I’m a stingy man in Paris.

Suite à une annonce d’NRJ12 qui recherche un radin pour une émission dont j’ai complètement oublié le nom, je me retrouve à sauter le portillon de la station Convention.

Radin, je dois l’être, je suis pingre en argent. Un service, je le rends, un objet, je m’en défais facilement. Lâcher de la monnaie, c’est arrivé mais c’est plus rare.  Je fraude les transports publics que j’estime trop cher – surtout depuis mon passage à Aubagne où règne la gratuité des services publics -  je me déplace en stop et dors chez l’habitant, tout le temps depuis un an. C’est vrai, je n’aime pas dépenser.

Je ne suis pas de ceux qui comptent leur agent puisque je ne paye quasiment rien. Je donne autre chose, quelque chose qui me paraît plus important que l’argent et qui permet d’obtenir plus qu’avec un pécule jamais suffisant pour m’épanouir et vivre vraiment. Il vaut mieux pas de chez soi et un grand intérêt chez les autres mais je m’égare et nous voilà déjà à La Motte Piquet Grenelle, pour un changement labyrinthique de la 12 à la 10. Les couloirs et escaliers sont pratiquement vides, je monte un escalator en notant l’impossibilité de tout demi-tour quand j’arrive au guet-apens.

Cinq ou six contrôleurs me voient arriver serein. C’est le jeu du fraudeur de se faire coincer parfois. Celle qui m’aborde vient de quitter le statut quadragénaire, un peu forte, un brin éteinte mais polie.

« - Bonjour, contrôle des tickets. »

- Je n’ai pas de ticket, prenez mon passeport. »

Au flottement qui règne quelques secondes, je comprends que mon assurance désarçonne mais ça reprend vite du poil de la bête, un contrôleur parisien.

« - Vous pouvez régler maintenant ?

-       Ni maintenant ni plus tard, je suis SDF. »

Ils m’observent, se regardent, jettent un œil sur mon passeport usé. Elle tente un dernier :

« Et vous vivez dans un foyer ?

-       Non, m’dame, je suis de la rue.

-       C’est bon, circulez. »

Je suis interloqué au moment de les remercier, de leur souhaiter une bonne journée. Vraiment ? Je vais m’en sortir comme ça ? Sans amende sans rien ? J’ignorais cet avantage de la vie vagabonde. Je reprends mon chemin sans pouvoir masquer la joie et l’étonnement. Je tiens ma dernière anecdote à raconter pendant l’entretien avec les casteurs d’NRJ12. Tu voulais du radin ? Je suis un radin épique.

Plus tard, je me tromperai de locaux, me présenterai comme Mr radin devant tout le staff d’une boîte concurrente et taxerai le téléphone d’une jolie rédactrice à qui je répondrai “Oui, radin à ce point.”

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Cataplasme et jambe de bois

Rose le ciel. Crépuscule. L’heure la moins conseillée pour quitter une ville. D’autant plus quand la topographie est une inconnue. Peu importe, préparé à traverser la nuit et le froid himalayen, je quitte les eaux dormantes de Srinagar pour traverser la plus célèbre chaîne de montagnes du Monde. Celle qui résonne le plus. L’étroitesse de l’unique route – aux allures de chemin – me contraint à frôler la végétation luxuriante et ses tentatives pour me retenir, moi, mon sac à dos ou mes vêtements. Quand la végétation se fait moins abondante, on trouve des rochers où sont peints des conseils d’hygiène et des messages concernant la lèpre.

Les rares véhicules qui approchent reçoivent des gesticulations sans grande volonté. Après une semaine dont la plus intense activité a pris les traits d’une brasse paresseuse dans la ville miroir, je me sens prêt à user mes chaussures sur la route des moines. En dépit des virages et de l’obscurité qui me mènent aux frontières de la visibilité, je marche, décidé, jusqu’à ce que la forêt cède la place aux champs. Crépuscule, encore. Ca fait combien – trois heures ? – que le soleil s’est éclipsé derrière les montagnes, abandonnant le Monde aux cobalts et au Prusse qui dominent les lieux en attendant la nuit. Ils tiennent levé le rideau qui cachera les montagnes et les glaciers qui s’y accrochent, s’échappant par moments dans la rivière où ils baignent, un affluent probable du lac Dal que je viens de quitter.

