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D'un point A à un point B, le chemin le plus court n'est pas le mien.

Dix (très) bonnes raisons de randonner pieds-nus (Et quelques histoires associées…)

Ceux qui suivent mon aventure sur le Chemin de Compostelle le savent, je le parcours pieds nus, parfois en claquettes. Suis-je guidé par la spiritualité, à la manière de ces rites indiens qui permettent d’accéder à l’extase par la douleur ? La vérité est toute autre :

1. Parce que je ne sais pas faire mes lacets :

J’ai donné cette réponse à une fille arrêtée sur le chemin, justement en train de relacer ses chaussures. Mon père s’est arraché les cheveux durant mon enfance criblée d’échec de nœuds et autres double-nœuds. Même à l’adolescence, quand nous naviguions ensemble, il nous est arrivé de longer les berges malgaches et mahoraises pour retrouver une planche mal attachée au bastingage. Alors que le nœud de chaise, c’est vraiment pas sorcier.

2. Pour travailler ma corne plantaire

Gamin, j’étais toujours pieds-nus, je faisais fi des graviers, des épines et traversais des chemins parsemés de tessons de verre et de clous rouillés quand je ne sautais pas de voiture en carcasse brûlant sous un soleil réunionnais dans la décharge près de chez mon cousin Pierrot. Rien ne perçait la corne que j’avais sous les pieds. Lors des vacances en France métropolitaine, je ne me déparais pas de l’habitude, on m’appelait Mimi Siku, tiré du film Un Indien dans la ville – qui a certainement très mal vieilli, maintenant que j’y pense. Si la corne devient épaisse, on peut marcher partout et ça réduit à 0€ le budget chaussures.

3. Parce que je n’aime pas puer des pieds

Il faut bien le dire, marcher des heures dans des chaussures fermées ne donne pas aux pieds l’odeur des roses. Ils cuisent dans les chaussures et s’il venait à pleuvoir, n’en parlons pas ! Honteux et confus, j’embaumais les voitures de ceux qui me prenaient en stop après de longues randonnées pluvieuses irlandaises, ils en baissaient la vitre malgré la météo diluvienne. J’ai fini par ranger mes baskets dans trois sacs plastiques au fond du sac de ma tente.

4. Parce que je n’aime pas laver mes chaussettes

Arrivé à l’étape, on peut se délasser, s’adonner à des activités (sieste, vérifier que l’étape du lendemain est moins pénible qu’aujourd’hui, boire une boisson chaude), voire l’absence d’activité. Laver, ce serait prolonger l’épreuve, ajouter un temps réserver à manipuler une entité puante qui dégorge d’un liquide noirâtre. Pas vraiment mon idée du plaisir.

5. D’ailleurs, je n’ai pas de chaussettes

J’avais bien une paire au départ mais, nouveau sac aidant, j’ai oublié l’existence de la poche où je les ai rangées, la laissant béante sur une longue portion. Dans la bataille, j’ai dû y laisser un coupe-ongle, un déodorant, quelques euros et quelques centimes malaisiens. Si vous me demandez pourquoi j’ai pris des centimes malaisiens sur le chemin de Compostelle : pas la moindre idée.

6. Pour faciliter le dialogue

Marcher pieds nus ne manquera pas d’interpeller les autres marcheurs qui n’hésiteront pas à vous demander quelles sont vos motivations pour vous lancer sur un chemin où tout le monde est en chaussures de randonnée montantes. En plus, avec cette liste, vous aurez même matière à répondre !

7. Pour la frime

Il faut le dire, devenir le taré sans chaussure sur un chemin de randonnée vous fera connaître comme le loup blanc. Ils parleront de vous entre eux, s’interrogeront comment vous avez passé telle bande de graviers (réponse : dans la souffrance) ou si le sang trouvé sur les cailloux tranchants vous appartient. Un moyen de vous faire connaître à peu de frais.

8. Pour éviter les ampoules

Pas de chaussure fermée, pas de frottement, pas d’ampoule. De quoi frimer quand les autres marcheurs appliquent crèvent leurs ampoules, les désinfectent, les pansent. Encore du temps gagné pour de meilleures activités post-randonnées (jeux de société, couture, devenir une rock star).

9. Par pur masochisme

Il faut le reconnaître, certains passages particulièrement rocailleux vous feront reconsidérer le bien-fondé de l’expérience de la nudité du pied (pédestre ? podochose ?), apprenez à recevoir la douleur et voyagez avec un ami qui saura prendre en photo vos expressions faciales déformées par l’épreuve. Un enregistreur audio saura capturer vos interjections les plus riches et participeront à l’Encyclopédie mondiale des jurons.

10. Pour découvrir de nouvelles caractéristiques du corps humain

Avouons-le, randonner sans chaussure n’est pas une activité que l’on pratique fréquemment, votre corps offrira donc des réactions inédites ! Par exemple, quand je lève ou plie les orteils, les articulations du haut du pied grincent comme un vieux grenier. En plus, j’ai mal à des endroits où j’ignorais que la douleur était possible. Fantastique !

Si avec tout ça, les sociétés de chaussures de randonnée ne sont pas en faillite d’ici la fin de l’année, je ne sais pas ce qu’il vous faut !

Et toi ? Quelles sont tes bonnes raisons de randonner comme tu le fais ?

Concernant ces publicités

[Compostelle J1] Pèlerin aux pieds nus n’est pas plus tolérant

Puy en Velay, 6h30 :

Mon alarme n’a pas sonné deux secondes, mon sommeil était resté en surface durant ma nuit dans la cage d’escaliers, on ne dort jamais beaucoup quand on risque l’expulsion. Deux minutes plus tard, j’étais dans la rue, encore en train de fourrer mon sac de couchage à la hâte. Le jour s’extirpait à peine, c’est drôle, j’étais sûr que l’aube venait plus tôt, mes connaissances en heures matinales étaient plutôt sommaires, théoriques.

