Une arme pour se défendre ?

« Tu portes une arme pour te défendre ? »

La question revient si souvent que je réponds souvent par automatisme. Cette fois, c’est une demoiselle encore loin des trente ans qui me la pose. Elle s’appelle Hafida. Vêtue d’un tailleur beige dans une voiture puissante, elle m’explique déjà qu’elle a réussi sa vie car elle fait ce qu’elle aime et qu’elle en vit. Mieux, qu’elle gagne bien sa vie.

« Je ne voyage pas pour me défendre. C’est contre mes principes depuis mon premier déplacement. J’ai toujours laissé au Monde la possibilité de me faire du mal, chaque expérience qui n’a pas été néfaste est perçue comme bonne. C’est pour vaincre le jugé tant que le préjugé que je suis sur la route, pour voir de quoi le Monde est fait et l’accepter dans sa générosité comme dans sa laideur.

–          Chaque jour on parle de crimes et de violences, tu n’as pas peur de ce qui peut t’arriver ?

–          La peur, c’est le grand truc des médias et j’y suis aussi sensible qu’un autre. C’est pour ça que ma première expérience d’auto-stop correspondait à une volonté de suicide. Quitte à ce que les hommes soient aussi mauvais qu’on nous l’explique, autant lui laisser la possibilité de me foutre en l’air. Plutôt que la mort, quand le type m’a simplement déposé où je lui avais demandé, j’y ai trouvé une raison de vivre. Si les violences existent, les bonnes choses surviennent aussi quotidiennement, en plus grand nombre. Parmi elles, les services rendus, les sourires échangés, les mains tendues, ces bouts de rien me font vivre, rien de moins.

–          Mais tu ne peux pas rencontrer que de bonnes personnes. Moi, quand je voyage en stop, j’ai toujours un couteau à proximité. Je m’en suis servi une fois. Avec une copine, on a été pris par un mec qui paraissait correct à première vue, un petit chauve en costard qui écoutait de la musique ringarde. A un embranchement, il emprunte une autre route que celle qu’on devait prendre. On lui demande ce qu’il fait, il ne répond pas, il regarde devant lui et fait mine de ne pas nous entendre. Au bout de quelques secondes, nos sommations deviennent des cris. J’ai sorti de mon sac un gros couteau de boucher et lui ai mis sous la gorge en hurlant que je le planterais s’il ne s’arrêtait pas. Ca l’a convaincu direct mais s’il avait continué je n’aurais pas hésité et il serait mort.

–          A ce point ? Je ne me vois pas tuer quelqu’un. Je ne serais pas prêt à en assumer les conséquences.

–          En tant qu’autostoppeur, c’est quasiment impossible de te faire tracer, tu sais ?

–           Ce ne sont pas les conséquences auxquelles je pensais. Juste le fait d’avoir la mort d’un homme sur la conscience, comment vivre avec ça ?

–          Quand il en va de ta propre sécurité, la question ne se pose pas.

–          Moi, ma force, c’est ma vulnérabilité. J’ai traversé quatre agressions diversement violentes et j’ai la certitude que si j’avais su me défendre, même avec une arme, mes agresseurs auraient sorti les leurs et je ne serais plus là pour t’en parler;  l’avantage d’avoir la musculature d’un pudding.

–          C’est ridicule d’avoir sa faiblesse comme seule force. Il faut savoir en venir aux mains.

–          Dans ma famille, la violence n’a jamais été un recours acceptable. Mon grand-père a fui le Vietnam pendant la guerre, ma grand-mère a quitté La Turquie du temps du génocide. Ceux qui ont affronté le danger l’ont rencontré tandis que les autres connaissent l’ennui des vies insipides mais des vies tout de même.

–          Pour résumer, l’honneur de ta famille, c’est la fuite.

–          C’est un bon résumé.

–          Ce n’est ni honorable ni prudent. Un jour, tu te retrouveras dans une situation plus dangereuse que toutes les autres et tu seras sans défense.  Si ça arrive un jour, le mieux qui pourrait t’arriver c’est une mort brutale. Il y a pire que le meurtre, il y a la torture avec la marque de la douleur qui s’étend dans la durée.

–          Si j’ai peur de souffrir, je préfère quand même expérimenter chaque jour les facettes du Monde et me rendre compte qu’on peut compter les  mésaventures, toujours bien moins nombreuses que les expériences positives, quitte à ce que la dernière ait raison de moi plutôt qu’à redouter sans cesse un danger potentiel résidant dans l’inconnu. La peur n’évite pas le danger, j’ai tendance à croire qu’elle l’attire plutôt. En se posant en victime potentielle, on ouvre une brèche dans laquelle peut s’engouffrer l’agresseur éventuel. En gardant la tête froide, on peut analyser, voire désamorcer le conflit. Ce n’est pas automatique mais paniquer réduit considérablement nos chances de bien nous en tirer. »

On en est là de notre conversation quand nous arrivons à Marseille. Je descends de la voiture d’Hafida avec un léger frisson. C’est sûr, je n’ai pas fini d’en voir, je me retrouverai sûrement dans des draps dégueulasses.  En attendant, j’ai la sensation que si je meurs bientôt, ce sera d’avoir vécu.

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5 réflexions sur “ Une arme pour se défendre ? ”

  1. Les femmes qui portent un couteau, ça me glace le sang, et pas seulement parce qu’elles ont si peur qu’elles pourraient tuer. Je pense qu’on trouve dans la vraie vie, davantage de femmes qui ont été tuées par leur propre couteau plutôt que de femmes qui se sont défendues efficacement parce qu’elles avaient un couteau. Les choses peuvent se passer si vite…
    La peur, c’est le sujet préféré des gens, ils ne pensent finalement qu’à ça. Je crois que c’est le principal moteur de leurs actes, du moins pour la plupart d’entre eux. Mais finalement c’est une peur qui les maintient éloignés des dangers réels, de sorte qu’ils ne les connaissent pas. C’est une peur qui ne les protège pas, parce qu’ils ne savent pas ce qu’est le danger. Y a des dangers dans l’existence qui n’ont pas l’air de dangers, comme faire toujours le choix de la sécurité par exemple.
    Enfin désolée si j’énonce un peu des platitudes mais je réfléchis beaucoup à ça en ce moment.
    Porte-toi bien!

    1. C’est vrai, la peur est dans toutes les têtes et dans toutes les bouches. J’ai pourtant rarement peur sans être complètement crédule – j’ai mes accès d’inconscience. Les seuls moments où je suis inquiété, c’était en voyageant avec des gens et sentir la responsabilité sur le bien-être d’un autre.

    1. Je raconterai les autres mais, aussi surprenant que ça puisse paraître, je n’ai eu qu’une seule agression en voyage et quatre vers là où j’habitais. Jamais du fait du stop ni quand je dormais chez quelqu’un.

  2. Merci pour ces remarques pleines de bon sens : ça fait du bien. Qui vit dans la peur ne vit pas sa vie mais se projette déjà dans sa mort.
    Des bisouuuus ! ^^

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