Au chant ondin s’ajoutent des appels. « Hello, hello ! »  Venus des champs, deux gamins accourent vers moi. Celui de devant se sert d’un bâton qui lui permet de grandes enjambées. Il doit avoir douze ans et m’accueille d’un sourire resplendissant. L’autre, à peine plus âgé, porte l’air tant curieux que bonhomme.  On est en 2007, le tourisme ne comptant pas parmi les secteurs les plus florissants du Cachemire je suis une incongruité en ce lieu et cette heure.  Le plus jeune parle un anglais impeccable, il me demande mon nom, la raison de ma présence et ma destination. Simple curiosité. Tradition à laquelle on m’a habitué depuis mon premier pas en Inde.

« Tu peux dormir chez mon oncle, si tu veux. Il ne parle pas anglais mais il a de la place. »

Cinq minutes se sont écoulées des présentations à la proposition. Charme de l’Orient. Ils débordent de joie quand j’accepte l’invitation. Je peine à les suivre qui fusent à travers champ jusqu’à la bâtisse de l’oncle, 35m² de béton imprégné de fumée d’un feu de bois qui éclaire l’intérieur dépouillé dont la suie constitue la seule décoration. C’est à la fois une chambre, un salon, une cuisine où un homme agenouillé prépare le dîner, une galette pâle. Il n’est ni grand ni bas quand il se relève pour me saluer. Le crâne dégarni et la barbe bien née, il m’accueille du même sourire que ses neveux, échange quelques mots d’un cachemiri dont je ne sais rien. Il m’invite en quelques gestes à poser mes affaires. Sa main caresse l’air, me montre le tapis sur lequel je m’assois en tailleur. En moins de deux minutes, je sirote un thé si amer qu’il me pousse à sourire pour ne pas grimacer.

« Attends-moi ici, je reviens pour manger. »

Voilà que le gamin disparaît plus rapide encore dans des champs sans lumière. Seul avec les deux cachemiris, nous palpons la barrière de la langue mais échangeons quand même. Mon pouce montre derrière, je prononce « Srinagar », mes mains deviennent des personnages dont les doigts jouent des jambes avant de pointer du côté de « Kargil ».

S’il comprend d’où je viens, s’il saisit ma destination mes pouces levés retombent pathétiques. Les codes diffèrent à propos d’autostop. En quelques gestes précis, il me propose de marcher ensemble à travers les montagnes par un chemin sinueux. Il frotte son pouce contre l’index et le majeur avant de me montrer un chiffre. Il veut me servir de guide pour 10$. Je secoue la tête et explique en silence que je voyage seul. Il insiste, marchande, toujours sans d’autres mots que le nom des endroits que je traverserai. Il finit par hausser les épaules et c’est pour partager un nan coriace sans accompagnement que revient le minot. A sa démarche moins précise, je le remarque enfin. Il est unijambiste. Une jambe de bois faisait illusion. A peine adolescent, un sourire comme jamais j’en ai vu chez les jeunes occidentaux de son âge et une jambe en moins.

Bien qu’il soit anglophone, il laisse se dérouler la chorégraphie de son oncle. « Est-ce bon ? » demandent ses gestes. « Tu vas dormir ici. Tu n’as pas trop froid ? Tu as encore faim ? Tu repartiras demain ? » Une heure se passe dans l’économie de voix. On trouve les mouvements, on précise les gestes, on constate la richesse contenue dans nos mains, dans nos bras et sur nos visages. Bien sûr, nous ne philosophons mais la philosophie n’intéresse personne lors de telles rencontres.

Nous nous couchons vers 20h, quand le feu devient cendres.

J’aurai mal mangé mais j’aurai mangé. Je me serai endormi avec l’oncle sur un tapis domicile de puces mais j’aurai dormi. L’espace d’un instant, j’aurai été invité dans un bout de quotidien d’une famille cachemiri qui n’avait pas grand-chose mais qui n’avait honte de cette pauvreté. Le peu qu’ils possédaient, ils le donnaient encore.  Ils donnaient davantage. Je repartirai le lendemain sur la route du Ladakh sans moyen de contacter ceux qui furent mes hôtes.

