Yourte nature

Mon barda est une blague.

Ni trousse de secours, ni eau ni aliments, c’est un amas de vêtements, de quelques affaires de toilettes, trois bouquins, un ordinateur mort… beaucoup de bordel inutile qui s’est constitué au fil de mon indifférence. Ca prouve le rapport que j’ai avec mes pérégrinations d’aujourd’hui. Elles n’ont pas d’autre enjeu que de vivre l’instant. Pas besoin d’ordre ou de préparation, je suis en terre connue, je parle et comprends la langue des locaux, mon téléphone n’est pas surtaxé quand on m’appelle, je suis au pays où tout est si facile que je n’ai pas à m’organiser pour me simplifier le voyage.

Alors je me déplace le pas aussi léger que permettent les quinze kilos qui constituent mes éléments quotidiens, léger de l’absence de destination sur un chemin sans importance. Les enjambées guillerettes vacillent du manque d’équilibre de mon sac à dos, il n’y a pas de bas-côté où les voitures pourrait s’arrêter, je ne tends ni pancarte ni pouce, je m’en fiche allègrement, prêt à marcher des kilomètres malgré le poids de mon équipement.

« Hé ! Tu fais du stop ? »

Dans son camion de marchandises, un blondinet s’arrête sur la route, commençant à embouteiller. Son visage se cache derrière une barbe de trois jours et des lunettes de soleil funky – composition de languettes noires légèrement pailletées. Je ne sais pas si c’est sa bonne tête ou l’accent campagnard qui me rappelle celui des paysans de Kaamelott mais le barda et moi montons joyeusement, même s’il ne va pas loin.

Ca cause de tout son soûl, ça se marre beaucoup. Rudy (« Rudy tout court, hé, pas fou, pas de nom de famille ! ») me parle du milieu de la teuf, de la chourre d’à peu-près tout dans les supermarchés et les stations essences, du fait que les flics des villages du coin sont carrément aux aguets, de l’aménagement de son camtard puis de son proche départ en convoi pour le Maroc parce qu’il est temps de filer. Après que j’ai distillé deux ou trois anecdotes de voyage, il décide de me présenter à des potes installés dans une yourte aux Halles, un patelin local.

« Ca t’éloigne pas trop d’ta route ?

          J’ai pas de destination, ça ne risque pas de m’en éloigner. »

Après un rire amusé et deux coups de fil ponctués d’expressions qui m’étaient inédites, Rudy file à toutes berzingues roulant parfois franchement sur l’herbe qui borde les lacets des Monts du Lyonnais à travers des villages dont les noms n’occupent aucune place dans les plis de ma mémoire.

La yourte se trouve au fond d’un camping que quelques caravaniers semblent occuper à l’année. A ses décorations, je reconnais immédiatement sa provenance et caresse des souvenirs de voyages en Mongolie. C’était il y a un an. A l’intérieur, je rencontre Lucas, un jeunot – la vingtaine – qui émerge d’une sieste dont ni les marques de couverture, ni l’œil ensommeillé  n’altèrent la beauté. Son regard affable s’orne d’un vert bleu profond et d’un sourire qui doit commettre des ravages et ses mains tendent des bières, c’est donc un type bien.

Rudy se vautre dans le lit et parle d’un week-end de Pentecôte à haute teneur en alcool. Quelques  verres plus tard, le p’tit Greg arrive. Un gamin à lunettes dont la tignasse noire lâche deux grosses dreads. Il n’a pas dix-neuf ans et porte déjà le passif d’une vie d’alternatif, de squatteur et d’itinérant. Chacune de leur phrase est portée par la joie et un émerveillement aussitôt contagieux.

Alors que Rudy s’en va retaper son camion, Lucas nous invite – P’tit Greg et moi – à manger du poisson à pêcher dans l’étang d’à côté.  Cannes à pêche à l’épaule, un seau à la main, P’tit Greg et moi marchons une centaine de mètres tandis que Lucas cherche des vers pour appâter les perches. Trouvant qu’il tarde à nous rejoindre, je fouille la vase – parvenant mieux à trouver de la boue à me mettre sous les ongles qu’à trouver des appâts – et P’tit Greg attrape des sauterelles – tâche où je me révèle encore plus mauvais qu’à remuer la terre.

C’est au moment de comprendre que les poissons se désintéressent de nos insectes que Lucas arrive avec un pot rempli de rampants qu’on s’empresse d’épingler avant de les envoyer à l’eau. Lucas a un don. Dix minutes se passent qu’il sort déjà deux perches. En vingt minutes, il en aura pêché trois et P’tit Greg une seule. Moi, je soupçonne mon ver de jouer les monstres de l’étang, pas un poisson ne s’y risque. Je rentre bredouille mais porté par l’enthousiasme de Lucas qui répète qu’il adore pêcher avant de demander :

« – Au fait, quelqu’un sait vider les poissons ? »

On se demande si on y arrivera, on devrait peut-être relâcher nos prises, P’tit Greg nous parle d’assumer nos actes et d’assommer nos perches. Il est marrant, P’tit Greg, avec son discours politique de tous les instants. Finalement, on ne s’en sort pas mal, aidés par Liliane, une amie des deux garçons, piercée aux joues, au torse, tatouée dans le dos, dont la partie du crâne qui n’est pas rasée est composée de dreadlocks.

A cuire nos poissons au feu de bois au clair de lune, j’ai l’impression de vivre à vingt-quatre ans des bouts de vie qui auraient du appartenir à l’enfance. Vu la taille des bestioles, on ajoute des pâtes, du saucisson, de la salade, quelques aliments pour se remplir le ventre, agrémenté de liqueur de cerises et de bière belge. L’enfance aurait eu de la gueule avec tous ces ingrédients.

Voyager en France est facile, je ne paye pas quand on me téléphone, l’eau est potable au robinet, il y a des potes aux six coins de l’hexagone et des millions d’inconnus chez qui il est facile d’être hébergé. Ce que je découvre est simple, pas de terra incognita où les habitudes et les mœurs me seraient étrangères. Quelques conversations autour de quelques verres, des sorties et des plaisanteries. Ce n’est pas l’aventure, c’est un peu plus posé, ce n’est pas mal non plus, ça s’appelle la vie.

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