Mon grand-père m’avait donné rendez-vous à 7h à l’appart-hôtel des capucins. Je n’avais pas la moindre idée de son emplacement et la ville peinait à s’éveiller. Là, des agents municipaux arrosaient des fleurs :

  • La rue des capucins, c’est un peu loin d’ici, quand même.
  • Je vais sur le chemin de Compostelle, je pense pouvoir marcher jusqu’aux capucins.
  • Alors, oui, vous pouvez le faire sans problème ! Vous traversez le pont jusqu’au fond de la rue puis tournez à droite jusqu’à l’avenue et, à un moment, ce sera sur votre gauche.

J’interrogeai deux autres personnes par habitude des informations contradictoires, mais toutes les versions corroboraient, ç’allait être facile. La rue des capucins comptait ses premiers pèlerins, principalement des sexagénaires raisonnablement chargés. Mon téléphone sonna au moment où j’arrivais devant l’hôtel :

  • Oui papi ?
  • Je te vois, avance un peu et tu trouveras l’entrée sur ta droite.

Je levai les yeux au grand-père juché sur une muraille et souris : « Ah oui, tiens, coucou papi. »

Arrivé à son niveau, on se fit la bise, combien de temps depuis qu’on s’était vus ? Trois ans, facile. Il n’avait pas changé d’un cheveu, pas d’une ride.

  • J’étais avec ta mamie au téléphone, hier. Elle se faisait un sang d’encre. Elle a dit que tu étais comme ton père, qu’on ne pouvait pas compter sur toi.
  • Et pourtant je suis là, pile à l’heure, cinq minutes en avance, même. La fiabilité même!
  • Oui mais tu connais ta grand-mère, elle s’inquiète toujours pour rien. Tu as mangé ?

Pas depuis le déjeuner de la veille, il me proposa de prendre un petit déjeuner au restaurant de l’hôtel. J’engloutis tartines et céréales, œuf dur et chocolat, et puis des fruits. Ne voulant pas nous retarder, je finis en dix minutes, remerciai serveuse et réceptionniste puis suivis papi Camille dans son dortoir où il avait laissé ses affaires.

  • Tiens, me dit-il en me tendant un sac à dos bleu, tu m’as dit que tu n’avais pas de sac de marche.

Quand il m’avait dit avoir un sac de 20 litres à disposition, je me figurais pouvoir y mettre vingt bouteilles d’un litre, même si l’idée de se trimballer avec autant de bouteilles pour une telle randonnée était ridicule. Il était minuscule, pas assez large pour le quart de ce que je transportais. Je me retrouverais à marcher avec un sac d’école inadapté pour la marche et l’autre, bien trop petit, complètement facultatif.

  • Euh… Merci papi, je pourrai toujours l’utiliser comme sac ventral.

Il était quand même trop gros pour voir mes pieds, j’aime bien voir mes pieds quand je marche sur les sentiers. Il ne restait qu’à le sangler à l’incommode, j’y conserverais les provisions, elles seraient plus accessibles, c’était déjà ça.

Lui revêtait l’équipement idéal, un sac de randonneur qui laissait respirer le dos, des sacoches ventrales pleines de poches pour attraper la nourriture sans avoir à s’arrêter, deux bâtons de pèlerins qui, bien que robustes, pouvaient se détacher s’il fallait les désembourber, les plier en trois s’il fallait les ranger. Je ne sais pas qui de nous deux avait voyagé le plus mais on ne pouvait douter de qui était le mieux équipé : il portait des chaussures de randonnées et moi des claquettes, il avait une casquette de marcheur estampillée « Santiago » et moi ma crinière, il avait une polaire légère qu’il pouvait porter par tous les temps et moi un gros sweat qu’on m’avait filé.

J’avais aussi récupéré une serviette Décathlon, trois t-shirts de sport et une paire de baskets de la famille de Sandra pour qui le marathon coule dans les veines – plus que ça, c’est l’Iron Man, dont le marathon n’est qu’une des étapes, qui les irrigue. Sans mon cousin Maurice, j’aurais marché en jean. La vérité est qu’à chaque fois que je jetais un œil sur mes affaires, il semblait que je n’avais jamais voyagé, que je ne savais pas ce que c’était. Quatre ans de mouvement perpétuel pour en arriver là, si c’est pas malheureux. Et même les tongs m’avaient été offertes.

  • Tu as des lunettes de soleil, au moins ? Parce que ça brûle les yeux de marcher autant.

Bien sûr que non.

Full equipped papi

Les premiers pas

Comme je ne voulais pas perdre de temps, je sautai la toilette et restais en jean, petite chemise sous pull-over et tongs, je verrais bien à me changer plus tard si la tenue s’avérait handicapante. Nous partîmes sans passer par l’Eglise, Camille avait été la veille à la messe, et devancions les pèlerins qui s’y étaient rendus, non sans regret puisque j’avais promis à Geneviève, 78 ans, résidant à Sainte-Geneviève dans l’Oise de déposer une prière à son intention et je m’étais toujours imaginé le faire dans la cathédrale du départ. Je n’en dis rien.

Notre rythme était tranquille dans la montée du départ, nous discutions en s’arrêtant à peine pour contempler le Puy dans son ensemble. Cent mètres devant nous, une brune sans sac promenait son chien, je me demandai si j’allais passer mon temps à sonder les gens pour savoir s’ils étaient pèlerins.

Nous nous retrouvâmes vite en pleine nature, longions les champs d’un côté, un paysage de vallons verdoyants de l’autre avec les volcans en arrière-plan. Il y avait de nombreux arbres qui s’agglutinaient çà et là sans pour autant constituer de forêt. Le chemin était de terre et de pierres, nous avions rapidement quitté le goudron et gardions bon espoir de ne pas y laisser nos plumes. Le soleil supplanta rapidement la fraîcheur matinale et je dus retirer mon pull orange. Je m’alignais sur le pas du grand-père, ne le devançant qu’à peine, et trouvais cette allure agréable. Quarante jours se suivraient ainsi, quarante matins à n’avoir rien d’autre à faire que marcher, ça ressemblait fort à des vacances.

Papi me racontait ses dernières marches, la santé de mamie, ses expériences culinaires, j’évoquais mes voyages, en tirais des anecdotes. On embrayait sur les voyages du père qui convoyait un catamaran, des petits frères et sœurs qui l’avaient rejoint aux Seychelles, faut-il préciser que la famille partage un faible pour le voyage ? Je recevais également des nouvelles de voisins dont les visages et les noms me semblaient d’une autre vie, des histoires réfugiées par-delà mon royaume des souvenirs.

