Cataplasme et jambe de bois

Rose le ciel. Crépuscule. L’heure la moins conseillée pour quitter une ville. D’autant plus quand la topographie est une inconnue. Peu importe, préparé à traverser la nuit et le froid himalayen, je quitte les eaux dormantes de Srinagar pour traverser la plus célèbre chaîne de montagnes du Monde. Celle qui résonne le plus. L’étroitesse de l’unique route – aux allures de chemin – me contraint à frôler la végétation luxuriante et ses tentatives pour me retenir, moi, mon sac à dos ou mes vêtements. Quand la végétation se fait moins abondante, on trouve des rochers où sont peints des conseils d’hygiène et des messages concernant la lèpre.

Les rares véhicules qui approchent reçoivent des gesticulations sans grande volonté. Après une semaine dont la plus intense activité a pris les traits d’une brasse paresseuse dans la ville miroir, je me sens prêt à user mes chaussures sur la route des moines. En dépit des virages et de l’obscurité qui me mènent aux frontières de la visibilité, je marche, décidé, jusqu’à ce que la forêt cède la place aux champs. Crépuscule, encore. Ca fait combien – trois heures ? – que le soleil s’est éclipsé derrière les montagnes, abandonnant le Monde aux cobalts et au Prusse qui dominent les lieux en attendant la nuit. Ils tiennent levé le rideau qui cachera les montagnes et les glaciers qui s’y accrochent, s’échappant par moments dans la rivière où ils baignent, un affluent probable du lac Dal que je viens de quitter.

Au chant ondin s’ajoutent des appels. « Hello, hello ! »  Venus des champs, deux gamins accourent vers moi. Celui de devant se sert d’un bâton qui lui permet de grandes enjambées. Il doit avoir douze ans et m’accueille d’un sourire resplendissant. L’autre, à peine plus âgé, porte l’air tant curieux que bonhomme.  On est en 2007, le tourisme ne comptant pas parmi les secteurs les plus florissants du Cachemire je suis une incongruité en ce lieu et cette heure.  Le plus jeune parle un anglais impeccable, il me demande mon nom, la raison de ma présence et ma destination. Simple curiosité. Tradition à laquelle on m’a habitué depuis mon premier pas en Inde.

« Tu peux dormir chez mon oncle, si tu veux. Il ne parle pas anglais mais il a de la place. »

Cinq minutes se sont écoulées des présentations à la proposition. Charme de l’Orient. Ils débordent de joie quand j’accepte l’invitation. Je peine à les suivre qui fusent à travers champ jusqu’à la bâtisse de l’oncle, 35m² de béton imprégné de fumée d’un feu de bois qui éclaire l’intérieur dépouillé dont la suie constitue la seule décoration. C’est à la fois une chambre, un salon, une cuisine où un homme agenouillé prépare le dîner, une galette pâle. Il n’est ni grand ni bas quand il se relève pour me saluer. Le crâne dégarni et la barbe bien née, il m’accueille du même sourire que ses neveux, échange quelques mots d’un cachemiri dont je ne sais rien. Il m’invite en quelques gestes à poser mes affaires. Sa main caresse l’air, me montre le tapis sur lequel je m’assois en tailleur. En moins de deux minutes, je sirote un thé si amer qu’il me pousse à sourire pour ne pas grimacer.

« Attends-moi ici, je reviens pour manger. »

Voilà que le gamin disparaît plus rapide encore dans des champs sans lumière. Seul avec les deux cachemiris, nous palpons la barrière de la langue mais échangeons quand même. Mon pouce montre derrière, je prononce « Srinagar », mes mains deviennent des personnages dont les doigts jouent des jambes avant de pointer du côté de « Kargil ».

S’il comprend d’où je viens, s’il saisit ma destination mes pouces levés retombent pathétiques. Les codes diffèrent à propos d’autostop. En quelques gestes précis, il me propose de marcher ensemble à travers les montagnes par un chemin sinueux. Il frotte son pouce contre l’index et le majeur avant de me montrer un chiffre. Il veut me servir de guide pour 10$. Je secoue la tête et explique en silence que je voyage seul. Il insiste, marchande, toujours sans d’autres mots que le nom des endroits que je traverserai. Il finit par hausser les épaules et c’est pour partager un nan coriace sans accompagnement que revient le minot. A sa démarche moins précise, je le remarque enfin. Il est unijambiste. Une jambe de bois faisait illusion. A peine adolescent, un sourire comme jamais j’en ai vu chez les jeunes occidentaux de son âge et une jambe en moins.

Bien qu’il soit anglophone, il laisse se dérouler la chorégraphie de son oncle. « Est-ce bon ? » demandent ses gestes. « Tu vas dormir ici. Tu n’as pas trop froid ? Tu as encore faim ? Tu repartiras demain ? » Une heure se passe dans l’économie de voix. On trouve les mouvements, on précise les gestes, on constate la richesse contenue dans nos mains, dans nos bras et sur nos visages. Bien sûr, nous ne philosophons mais la philosophie n’intéresse personne lors de telles rencontres.

Nous nous couchons vers 20h, quand le feu devient cendres.

J’aurai mal mangé mais j’aurai mangé. Je me serai endormi avec l’oncle sur un tapis domicile de puces mais j’aurai dormi. L’espace d’un instant, j’aurai été invité dans un bout de quotidien d’une famille cachemiri qui n’avait pas grand-chose mais qui n’avait honte de cette pauvreté. Le peu qu’ils possédaient, ils le donnaient encore.  Ils donnaient davantage. Je repartirai le lendemain sur la route du Ladakh sans moyen de contacter ceux qui furent mes hôtes.

Des fois, je me demande s’ils gardent le sourire.

Publicités

2 commentaires sur “Cataplasme et jambe de bois

Ajouter un commentaire

    1. Le blog n’en est qu’à ses premier pas. J’espère qu’il marchera loin et longtemps.
      Merci pour ce passage, merci pour ce message, j’aime beaucoup les histoires qu’on trouve sur ton blog.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :