« Bakchich »

Cinquième article et premier coup de gueule de ce blog. La rubrique « Ne voyagez plus » s’adresse à ceux qui voyagent mal. Eux, vous, toi, moi, pas forcément les amateurs d’hôtels et de voyages organisés qui font des cibles trop faciles mais aussi les baroudeurs, ceux qui se pensent en phase avec le Monde parce qu’ils auto-stoppent, parce qu’ils respectent, parce qu’ils rencontrent, parce qu’ils apportent ou qu’ils préservent. Vous, donc, et moi aussi.

Sapa, Vietnam, un village des hauteurs où s’accroche le brouillard. Des terrasses rizières où pataugent les paysans hiéroglyphent les montagnes vertes. Ici, nous passons quelques maisons de bois, cabanes chétives qui doivent se noyer lors des moussons. Le « nous » comprend quelques voyageurs, des touristes qui viennent mitrailler la vie paysanne, le folklore et l’environnement. Ils sont ravis d’ailleurs de se faire accompagner par des femmes h’môngs dans leurs habits traditionnels.

Un regard négligent manquera de noter leurs cabas imposants et leurs déplacements de rémoras à se coller aux voyageurs pour grignoter ce qu’ils laissent. Toutes souriantes sont-elles, les voilà à exhiber des objets d’artisanat vietnamienne puis à prononcer leurs premiers mots : « Buy something. Buy something. » Le tourisme a vicié le pays au point d’avoir engendré ces femmes d’affaires en costumes de lin. Je m’éloigne au moment du marchandage, longe des habitations d’où sortent trois gamins qui oscillent autour de l’âge de raison.

Je n’ai pas le temps de leur sourire ou de leur dire bonjour qu’ils me tendent la main en me demandant des bonbons. Leurs dents rongées par le sucre témoignent de l’habitude. Quelques minutes passeront avant que les autres touristes ne les alimentent en sucreries. A vomir. Ennemi touriste, ne vois-tu pas l’horreur de ce geste? N’enseignes-tu pas à tes enfants de refuser les dons d’inconnus ? Le don n’est pas particularité, chaque jour, des dizaines de voyageurs venus des quatre coins d’Occident ont une petite attention. Ca engage à quoi, quelques bonbons ? Ca enseigne le superflu, entraîne le réflexe de la main tendue, alimente l’image de l’étranger irradiant de dollars et de cochonneries.

Le don est le vice du voyageur. Au fin fond de l’Himalaya, le premier mot sur les lèvres des enfants et vieillards : « Bakchich. »Les hordes d’indiens qui vous suivent la main tendue, qui s’affrontent pour une somme dérisoire parce qu’on ne peut donner à tous, appuyant l’image du voyageur aisé comme cible idéale, c’est la faute des généreux inconscients de l’impact d’un don futile sur la culture d’un peuple.

Face à eux, il y a les cœurs de pierre. Ceux qui ne donnent rien pour ne pas modifier les mœurs. Ils se targuent de l’argent qu’ils conservent, usant les alentours sans rien apporter. Fiers, ils sont fermes face aux airs apitoyés, violents quant aux mains piteuses. Quelque part, ça les excite d’avoir raison. Ils ont aussi tort que le profil décrit précédemment. Ils nous changent en rat, en consommateurs méprisants – donc méprisable.

Idéalement, il faudrait donner à ceux qui font plus que mendier, à ceux qui t’invitent, à ceux qui viennent te connaître vraiment et que tu apprends à découvrir. Encore une fois, même si ça paraît l’option la plus éthique, combien de relations biaisées par l’attente d’une rémunération ?

Ne vous infligez pas le dilemme du don, ne viciez pas les peuples du Monde.

Ne voyagez plus.

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5 réflexions sur “ « Bakchich » ”

    1. Voyageur, certes. Journaliste, j’aspire à le devenir entre autres professions. On va tâcher de maintenir la barre.
      Merci de ton message. Je devrais repasser par Montpellier d’ici deux ou trois semaines, il faudra s’y croiser.

  1. Ne voyagez plus je dirais presque oui, mais surtout dans les pays pauvres/du tiers monde/en (voie de) développement. Pour le reste, à même niveau économique, le voyage reste pas mal. Et le voyage commence déjà à 150 bornes autour de chez soi, voire moins.

    Bonne suite en tous cas.

    1. Certes mon article induit les voyages dans les pays que vous citez et je suis tout à fait d’accord, on peut découvrir des merveilles à quelques kilomètres de chez soi. Néanmoins, se couper des pays pauvres/du tiers monde/en développement est dommage. Ca bride l’accès à des rencontres, à d’autres cultures et si c’est joli par chez nous, l’ailleurs vaut quand même le coup d’oeil.

  2. Enorme.

    Je travaille depuis six mois (et pour encore six mois) dans une capitale africaine, pas la plus riche. Et c’est vrai qu’entre le don facile (un bic, un peu de monnaie, un bonbon…)
    C’est le prix du silence. Je te donne des clopinettes et tu ne dis rien sur l’abysse qu’il y a entre nous.
    Un cadeau? Une journée de travail (même si ça peut être assez ambivalent aussi), transporter les marcheurs si vous avez une voiture…

    J’adorerais voyager « vraiment », c’est prévu d’ailleurs, mais sincèrement, d’un point de vue « éthique », devenir un voyageur, un vrai, ça me fait un peu flipper.

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