  • Papi, demandai-je, si je peine, on fera comme au Piton des Neiges, quand j’avais 18 mois ? Tu me porteras sur ton dos ?
  • Ha ! Oui, à l’époque où on t’appelait Boufchidor (Trouvaille de ma tante vis-à-vis de mes principales activités : manger, déféquer, dormir.)

Paysages du départ

Le pèlerin aux pieds nus

Les bovins nous regardaient passer sans broncher, il faisait beau et j’étais bien. L’herbe était encore humide des pluies nocturnes, le sol se crevassait par endroits en minuscules rigoles, il y avait peu de flaques, c’était agréable de sentir mes pieds se rafraîchir et sécher moins d’une minute après les avoir sortis des prés. Titulaire d’un brevet de guide de montagne depuis quatre ans, le grand-père me prodiguait des conseils de randonneurs, me vantant les mérites de la marche afghane :

  • C’est très bien pour garder un rythme soutenu, on s’est rendu compte que les nomades afghans pouvaient parcourir des distances très longues en peu de temps grâce à leur manière particulière de marcher.

Dans mon imagination, avec le peu de données que j’avais encore, les nomades avançaient efficacement en crabe, position danse des canards, devinez quoi, ce n’était pas ça.

  • C’est un exercice de respiration, tu inspires sur trois pas, tu gardes l’air dans les poumons pour le quatrième puis tu expires sur trois pas puis tu recommences. Mais moi, je peux pas le faire.
  • Ah bon ? Pourquoi ?
  • Parce que je parle trop.

Mon pied droit s’enfonça dans un passage plus boueux que les autres, il glissait dans la savate à chaque pas, rendant mon équilibre incertain. Ce fut alors que j’appliquai une idée qui germait dans mon esprit depuis déjà quelque temps et que j’avais expérimentée sur de courtes distances le mois précédent, en Irlande, je retirai mes chaussures. Je recevais avec joie la sensation de l’herbe humide, le sol s’affaissant à peine sous mon poids, je ne savais pas si ça durerait mais être pieds nus sur le chemin de Compostelle semblait spirituel. Antoine, pèlerin aux pieds nus, ça sonnait bien.

Ce que je craignais surtout, c’était la réaction du grand-père. N’importe quel ami m’aurait laissé faire : mes pieds, mes peines, mon problème, pas le leur mais il y a toujours une liberté qu’on perd quand on voyage avec un membre de sa famille, surtout des générations antérieures. « Ca glisse dans tes claquettes ? » fut sa seule réplique, il ne se formalisait pas de me voir déchaussé. Mieux, quand, traversant un bourg, un vieil homme à béret lança à mon égard : « En voilà un qui n’ira pas bien loin ! », il rétorqua : « Mon petit-fils vient de La Réunion, il a l’habitude de marcher pieds nus. ». Dans sa voix, je discernai de la fierté.

  • Il faut faire attention, répondit le vieux entre deux grommellements. Il risque de se faire mordre par une vipère.

Je remerciai le petit vieux qui vivait dans un monde où les vipères étaient dressées pour se jeter sur les va-nu-pieds. Quiconque aurait le malheur de vouloir se soulager les pieds en s’extrayant de ses bottes verrait apparaître une vipère surgie d’on ne sait-où pour s’en prendre à ses pauvres orteils, c’était sûrement le même monde où des enfants apparaissaient courant dans les cuisines dans le but de s’ébouillanter quand la poignée de la casserole était tournée vers l’extérieur, quand bien même aucun môme n’habitait l’appartement. Je pris les mises en garde du vieillard pour un défi.

Etonnamment, l’absence de sandales ne me ralentissait pas le moins du monde. Je devais bien louvoyer par moment, sautant de pierre plate en touffe herbeuse mais je conservais ma légère avance. Un cycliste qui me dépassait me lança :

  • Ce n’est pas pieds nus qu’il faut le faire, c’est à genoux.
  • Oui mais je ne voudrais pas abîmer mon jeans.

Les champs de blé et les pâturages étaient jonchés de mûres sauvages que j’engloutissais avec appétit. Appréciant tant leur jus que leur amertume, j’en proposai à mon grand-père qui refusa au prétexte que chaque début de voyage avait pour effet de lui remuer les entrailles et qu’il ne valait mieux pas tenter le diable.

Sur nos talons, nous rattrapaient un couple avec leur chien et un fermier du coin qui semblait les accompagner. Un raccourci les conduisit rapidement à nous côtoyer. Nous nous saluâmes comme nous avions salué les rares personnes croisées sur le sentier puis ils retournèrent à leurs discussions sur les produits de la région et le micmac de l’appellation biologique. Derrière nous, apparut un quinquagénaire au pas rapide qui ne tarderait pas à tous nous dépasser.

Sitôt à notre niveau, j’en profitai pour me caler sur sa cadence. Il venait de Grenoble, avec Saint-Jean Pied de Port pour destination. Lui avait été à la messe parmi une centaine d’autres pèlerins, ça l’avait surpris de voir autant de monde. Sa précédente expérience du Compostelle reliait Genève et Grenoble. C’était un mois de novembre, il n’avait croisé personne. Les jours de verglas, il pouvait avancer sans peine, les autres, il lui arrivait de s’enfoncer dans la neige jusqu’à la cuisse et se résignait à récupérer le macadam. Sa vitesse me motivait, marcher avec lui m’épuiserait très bientôt. Vous imaginez ben ma surprise quand il déclara :

  • Vous marchez trop vite pour moi. Partez devant, nous nous retrouverons peut-être au village.

J’allais protester à la manière d’un soldat des films de guerre puis me rappelai que ma solidarité devait se diriger vers un autre :

  • Non, je vais plutôt attendre mon grand-père, on fait cette marche ensemble.
  • Très bien, nous nous retrouverons peut-être au village, je n’ai pas encore fait de pause déjeuner.
  • Entendu, à plus tard peut-être !

