Luxembourg de la mort

Luxembourg, une nuit d’été 2006

C’est la première fois que je passe par là et que j’ai moyen de confronter l’image que j’en ai – un petit Etat de gens aisés où il ne se passe pas grand-chose – à la réalité. La première impression paraît proche du préjugé, à côté des ponts qui surplombent des parcs boisés, des maisons éclairées semblent figées dans un temps qui n’a rien d’agité.

Comme souvent, le poids de mon sac met au ban la visite touristique pour me concentrer aux questions pragmatiques : où vais-je dormir ce soir ? Il est presque minuit, on a passé l’heure où il devient délicat de demander le gîte à des inconnus sans que la situation ne leur semble inquiétante, je  dois trouver un endroit où poser ma tente à l’abri des regards en pleine ville. Ce n’est pas une première, je l’ai fait à Londres, Edimbourg et Glasgow sans rencontrer le moindre problème.

En passant par le parking d’un restaurant classieux, je croise deux trentenaires, un brun aux cheveux longs et un blond joufflu, tous deux habillés avec élégance, impliqués dans une conversation animée; ils baissent la voix lorsque je m’approche d’eux. Après salutations et présentations, je leur pose la question qui me permet habituellement de savoir où je passerai la nuit :

« – Vous ne sauriez pas où je peux planter ma tente ? »

Choc des cultures, les yeux du brun s’écarquille, il grimace d’effroi, j’aurais dû m’attendre à ce que le mode de vie luxembourgeois ne se prête pas du tout à mes manies de voyageur. Peut-être que, comme à Jersey, les campeurs sont interdits et la délation une pratique courante. Si ça se trouve, le fait de camper est un concept si éloigné des conceptions locales que je passe pour un dément en énonçant la formule habituelle.

« – Tu es fou ! (Ah, j’avais raison.) C’est super dangereux de camper par ici. Tu pourrais te faire attaquer. (Euh… Au Luxembourg ?) Le parc est rempli de punks et de drogués qui se retrouvent en bande pour tabasser des gens au hasard. Si tu passes une nuit dehors, ils te buteront, c’est sûr. Il y a des combats de gangs tous les soirs. Tu vas te faire détrousser, violer et assassiner. Franchement, c’est de la folie !»

Vous les connaissiez, vous, les punks et les drogués du Luxembourg ? Le temps de digérer l’information nouvelle qui transforme mes préjugés de pays le plus ennuyeux du Monde en jungle urbaine, je sors mes arguments habituels :

« – Vous savez, je voyage sans argent, le camping est mon seul moyen de continuer à voyager sans me ruiner. C’est assez rare que je passe des nuits à subir mille et un châtiments et j’ai tendance à survivre jusqu’à la journée suivante.

–          Je ne sais pas où tu es allé avant mais au Luxembourg, ça ne rigole pas. Ecoute, tu m’as l’air réglo, tu peux dormir chez moi, je vis avec ma femme à la frontière du Benelux. Ca ne me rassure pas de te savoir dehors. »

Bingo. Une fois de plus, j’ai trouvé un logement avec la vieille technique de la tente. C’est mon premier voyage en solitaire et ça fait un mois que je ne campe jamais tellement ça fonctionne. On ne tarde pas à monter tous les trois dans une belle et grosse voiture noire et quand ils ont fini de me poser des questions, ils reprennent ensemble la conversation qu’ils menaient au moment où je les ai interrompus. Je ne les écoute pas, je regarde la périphérie luxembourgeoise, chassant une pointe de regret de n’avoir pas visité la ville. Je le ferai demain, quand il fera jour. Les lampadaires se raréfient, on est à la campagne et l’on traverse l’ombre plus souvent que la lumière. On passe par un village où l’on dépose le joufflu, ils finissent leurs discussions par un « … en tout cas le problème sera bientôt réglé. » avant de se faire la bise et de repartir dans un silence de trente secondes.

« Tu en penses quoi, Antoine ? me demande le chevelu.

–          Euh… Quoi ? réponds-je avec tact.

–          Tu as écouté notre conversation, ce fils de pute n’aurait pas du s’en prendre à la femme d’un rital, c’est normal de se venger, non ?

–          Euh, oui… oui, oui… continué-je avec une verve qui impressionne.

–          Parce que je tourne autour du pot depuis tout à l’heure mais j’ai trouvé un tueur pour me débarrasser de ce fils de pute.   »

Je vous épargne les onomatopées constructives, voilà que mon bon samaritain me résume sa situation : la semaine dernière, sa femme s’est faite agresser par un voisin colérique et, plutôt que contacter la police, mon futur hôte en fait une affaire personnelle pour régler la question du voisin.

« J’ai trouvé un tueur turc qui s’occupera de ce salopard pour vingt euros.

–          Vingt euros ? remarqué-je pertinemment.

–          Plus le billet d’avion. On le fait venir directement d’Istanbul. Les turcs, ils n’ont rien à perdre. On a trouvé celui-là sur MSN. »

Ne me demandez pas, je ne sais pas plus que vous comment trouver des tueurs à gages turcs sur MSN, je ne veux pas participer à vos règlements de comptes, trouvez vos assassins vous-mêmes.

