Les larmes du colosse

« T’as bien fait de venir me parler à la fenêtre. J’aurais pas su que tu allais à La Rochelle, je ne t’aurais pas pris. C’est vraiment parce que je m’en approche bien que je te prends. »

Jérôme fait partie de ceux qui ne prennent pas d’auto-stoppeurs habituellement. J’ai couru à sa vitre quand j’ai vu son immatriculation. Charente maritime, quand on est en Haute Garonne, on ne laisse pas passer ça. Il va à Angoulême rejoindre des collègues de moto-cross. Des mecs cools qui tuent le temps à enchaîner les saltos, les dérapages contrôlés, les wheeling. En quelques minutes, je connais tout son cercle social. Je me fiche de ses histoires mais l’écoute religieusement. Sa musculature s’est développée jusque dans la mâchoire, ça explique la grande gueule.

Pendant la première heure, il roule des mécaniques et m’en met plein la vue. Il m’expose sa jeunesse jusqu’au timbre vocal. Les boîtes, les bécanes, les filles, je ne rate rien de ses habitudes. Il vérifie mes impressions, je souris poliment. Les habitudes me touchent peu, il est tellement loin de ce à quoi j’aspire et je crois qu’il le sent. Est-ce un numéro de charme ou de domination ? Quoi que ce soit, ses manières de jeune con passent à travers moi sans qu’impression ne s’accroche. Juste le sens.

S’il a noté mon désintérêt poli, le voilà qui embraye sur ses petites amies. Des filles rencontrées en boîte, des timides qu’il a décoincées. Des projets de bistro avortés. J’ai l’air loin de tout ça mais quelque chose a changé dans son discours, son air assuré laisse place à une voix venue de plus loin. Ses yeux fixent la route mais son regard s’arrête dans l’encadrement des paupières, il ne voit pas au-delà des rétines.

« Eric m’avait proposé de monter le bar avec lui mais cette salope m’en a empêché. Malade de jalousie qu’elle était. Comme elle bossait de jour, que barman est un job de nuit, on aurait passé notre temps à nous rater. J’ai arrêté de voir Eric du jour au lendemain. Il a monté son zinc. Ca marche plutôt bien. Je le croise de temps en temps, là-bas. On reparle pas du projet. J’ai jamais pu lui expliquer pourquoi d’un coup j’étais parti. »

C’était donc ça. Les mots qu’il emploie ne le glorifient plus, ils marquent ses échecs. On vient de passer le cap que l’on franchit souvent lorsqu’on passe plusieurs heures ensemble à parler de nous. L’intérieur déborde, dépasse l’orgueil, la pudeur et les quelques valeurs qui le protègent en temps normal de passer pour une fiotte devant ses potes. Il ne me connaît pas, il ne me reverra jamais, il parle comme jamais il n’a parlé avant. Il pourrait me mentir, s’inventer une vie mais il a à ce point l’impression de jouer un personnage au quotidien qu’il se laisse aller à la vérité, pour changer.

« Je t’ai parlé de cette nana que j’avais décoincée. J’ai pris mon temps pour elle. Je ne l’ai jamais forcée. Progressivement, je lui ai appris à s’accepter. Trois mois qu’on a attendu avant notre première fois ensemble. Elle est putain de belle. Elle valait le coup d’attendre. Sérieux, elle valait le coup. Bronzée comme si elle avait son soleil perso, un corps parfait, et tu verrais ses… »

Par moment il reprend son discours de vendeur, vois comme j’ai eu de belles gonzesses, de belles motos, de la belle vie. Un vieux réflexe, une habitude vite balayée par sa récente amertume. Les verrous de la pudeur et du doute subtilement crochetés, il continue sur sa relation qui s’épanouissait tous les jours un peu plus, chaque pas qui se posait avec douceur et précaution le rapprochait de la vie de couple idéale.

« On menait notre petite vie, pépère. J’avais pu voir le changement. Je l’avais vue fleurir. Un jour, j’ai un appel, comme dans les films. Un mec que je ne connais pas qui me donne l’adresse d’un site web en me disant que j’allais avoir mal mais qu’il fallait que je sache. »

Ses yeux brillent d’une humeur rougeâtre. Quand il me lâche qu’il retrouve sa copine sur un site porno avec trois étalons, je ne suis presque pas surpris. La situation est tellement absurde qu’en toute autre occasion, j’éclaterais du rire moqueur d’un public de vaudeville. Ce n’est pas du théâtre et ma vie se situe au niveau du volant. Entre les mains d’un colosse dont les larmes tombent à la verticale sur les parois du carré qui lui sert de mâchoire. Je pense à la survie mais c’est la compassion qui me pousse à me taire.

« Je ne l’en veux pas d’avoir couché avec trois mecs pour une vidéo. Je suis un mec ouvert, j’aurais été d’accord si elle m’avait dit ce qu’elle voulait. C’est un moyen comme un autre de montrer qu’elle s’acceptait enfin. Tu parles qu’elle s’accepte maintenant. Elle me l’a caché. Elle m’a trahi. »

Il se tait. Ses yeux regardent encore et dedans et dehors.

« Ca faisait longtemps que je n’avais pas pleuré.  Ca m’a fait du bien de parler. C’est pas trop nos sujets avec les gars. C’est dingue, on ne se connaissait pas ce matin et tu en sais plus qu’eux. Tu sais quoi ? Je vais pas aller à Angoulême, je t’emmène direct jusqu’à La Rochelle. »

On discute encore une heure. On parle de choses légères, on s’abreuve de futilités pour que passent mieux les enclumes sorties de ses entrailles. On n’aurait certainement pas pu être amis. On ne serait probablement jamais parlé, nous avons si peu en commun et voilà qu’on échange comme si on se connaissait depuis l’enfance.

Au moment de sortir de la voiture, Jérôme me propose de le rejoindre dans soirée dans un bistro près du vieux port. Le nom m’est familier. C’est celui sur lequel il devait plancher avec son pote. Je lui réponds peut-être, je ne sais pas encore ce que je ferai de ma soirée.

Plus tard, je l’y croiserai. En fait de bistro, c’est un club, sur le vieux port, qui brandit ses projecteurs et ses basses à la jeunesse rochelaise qui se trémousse entre alcool et séduction. Tu m’étonnes que l’affaire marche plutôt bien. Jérôme me saluera avec ses manières et son masque de jeune con superficiel. La discussion est loin derrière et le lieu n’est pas approprié.  J’irai voir Eric derrière le comptoir, lui dirai ce que l’orgueil fait taire.

« Jérôme est trop grande gueule pour s’excuser mais il crève d’envie de le faire. »

Eric sourira, traitera Jérôme de con puis m’offrira un verre. Je ne m’attarderai pas. Des amis à voir.

A la prochaine, peut-être.

A la prochaine ou pas.

Au hasard des rencontres.

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13 commentaires sur “Les larmes du colosse

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    1. Merci pour le commentaire. Je vais tâcher de publier régulièrement histoire de fidéliser la client… d’affiner mon écriture.

      Puis, radin comme je suis, vu que j’ai payé mon nom de domaine, je compte bien le rentabiliser !

  1. Ce texte ce lit tout seul comme un roman, tu écris vraiment très bien! J’aime cette façon de raconter, mais aussi le contenu, le regard que tu as sur cette situation…
    Je ne peux que t’encourager, en tout les cas je continuerai à te lire! 🙂

    1. Merci. Je vais tâcher de m’améliorer encore et encore. Il faudra se croiser, ça fait quelques années qu’on ne s’est pas vus. Depuis le caillou qui nous servait d’habitat, en fait.

      1. Ca fait en effet un bon moment… Je te ferais signe si je passe à Paris, tu auras un logis si tu passes à Aix ou à Toulon! 🙂 Enfin à mois que tu ne partes encore je ne sais où… Tu as bien du faire déjà plusieurs fois le tour de la terre avec tous tes voyages!

  2. Je t’ai lu avec intérêt, je prends plaisir à suivre ton périple…
    Continue à écrire, prends soin de toi, et bon vent…
    A une prochaine rencontre…

  3. Quel plaisir de te lire, tu sais utiliser les mots pour faire naître plein d’images dans la tête, plein de sentiments. J’attends les autres chapitres pour patienter jusqu’à ta prochaine visite du côté de Bordeaux !

    1. Vous êtes toujours à Bali ? Je passerai bientôt à Bordeaux, ça fait tellement longtemps que je ne m’y suis pas rendu !

      Je vais essayer de carburer à 2-3 articles par semaine. J’ai bon espoir de n’être pas à court d’histoires d’ici à ce qu’on se recroise.

      1. Toujours à Bali, oui. C’est notre dernière semaine avant le retour au monde sédentaire, et à vrai dire, j’appréhende un peu… Quand tu viendras à Bordeaux, nous n’aurons pas de maison, et moi je n’aurai pas de travail non plus, donc du temps libre pour flâner si le coeur t’en dit ! A très bientôt .

    1. C’est quand tu veux, vieux. On chuchotera « Califourchon » aux vitres entrouvertes et on se fera embarquer par une patrouille contactée par ceux qui n’auront pas compris.

      Bref, avec grand plaisir.

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