines (pour ne s’enfermer dans aucun) tout en y plongeant plus goulûment par moments, juste pour le frisson…
    Bonne quête !

    1. Merci pour ta réponse, Emilie.

      J’ai souvent l’impression que c’est à la fin de sa vie qu’on trouve le sens qu’on lui a donné mais c’est peut-être encore trop illusoire.

      Juste profiter, s’enrichir de ce qui nous intéresse, c’est certainement ce qu’il y a de mieux à faire.

      1. Si ce que l’on vit sur le moment semble lui donner un peu de sens, alors berçons-nous d’illusions : ça fait du bien.
        Pour la fin de la vie, rendez-vous en 2012 ou bien plus tard ! On verra bien.

  3. Je dirais l’Amour, et l’Espoir, un seul fait défaut, et la vie n’a pas beaucoup de sens, non? Alors on les remplace par un tas d’occupations, de rôles à jouer, de fonction à remplir,de carrières à construire et à suivre, des plus futiles, artistiques, ou empesés d’importance, de serieux ou de suffisance, nos vies ne nous conviennent ou ne nous enchantent que si les deux sont présents. Je pense que même un chien peut se contenter de ça, mais avec un os et une couche sèche en plus.(tu verras quant tu mouilleras les tiènnes).
    Cafrine de lo

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