 

Raconter le Chemin

Un coin de prairie semblait tout indiqué pour l’attente, je m’y assis puis sortis mon téléphone. Quand le couple au chien me dépassa, ils me dirent que le grand-père ne tarderait pas à venir. Oh, vous savez, je n’étais pas pressé, je profitais de ce mélange de fraîcheur et de soleil typique des hauteurs et des hivers, mais il arriva effectivement après cinq minutes.

  • Tu fais la sieste ?
  • Non, je lis un livre sur mon téléphone, j’en ai pris pas mal pour m’accompagner. Là, c’est Trop de bonheur d’Alice Munro mais j’ai aussi pris Immortelle randonnée
  • Le Ruffin ? Ce bouquin est nul. C’est n’importe quoi, beaucoup trop romancé, il en fait des tonnes. On me l’a offert pour mon anniversaire mais il n’est vraiment pas terrible. Par contre, mamie a adoré.

Je n’avais lu que Globalia que j’avais trouvé correct mais, pensant moi aussi à écrire sur le Chemin, une question se posait tout naturellement : qu’écrire sur des journées de marche et de discussions passagères ? Sûrement des phases introspectives, des réflexions sur le sens de la vie, peut-être, mais sur deux mois de pèlerinage, chaque instant ne pouvait pas être intéressant. J’éprouvais une profonde admiration pour ceux qui arrivaient à tirer beaucoup de pas grand-chose, des bribes de vies dans lesquelles les lecteurs pouvaient se retrouver ou se situer. Moi, je racontais surtout le notable, certaines situations étaient tellement extraordinaires qu’il fallait romancer le moins possible, par honnêteté, par devoir vis-à-vis d’événements que certains prétendaient déjà qu’ils étaient inventés.

J’aurais aimé employer une licence artistique, enjoliver mes phrases pour des aventures plus littéraires, c’était risquer me décrédibiliser. C’était trop important de témoigner du monde tel qu’il est, ou tel que je l’ai vécu, après un certain nombre d’expériences c’est pareil. Camille ajoutait qu’il n’avait pas apprécié la dimension spirituelle d’un Ruffin devenant progressivement croyant pour se convertir au bouddhisme au terme du pèlerinage.

A quel point faut-il être instable, à quel point faut-il être anxieux pour se réfugier dans une croyance. Je jugeais Ruffin sans le connaître ni même l’avoir lu, près de le qualifier d’affabulateur, puis je me rappelai mon premier journal de voyage, celui que je complétais chaque fois que je trouvais une bibliothèque en Angleterre, en Ecosse. Sans style ni accent, j’épiloguais sur la morsure du voyage, expliquais être tombé dedans pour de bon et que jamais il ne s’arrêterait.

A l’époque, c’était un mensonge, j’avais tout juste commencé mes études, je voyagerais durant les vacances. Je souris à la pensée que j’y étais parvenu, finalement, au voyage continu, quatre ans après mes mots, quatre ans avant aujourd’hui. La réalité s’était calée sur la fiction. Que diable allais-je pouvoir écrire sur le chemin ?

 

La Chapelle Saint-Roch

Nous atteignîmes bientôt la chapelle Saint-Roch, petite bâtisse apparemment peu fréquentée, je posai mon sac pour y entrer. Un oiseau avait fait son nid sur le crucifix principal, contre l’épaule du Christ. De la musique religieuse était diffusée en continu, elle n’apportait rien, je préférais les lieux de culte muets. Je m’assis tout de même sur un banc et mis mes mains en prière :

Notre Père qui êtes aux cieux, au nom trop souvent mal employé, je voudrais déposer une prière pour Geneviève de Sainte-Geneviève, qu’elle ne vive que des jours heureux, elle le mérite, vous savez ? Et si tu pouvais filer des coups de pouce à tous ceux qui m’ont aidé jusque là. Moi, j’aurais pas assez de temps pour tous leur rendre la pareille. Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Amen.

Ce n’était pas une cathédrale mais si chaque bâtiment religieux était un catalyseur de requêtes divines, on pouvait considérer que j’avais honoré ma promesse. C’est à ce moment que Camille me rejoignit, j’empruntai son appareil photo, ayant laissé toutes mes affaires dehors, par terre, pour soulager mes épaules ou pour ne pas faire désordre dans le monument, je ne sais plus.

A la sortie, nous croisions un groupe de cinq sexagénaires, ils me demandèrent immédiatement si je comptais faire l’intégralité du chemin pieds nus, je n’ai pas eu le temps de répondre que mon grand-père nous présentait comme réunionnais puis précisaient que j’arrivais d’Irlande. Le type qui n’avait rien compris dans le flot d’informations trouva que les irlandais avaient des gènes solides.

 

Montbonnet

Bref, nous arrivions aux abords de Montbonnet (qui, dans ma tête, ne cessait de venir comme Montbo, Montbon, Montbonnet, c’est fou le pouvoir de la publicité, même de celles auxquelles on n’a pas vraiment été confronté), le soleil rayonnait, mon ventre gargouillait. Camille proposa une halte au bar du patelin, situé après une montée un peu raide, il apparut comme une récompense. Il restait une table libre en terrasse, une quinzaine de pèlerins de groupes divers étaient déjà installés. Il y avait des mômes de moins de douze ans, des types de plus de cinquante, pas d’entre deux, j’allais peiner pour me faire des potes.

Tandis qu’on s’installait, le grand-père salua nos trois voisins les plus proches, un couple de grands-parents et leur môme adolescent, si proches qu’on avait la sensation de s’asseoir avec eux. Ils ne répondirent pas, il ne m’en fallut pas plus pour détester les premiers impolis du voyage. Camille dégrafait encore ses affaires quand je m’enfonçai dans une chaise en plastique. La vue sur les volcans était tronquée par une large bâtisse mais on était quand même en mesure de l’apprécier. Aux discussions tombées dans mon oreille, je compris que nos voisins constituaient un Etat à eux seul. La majorité de leurs mots résonnait l’ennui, la banalité crasse, les autres soulignaient la tyrannie de la grand-mère. Malgré le soleil, elle glaçait l’atmosphère.