Des fois, je me demande s’ils gardent le sourire.

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Les larmes du colosse

« T’as bien fait de venir me parler à la fenêtre. J’aurais pas su que tu allais à La Rochelle, je ne t’aurais pas pris. C’est vraiment parce que je m’en approche bien que je te prends. »

Jérôme fait partie de ceux qui ne prennent pas d’auto-stoppeurs habituellement. J’ai couru à sa vitre quand j’ai vu son immatriculation. Charente maritime, quand on est en Haute Garonne, on ne laisse pas passer ça. Il va à Angoulême rejoindre des collègues de moto-cross. Des mecs cools qui tuent le temps à enchaîner les saltos, les dérapages contrôlés, les wheeling. En quelques minutes, je connais tout son cercle social. Je me fiche de ses histoires mais l’écoute religieusement. Sa musculature s’est développée jusque dans la mâchoire, ça explique la grande gueule.

Pendant la première heure, il roule des mécaniques et m’en met plein la vue. Il m’expose sa jeunesse jusqu’au timbre vocal. Les boîtes, les bécanes, les filles, je ne rate rien de ses habitudes. Il vérifie mes impressions, je souris poliment. Les habitudes me touchent peu, il est tellement loin de ce à quoi j’aspire et je crois qu’il le sent. Est-ce un numéro de charme ou de domination ? Quoi que ce soit, ses manières de jeune con passent à travers moi sans qu’impression ne s’accroche. Juste le sens.

S’il a noté mon désintérêt poli, le voilà qui embraye sur ses petites amies. Des filles rencontrées en boîte, des timides qu’il a décoincées. Des projets de bistro avortés. J’ai l’air loin de tout ça mais quelque chose a changé dans son discours, son air assuré laisse place à une voix venue de plus loin. Ses yeux fixent la route mais son regard s’arrête dans l’encadrement des paupières, il ne voit pas au-delà des rétines.

« Eric m’avait proposé de monter le bar avec lui mais cette salope m’en a empêché. Malade de jalousie qu’elle était. Comme elle bossait de jour, que barman est un job de nuit, on aurait passé notre temps à nous rater. J’ai arrêté de voir Eric du jour au lendemain. Il a monté son zinc. Ca marche plutôt bien. Je le croise de temps en temps, là-bas. On reparle pas du projet. J’ai jamais pu lui expliquer pourquoi d’un coup j’étais parti. »

C’était donc ça. Les mots qu’il emploie ne le glorifient plus, ils marquent ses échecs. On vient de passer le cap que l’on franchit souvent lorsqu’on passe plusieurs heures ensemble à parler de nous. L’intérieur déborde, dépasse l’orgueil, la pudeur et les quelques valeurs qui le protègent en temps normal de passer pour une fiotte devant ses potes. Il ne me connaît pas, il ne me reverra jamais, il parle comme jamais il n’a parlé avant. Il pourrait me mentir, s’inventer une vie mais il a à ce point l’impression de jouer un personnage au quotidien qu’il se laisse aller à la vérité, pour changer.

« Je t’ai parlé de cette nana que j’avais décoincée. J’ai pris mon temps pour elle. Je ne l’ai jamais forcée. Progressivement, je lui ai appris à s’accepter. Trois mois qu’on a attendu avant notre première fois ensemble. Elle est putain de belle. Elle valait le coup d’attendre. Sérieux, elle valait le coup. Bronzée comme si elle avait son soleil perso, un corps parfait, et tu verrais ses… »

Par moment il reprend son discours de vendeur, vois comme j’ai eu de belles gonzesses, de belles motos, de la belle vie. Un vieux réflexe, une habitude vite balayée par sa récente amertume. Les verrous de la pudeur et du doute subtilement crochetés, il continue sur sa relation qui s’épanouissait tous les jours un peu plus, chaque pas qui se posait avec douceur et précaution le rapprochait de la vie de couple idéale.