Il n’empêche qu’au moment de me demander si on me mène en bateau, on arrive chez mon hôte vengeur et je rencontre sa femme dont je distingue au niveau des pommettes, un hématome qui s’apprête à partir.

« – J’ai ramené un voyageur, je lui ai raconté l’histoire du fils de pute, on peut lui faire confiance, il ne dira rien. »

Et la conversation reprend juste après que le rital me fait visiter leur nid douillet, détaillant les matelas et l’écran plat à la manière d’un agent immobilier. On se pose à table, on me sert un coca puis une assiette de pâtes saupoudrée d’un excellent parmesan tandis que le couple continue à me raconter leur plan punitif et l’alibi qu’ils se créent avec la même intensité que d’autres parlent de leurs prochaines vacances.

D’ailleurs, je ne réagis pas davantage que si l’on me parlait d’un sujet banal. Je hoche la tête, j’émets des signes d’attention, tout est tellement nouveau que je n’imagine pas pouvoir réagir autrement. J’ai dix-neuf ans et peu de connaissances sur les vengeances radicales, espérant le moment où l’on me dira :

« T’es vraiment cruche, tu pensais vraiment qu’on te raconterait tout ça si c’était vrai ? (C’aurait été une phrase probable.) Nous, notre truc, c’est d’attendre les campeurs naïfs qui ne savent pas où dormir, les inviter chez nous et les bassiner d’une histoire abracadabrante. (Vu la proportion de voyageurs qui cherchent à camper dans les zones urbaines à cette heure pour rencontrer des gens, ça fait des années qu’ils fomentent leur canular et elle s’est vite collé une mandale pour ajouter du crédit au propos.) »

Il n’y a pas de doute, ce qu’ils me racontent est vrai et ils font de moi le complice muet de leur crime en me dévoilant tout. Quand le sujet a été épuisé, nous parlons de musique, de ce que je fais dans la vie et, dans le contexte, ces banalités me paraissent plus bizarres encore.

On finit par se coucher vers 2h du matin. D’abord l’excitation m’empêche de trouver le sommeil puis mes rêves sont pour le moins agités.

Au matin, on prend la route après le petit déjeuner, l’italien m’amène à Luxembourg sur sa route du travail puis me paie le billet de train pour que j’aille à Trèves, à la frontière allemande. On se salue comme de vieux amis, on échange nos numéros de téléphone, on espère que je leur rendrai visite quand je repasserai par là puis je me retrouve avec une question d’éthique: dois-je les dénoncer alors qu’ils m’ont aidé ?

Je finis par répondre de manière insatisfaisante : si je n’avais pas été là, ça n’aurait rien changé. Je veux regarder le Monde sans le modifier. Je serais vraiment un connard si je les dénonçais.

Je monte dans le train, j’arrive en Allemagne et je pars le plus loin possible d’un Luxembourg qui est définitivement plus violent que ce que j’imaginais.

Un an après :

Sur la route de Belgique, je passe par le Luxembourg. J’envoie un texto pour saluer le rital et sa femme. Il me répond chaleureusement, je suis toujours le bienvenu, je passe quand je veux.

Quelques mois plus tard, je perds mon téléphone avec son numéro. Je ne sais plus où il habite, je n’ai que son prénom et n’ai plus aucun lien qui pourrait nous rattacher.

« C’est con, me dis-je. Ils étaient sympas. »

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6 commentaires sur “Luxembourg de la mort

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  1. Merci Antoine,
    tes articles me font l’effet d’un bon repas : je les attends avec impatience et ils sont riches de saveurs tantôt habituelles, tantôt exotiques. Vraiment, je me régale ! En revanche, je suis insatiable. Vite vite, un autre !
    Bises

  2. Comme d’hab, une histoire passionnante !

    Questionnn: je prépare des voyages en solitaire là, tu aurais des conseils sur l’indispensable à prendre dans le sac ?

    Je suis dans le flou et je ne trouve aucun site qui aide réellement. Le sujet d’un nouvel article ?

  3. Wow, mais qu’elle article. Un punch à savourée. Avec cette petite parcelle d’histoire, on se demande si on connait bien nos voisins, ou tout simplement les autres qui nous entourent.
    Le Luxembourg n’a pourtant pas cette réputation. Je ne croyais pas qu’on puisse avoir des idées aussi malsaines de la part d’un «villageois». Des punks, des droguées pour sa je peux comprendre, chaque ville du monde à ses petits rebelles. Ils ne sont pas tous dangereux mais leurs habillements et comportements peux toujours laisser à désirer. Mais de là à vouloir tuer un homme au lieu d’avertir les autorités.
    J’aime bien le fait qu’un an plus tard, vous pensiez toujours à cette homme quand vous êtes revenue au Luxembourg. Je me demande bien si le voisin a bien été tuer par cet homme turc trouvé sur MSN? Je me demande bien ce qu’est devenu l’homme qui vous a accueillis dans sa maison. Son histoire serait digne d’un téléroman américain.

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