Je commandai un sandwich au fromage et un sirop de cassis, le môme qui avait déjà mangé se voyait refuser plus de nourriture. Il avait faim, insistait-il, il ne mangerait pas, avait-elle décrété. Un autre pèlerin qui marquait aussi la soixantaine arriva, comme il ne savait où s’asseoir, Camille lui offrit de s’installer avec nous. C’était une endive, on aurait pu le croire simplement timide ou peu loquace, il répondait aux questions par des « oui, oui, oui » ou « non, non, non » un peu mous mais parvenant quand même à perdre de leur assurance dans ce semblant d’écho. Mon grand-père qui voyait l’opportunité d’une conversation lui posait davantage de questions, toutes répondues par des lieux communs. Pour toute participation au dialogue, il ne répétait que les dernières phrases. A ma gauche, la vieille enchaînait les remarques désobligeantes à propos de son petit-fils puis de son mari, éteints comme pas permis. De toute évidence, le chemin de Compostelle ne me rendait pas plus tolérant.

En plus, ma commande se limitait à une demi-baguette non moelleuse dans laquelle on avait fourrée quatre portions d’un camembert premier prix. C’était donc ça, un pèlerinage ? Une nourriture inepte et chère parce que les marcheurs n’avaient pas le choix. Nos aliments engloutis, nous nous remîmes en marche, le taulier me demanda si je marchais pieds nus (oui) et si je comptais faire tout le chemin ainsi (on verrait bien), il était impressionné mais me dit qu’il me faudrait des chaussures pour certaines portions. Il avait le mérite d’être aimable, de me souhaiter un bon courage différent de ceux qu’il avait adressés à d’autres, il pouvait bien, à 3€70 le pain sec au camembert discount.

 

La première dernière portion

Nous n’avions plus que sept kilomètres jusqu’à Saint-Privat d’Allier et les pèlerins s’amassaient à l’entrée d’un chemin caillouteux, ils avaient tous plus de cinquante ans. Le papi piocha parmi eux pour converser tandis que je hâtais le pas, sautant de pierre en pierre. Réalisant que j’étais trop rapide, je ralentis un peu et surpris le voisin à parler de moi, admirant ma souplesse, mon endurance et fantasmant vingt années de moins.

Au début de la marche, les conversations ne sont pas longues, après vingt minutes nous reprenons notre propre rythme et nous détachons des groupes temporaires. Camille et moi étions de nouveau côte à côte. Il évoquait les jeunes marcheurs espagnols qui commencent cent kilomètres avant Santiago en chantant et gambadant.

  • Après deux jours, ils boitent, ils regardent leurs pieds, ils tirent la tronche. C’est que c’est pas une promenade, le Chemin de Compostelle, c’est dur.

Je m’inquiétais, pour le moment, je me trouvais bien. Même si nous entamions une montée un peu rude à travers une portion de forêt, je me sentais capable. Bien sûr, jamais je n’avais marché si longtemps, l’épreuve me permettrait de connaître mon potentiel, peut-être mes limites. Nous saluâmes une dizaine de jeunes dans la vingtaine qui se reposaient dans l’herbe, les premières personnes de mon âge. Je ne m’arrêtai pas mais j’étais enchanté de ne pas être le seul jeune du GR65.

Durant la dernière descente, nous nous fîmes rattraper par une autre jeune, peut-être quelques années de plus que moi. Une fois encore, je me calais sur son rythme et ses premiers mots, bien qu’impeccablement français, étaient teintés d’un accent que je ne savais définir. Elle pouvait être d’outre-Manche, d’outre-Atlantique, de n’importe où, m’enfin, pas d’chez nous.

  • Je suis Danoise, de Copenhague.
  • Mais, comment se fait-il que ton français soit excellent ?

J’avais toujours trouvé très curieux qu’on apprenne le français plutôt que l’anglais ou l’espagnol, notamment à cause de sa difficulté et de son rayonnement limité.

  • Personne ne parle danois dans le monde, et c’est un petit pays, il faut qu’on apprenne d’autres langues si on veut connaître plus de monde.

Elle comparait aussi le pèlerinage à ce qu’il fut, témoignait de l’augmentation des prix ces cinq dernières années et du côté commercial en exergue depuis peu, le Compostelle était devenu à la mode et les gîtes fonctionnant sur le système de premier arrivé, premier servi, le chemin perdait de son caractère spirituel. Elle parcourait annuellement des portions différentes, cette fois, elle pensait rejoindre Saint-Jean Pied de Port à coups de trente kilomètres par jour, dix de plus que nous. Ses amis ne comprenaient pas qu’elle randonnât à chaque vacances, elle n’était pas croyante et se sentait commettre une imposture, parfois, à marcher avec les pieux. Cela dit, elle préférait l’Eglise protestante, majoritaire au Danemark, puisqu’elle était plus sobre, qu’elle ne s’encombrait pas de fioritures. Emporté par nos échanges – marche, culture danoise, voyage, cinéma – je ne faisais plus du tout attention au papi. Il me rattraperait, on arrivait bientôt.

A Saint Privat, je sentais déjà l’accumulation d’une marche sans chaussure, le dessous de mes pieds fourmillait de légères douleurs. Soulagé d’avoir atteint l’étape je n’imaginais pas pouvoir faire dix kilomètres de plus. On aurait des journées difficiles, des distances similaires aux siennes, mais il fallait nous roder, commencer plus raisonnablement. Aux premières maisons, une famille avait dressé une table en extérieur dont il ne restait pas un centimètre carré d’espace libre : du melon, des salades, des grillades et des bouteilles.

 

Saint-Privat d’Allier

On investit la terrasse d’un bar baignant dans le soleil pour continuer la conversation, il était encore tôt, près de 15h. J’expliquais n’être techniquement pas du tout préparé au chemin. Non seulement mon sac n’était pas fait pour la randonnée, je transportais aussi – et associai le geste à la parole – cet ordinateur portable de cinq kilo. Ses yeux s’écarquillaient, elle ne put réprimer un sourire aussi large que moqueur :

  • Mais, tu es stupide !
  • J’apprécie ta franchise, répondis-je en riant.

Je n’avais pas trouvé où poser la machine, la remplacer par un ultraportable le temps de la randonnée, et comme je n’avais pas de maison, j’étais bon pour porter ce fardeau tout du long. Le reste était léger, mon sac ne devait pas peser plus de dix kilo, du moins le présumais-je. Elle était surprise de mon voyage avec le grand-père et ses 78 ans, davantage quand je lui dis que nous allions faire du couchsurfing ensemble. Ne se rappelant pas l’avoir vu et piquée par la curiosité, elle décida de l’attendre pour voir le marcheur vietnamien qui lui paraissait bien courageux.

  • Au fait, je m’appelle Antoine. (Je dus la reprendre un peu sur la prononciation.)
  • Moi, en français, on m’appelle Brigitte.
  • Birgitte en danois ? (Oui, c’était ça.)

Camille nous rejoignit rapidement et me prêta son téléphone pour appeler Isabelle, chez qui nous allions passer la nuit. J’avais une légère appréhension, ce serait la toute première expérience du papi chez l’habitant. Répondeur, la pression montait, un plan foireux saborderait définitivement les possibilités d’hébergement chez l’habitant. Parmi nos voisins de terrasses, des rumeurs circulaient que les gîtes de la prochaine étape étaient tous complets, quelques coups de fil le confirmèrent. Seul le camping municipal disposait d’un chalet de sept places sans réservation, ce serait aux premiers arrivés, comme en Espagne.

Le jour d’avant Compostelle

Tours – 14h

Le TARDIS venait tout juste de tomber hors du vortex spatiotemporel quand sonna mon téléphone. Le Docteur attendrait un peu avant de remédier à la situation, Sandra, contre qui je me blottissais durant l’épisode, et parfois sans épisode, attendrait aussi.

  • Pierrot ?
  • Oui, Antoine, commença-t-il, t’es où ? Papi s’inquiète de ne pas pouvoir te joindre, il est arrivé au Puy en Velay et ne sait pas où tu es.

Temps de digestion de l’information, avais-je failli à mon devoir ? Il me semblait pourtant lui avoir indiqué que je n’arriverais qu’au soir. Puis, ayant mon numéro, il pouvait m’appeler à loisir plutôt que de passer par mon cousin.

  • En tout cas tu devrais l’appeler, il est un peu agacé.

Je raccrochai (non sans avoir ajouté un « Ok, bisou, merci d’avoir appelé » mais ça fait plus série américaine de ne pas l’inclure dans l’histoire) appelai le grand-père immédiatement puis m’adressai à son répondeur :

  • Bah alors papi, tu perds la tête? Je t’ai envoyé un message hier pour te dire que j’étais en Bretagne et que je ne pouvais pas être au Puy avant aujourd’hui. Je suis arrivé à Tours hier minuit et bouge dans l’après-midi. Ne t’inquiète pas, demain, sept heures, on part sur le Chemin de Compostelle, comme prévu. Allez, bisous, grand-père la boule !

 

Des voitures et des bites

Après que le Docteur eut sauvé la planète d’une énième invasion et que je vérifiai au moins autant de fois l’itinéraire à venir (Tours-Bourges-Clermont-Ferrand-Le Puy), Sandra me conduisit jusqu’au péage du sud tourangeau, directement sur l’axe de Bourges. En passant, on prit deux autostoppeurs avignonnais qui se rendaient à Bourges. Equipés d’une bouteille de rhum, ils se désolaient de ne pas pouvoir picoler en faisant du stop mais comptaient bien sur leur soirée pour éponger leurs souvenirs et leurs foies en dégustant du sanglier.

  • Allez, titine, sortit Sandra en faisant rugir (quoique miauler serait un terme plus adéquat) le moteur de sa R5.

Je trouvai drôle ces noms génériques que l’on donnait aux choses, exposant mes exemples : titine pour les voitures, popol pour les phallus et… non, je ne trouvais pas d’autre exemple.

  • Moi, la mienne, c’est Gilberte, dit l’un des autostoppeurs.
  • Tu appelles ta bite Gilberte ?
  • Non, ma voiture, c’est ma voiture qui s’appelle Gilberte !

Arrivés au péage, j’embrassai goulûment Sandra : « C’est toujours comme ça que je remercie mes conducteurs. »

Puis vint l’attente. Peu de trafic, voitures pleines et n’allant pas dans notre direction, il fallut un quart d’heure avant qu’on nous signalât qu’il était interdit de rester au péage, que nous devions rebrousser chemin jusqu’au rond-point, à cinq cent mètres de là. Je compris que c’était une idée foireuse, me remémorai une route passant par Châteauroux et par le rond-point sus-cité, vérifiant qu’elle était bien plus fréquentée, je m’y engageai, ça me dégourdirait les jambes.

 

Les routes alternatives

Les trois premières voitures ne m’emmenèrent que sur des portions assez courtes, une quarantaine de bornes jusqu’à Perrusson. Là, je me fis prendre par un quinquagénaire de retour de Bretagne et partant rejoindre sa femme à Brive-la-Gaillarde. Sa playlist pour le moins éclectique était composée des Clash, Santana, Mozart, Céline Dion, Mylène Farmer, Jeff Buckley, Verdi, Pink Martini… plus ou moins dans cet ordre.

Arrivés à Châteauroux et réalisant que je n’étais pas à un détour près, j’acceptai sa proposition de poursuivre jusqu’à Brive-la-Gaillarde pour être situé sur un axe réputé pour être passant. Arrivés à Limoges, réalisant que ledit détour ferait rien moins que 300 kilomètres, je révisai mon jugement et me fis déposer à Panazol pour couper par une petite route en suivant les panneaux Clermont-Ferrand.

Même pas deux minutes d’attente avant que Karine « avec un K » me prît en stop après une légère hésitation et une poignée de main cordiale. Charentaise, animatrice et serveuse en boîte de nuit, Karine déteste les religions et pense que le monde est composé d’énergies spirituelles, a travaillé en usine mais comprend que certaines personnes s’épanouissent dans le travail à la chaîne, me fait tenir le volant quand elle roule ses clopes (encore que, piètre rouleur, c’est moi qui me suis proposé) et se rend à Clermont-Ferrand parce qu’elle a entendu que la cathédrale y était belle (ce que je ne manque pas de confirmer). Elle s’extasie devant tel faon, tel chat, tel écureuil bondissant d’effroi à notre passage et devant la nature en général, honnissant le progrès et l’homme destructeur de nature qui procure d’elle-même tous les soins nécessaires à l’humain. Je n’en jette plus, Karine, aussi jolie qu’hippie, me rappelait la Storm de Tim Minchin, et j’ai toujours beaucoup aimé les Storm.