« On menait notre petite vie, pépère. J’avais pu voir le changement. Je l’avais vue fleurir. Un jour, j’ai un appel, comme dans les films. Un mec que je ne connais pas qui me donne l’adresse d’un site web en me disant que j’allais avoir mal mais qu’il fallait que je sache. »

Ses yeux brillent d’une humeur rougeâtre. Quand il me lâche qu’il retrouve sa copine sur un site porno avec trois étalons, je ne suis presque pas surpris. La situation est tellement absurde qu’en toute autre occasion, j’éclaterais du rire moqueur d’un public de vaudeville. Ce n’est pas du théâtre et ma vie se situe au niveau du volant. Entre les mains d’un colosse dont les larmes tombent à la verticale sur les parois du carré qui lui sert de mâchoire. Je pense à la survie mais c’est la compassion qui me pousse à me taire.

« Je ne l’en veux pas d’avoir couché avec trois mecs pour une vidéo. Je suis un mec ouvert, j’aurais été d’accord si elle m’avait dit ce qu’elle voulait. C’est un moyen comme un autre de montrer qu’elle s’acceptait enfin. Tu parles qu’elle s’accepte maintenant. Elle me l’a caché. Elle m’a trahi. »

Il se tait. Ses yeux regardent encore et dedans et dehors.

« Ca faisait longtemps que je n’avais pas pleuré.  Ca m’a fait du bien de parler. C’est pas trop nos sujets avec les gars. C’est dingue, on ne se connaissait pas ce matin et tu en sais plus qu’eux. Tu sais quoi ? Je vais pas aller à Angoulême, je t’emmène direct jusqu’à La Rochelle. »

On discute encore une heure. On parle de choses légères, on s’abreuve de futilités pour que passent mieux les enclumes sorties de ses entrailles. On n’aurait certainement pas pu être amis. On ne serait probablement jamais parlé, nous avons si peu en commun et voilà qu’on échange comme si on se connaissait depuis l’enfance.

Au moment de sortir de la voiture, Jérôme me propose de le rejoindre dans soirée dans un bistro près du vieux port. Le nom m’est familier. C’est celui sur lequel il devait plancher avec son pote. Je lui réponds peut-être, je ne sais pas encore ce que je ferai de ma soirée.

Plus tard, je l’y croiserai. En fait de bistro, c’est un club, sur le vieux port, qui brandit ses projecteurs et ses basses à la jeunesse rochelaise qui se trémousse entre alcool et séduction. Tu m’étonnes que l’affaire marche plutôt bien. Jérôme me saluera avec ses manières et son masque de jeune con superficiel. La discussion est loin derrière et le lieu n’est pas approprié.  J’irai voir Eric derrière le comptoir, lui dirai ce que l’orgueil fait taire.

« Jérôme est trop grande gueule pour s’excuser mais il crève d’envie de le faire. »

Eric sourira, traitera Jérôme de con puis m’offrira un verre. Je ne m’attarderai pas. Des amis à voir.

A la prochaine, peut-être.

A la prochaine ou pas.

Au hasard des rencontres.

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Une nouvelle aventure

Quand le voyage n’est qu’une envie, on appréhende, on ne se rend pas bien compte des réalités du terrain. L’inconnu semble un précipice dont on ne connait ni la hauteur ni s’il est franchissable.

Pourtant, en passant à l’acte, tout se précise et paraît plus simple. Lever le pouce en bord de route, rencontrer des gens, trouver où dormir… Plus rien n’est obstacle, à peine une épreuve qui s’est avérée plus facile qu’envisagée.

Enfin, on prend le pli, on s’habitue, le métier est rentré. Un beau métier sans routine que l’on pratique avec plaisir. Puis, comme une drogue, on y prend goût, on s’accoutume, on ne sait pas bien s’arrêter.

Je n’en suis pas à mon premier blog, j’ai avorté bien des projets, mais je tiens à mener fièrement cette coquille de noix à travers la blogosphère. Peut-être qu’il prendra la même allure que mes voyages et leurs fréquences irrégulières, leur diversité et – j’espère – leurs richesses.

Pour l’heure, merci d’être ici,  à lire ce premier article écrit à la va-vite sans ligne directrice. Merci de revenir pour les prochains; mon sac à dos et ma caboche sont pleins d’histoires passées et à venir, certifiées sans affabulations.

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