 

Promenade Clermontoise et conventions sociales

Âme adorable prête à dormir dans sa voiture, je lui proposai de demander à mes connaissances clermontoises si leurs portes pouvaient s’ouvrir pour la nuit. Ca faisait plus de deux ans que je ne les avais pas vues et ça tomberait à la dernière minute mais ça pouvait valoir le coup. Après quelques tweets de refus désolés, les vacances estivales tendent à voir les villes désertées de ses habitants, je lui indiquai la route à travers ville et souvenirs embués et nous nous garâmes au jardin Lecoq à côté duquel vivaient des amies, je reconnaitrais leur immeuble en passant devant. Censées déménager dans dix jours, elles passaient peut-être leurs derniers moments à l’appartement.

Il n’y avait pas signe de vie chez elles, je leurs envoyai un message au cas où et proposai à Karine de nous promener dans la ville noire en attendant une réponse. Comme il était 22h, je ne comptais plus arriver au Puy à une heure décente. De toute façon, on ne m’attendait pas avant le matin. Nous passions par le vieux centre, admirions la cathédrale puis arpentions la place Jaude. Karine en profita pour envoyer un message « CLERMONT C’EST TROP BEAU !!! » à un local rencontré quelques jours plus tôt, même qu’ils avaient fait du catamaran ensemble. Je soulevai l’option « demander au garçon s’il pouvait l’héberger » mais elle ne voulait pas déranger.

Au même moment, je reçus un message d’une des amies dont j’avais vanté les mérites :

« Tu sais, je ne suis pas très douée avec les conventions sociales, mais je crois que demander le gîte à quelqu’un qui est en plein déménagement, c’est à la limite du foutage de gueule. »

Un temps. Je relus. Soufflé par la violence du propos, je considérais les fois où j’avais hébergé des voyageurs dans des appartements où je n’avais pas de matelas, même pour moi, je ne reconnaissais pas l’amie que j’avais aidée lors de son précédent déménagement, même qu’elle m’y avait logé. Qu’elle ne fût pas emballée à l’idée d’héberger une inconnue, quand bien même j’en disais le plus grand bien, je le comprenais, mais l’argument des conventions sociales et du foutage de gueule me resterait en tête pour le reste de la soirée.

Heureusement, l’homme au catamaran se proposa spontanément d’offrir le gîte à la belle charentaise qui accepta de me conduire jusqu’à l’aire de service de Veyre, vingt kilomètres au sud. Il m’en restait 113 jusqu’au Puy, je pouvais dormir dans la station essence et espérer arriver pour 7h du matin, j’étais suffisamment proche. Je fis la bise à Karine, pas comme je remerciais tous mes conducteurs, nous échangeâmes Facebook et numéros en se disant qu’un jour, peut-être voyagerons-nous ensemble.

 

L’ange de minuit

Bien que prêt à sortir mon sac de couchage, je tentais de demander aux quelques conducteurs s’ils pouvaient m’approcher, on allait à Montpellier, Clermont, Paris mais pas au Puy. Après dix minutes, je consultai une carte pour constater n’être pas très loin de la nationale qui s’y rend directement et décidai qu’il serait plus facile de demander à y être déposé, quitte à passer la nuit dans un fossé, pour ne trouver au matin que des voitures qui iraient à la ville des pèlerins.

Sans grand espoir, je demandai à un homme qui sortait d’une voiture dans laquelle se trouvait femme et enfant, pas la meilleure cible aux alentours de minuit. Pourtant, Stéphane n’hésita pas à m’accepter dans sa voiture bien qu’il s’en allât à Perpignan. En pleine conversation téléphonique, je fis la connaissance de Stéphanie (« Stéphane et Stéphanie, ça s’invente pas. »), sa compagne asiatique, vietnamienne me dit-elle.

  • Ça ne se voit pas sur mon visage de blondinet aux yeux verts, répondis-je, mais j’ai aussi des racines asiatiques. Mon grand-père, que je rejoins demain pour le Chemin de Compostelle, est 100% vietnamien. C’est ma sœur qui a pris les gènes, l’an dernier en Thaïlande, tout le monde lui parlait thaï.

Au téléphone, j’entendais le conducteur prononcer des paroles bienveillantes : « Dites-lui bien de ne pas replonger dans son ancienne vie. C’est normal, monsieur, je suis ravi d’avoir pu aider. Maintenant, c’est à elle de se prendre en mains. »

Quand il raccrocha, Stéphane, malien habitant à Boulogne-Billancourt me raconta d’abord l’histoire du Mali, les touaregs armés par Kadhafi, la chute de la Lybie et le déséquilibre entre les militaires locaux et les mercenaires. Après un autre coup de fil que je devinais plein de remerciements, je demandai :

  • Vous avez sauvé quelqu’un ?

Il sourit :

  • On vient de Boulogne-Billancourt, on était censés partir pour Perpignan à neuf heures mais j’ai reçu un coup de fil d’un ami. Il a vu une femme faire tomber son sac plastique au Carrefour et l’a aidée à ramasser ses affaires. Seulement, elle avait une balafre et un cocard. Il l’a invitée chez lui pour lui offrir le thé et écouter son histoire puis m’a appelé. On est allé chez elle, tous les trois, il y avait deux types, des baraques, mais ils ont pas compris ce qui se passait. « C’est fini, on a dit. On l’emmène avec nous. Vous ne la verrez plus jamais. N’essayez pas de la revoir. » Ils ont bien essayé de nous engrainer mais ils étaient trop surpris, je crois. On a mis ses affaires dans des valises, on lui a acheté un nouveau numéro de téléphone et on lui a demandé si elle avait quelqu’un chez qui aller. Elle a de la famille à Angers alors on lui a payé le train. C’est son frère qui m’a appelé pour me remercier, là. Mais on n’a rien fait, on est chrétiens, on a juste suivi la parole de Dieu.

J’avais beau critiquer ceux qui agissent au nom des religions, Stéphane m’avait soufflé. Je me retins de dire que la majorité des bonnes actions pieuses dont je pouvais témoigner étaient surtout musulmanes. L’Eglise m’avait toujours paru vieille et inaudible, ses paroissiens égoïstes et frileux à faire le bien. J’avais bien été aidé quelques fois par de bons chrétiens mais le conducteur avait poussé la charité à un autre niveau.

Stéphane me parlait de la foi :

  • Toi aussi, tu dois l’avoir pour voyager comme tu le fais.

J’opinai mollement. La spiritualité m’avait toujours résisté, c’est la réalité qui m’avait donné foi en l’homme. On m’a tellement aidé à tout instant de ma vie que je ne pouvais pas croire le monde aussi mauvais qu’on nous le présente. Par souci d’honnêteté, je n’en avais pas le droit. Dieu, par contre, me boudait toujours. Les fantômes, les esprits et les oracles partageaient son mutisme.

J’indiquai la sortie 20, « Vous pouvez me laisser là. D’ici, je pourrai marcher. » Il n’y avait ni lampadaire ni maison alentours, pénombre serait un euphémisme.

  • Je vais te déposer au prochain village. On ne peut pas te laisser au milieu de la nuit, loin de tout. On a déjà huit heures de retard sur notre planning, on n’est pas à ça près.

On traversait un village désert, il décida de me conduire plus loin, à Brioude.

  • S’il n’y avait pas encore 80 kilomètres jusqu’au Puy, je t’y aurais conduit mais la route est encore longue jusqu’à Perpignan.

Je ne savais quoi dire, ils en avaient déjà tellement fait pour moi et pour l’autre. Au moment de nous séparer, nous nous remerciâmes mutuellement. Mon mode de vie lui insufflait de l’espoir, me dit-il, je n’ai rien pu répondre, encore sonné par tant de gentillesse.

 

Marche nocturne

Bien qu’ayant été laissé dans la lumière, je me lançai sur la route du Puy, incapable de marcher sur le bas-côté tant la visibilité était nulle, je risquais de buter contre d’invisibles obstacles. Chanceux que la route fût quasiment déserte, je pouvais marcher à bon pas, ne distinguant que les lignes blanches sous un ciel vierge d’astres. Quand une voiture passait, j’allumais l’écran de mon portable et l’agitais en gestes amples, tâchant au possible de masquer mon désespoir. Chaque véhicule éclairait un panneau « Interdit aux piétons », que je feignais ne pas voir au cas où j’aurais à m’expliquer avec la police, et prenait un temps fou à être bouffés par l’horizon. Un monospace s’arrêta avant un pont de fer :

  • Tout va bien ? me demanda le passager qui descendit à peine sa vitre pour prévenir une attaque à la gorge.
  • Bôf, je vais au Puy et faire du stop au milieu de la nuit n’est pas le moyen le plus sûr de m’y rendre.
  • Ah désolé (il semblait sincère), nous sommes plein plein plein (je jetai un rapide coup d’œil mais ne distinguai pas la banquette arrière).

Je voulus arguer que je passais partout, que j’avais même déjà été pris sur le toit d’un 4×4 mais je prétendis comprendre et leur souhaitai une bonne nuit, les laissant m’abandonner au silence, dans cet espace sans trait qui trompait le mouvement, où je ne réalisai même pas avoir traversé le pont. D’autres voitures qui passaient sans s’arrêter m’interrogeaient, leurs conducteurs faisaient-ils partie de ceux qui prennent des autostoppeurs mais pas la nuit, non, parce qu’on ne sait jamais. C’est drôle, il me semblait plutôt que le voyageur n’était jamais plus vulnérable que la nuit, que c’était le moment où l’aide est la plus précieuse puisqu’il n’y avait aucun recours de transports publics passé une certaine heure.

 

Le dernier coup de main

Enfin, une voiture s’arrêta pour m’emmener, non pas au Puy mais pas loin, puisqu’au volant se trouvait un jeune habitant de Langogne qui commencerait le travail huit heures plus tard. Il revenait de Bordeaux où il avait retrouvé sa nouvelle copine sur un coup de tête et qu’il avait quitté assez tôt pour être rentré avant minuit mais un camion dissimula au mauvais moment le panneau qui indiquait la sortie, le laissant se fourvoyer de cent kilomètres en direction de Royan. Il dut les parcourir dans le sens inverse depuis une aire d’autoroute, manœuvre qu’on lui reprocha de retour au péage, il aurait dû quitter l’autoroute et y entrer de nouveau, au lieu de ça, on lui faisait payer une majoration sur son trajet erroné.

Pour rattraper son retard, il avait gardé le pied au plancher sans être certain d’avoir échappé à tous les radars et ça faisait une heure qu’un claquement continu se faisait entendre dans le moteur. Autrement, il m’aurait bien déposé à destination mais toutes ces mésaventures le poussaient à rentrer chez lui au plus tôt, il était fatigué. C’est ce qu’il m’expliquait tandis que l’épuisement me décrochait du monde réel, me plongeait dans l’absence, je piquais sévèrement du nez mais osai quelques phrases dignes de Derren Brown :

  • Je comprends tout à fait, moi aussi je suis mort, je ne rêve que d’entamer ma nuit. Vous allez me déposer où ? A sept kilomètres ? Ca va, ce n’est qu’à une heure de marche, c’est rien par rapport à tout ce que j’aurais dû faire si vous ne m’aviez pas pris. C’est rien par rapport à ce que je marcherai les quarante prochains jours.

Je laissais décanter, sentis l’idée faire son chemin et le laissais dire, tout naturellement :

  • Ca fera dix minutes en voiture, quitte à en être là, je vais te déposer aux Baraques.

Passant les Baraques, il ajoutait qu’il pouvait bien prendre trois minutes de plus pour me déposer directement au Puy. Je le remerciais du bout de mon asthénie et entrepris de trouver un endroit où dormir. Il était trop tard pour croiser une bonne âme dans la rue, je poussais les portes de garages et d’entrées d’immeubles pour me rendre compte que derrière chacune se cachaient des décombres. Cette partie de la ville n’avait que des façades, ses bâtiments étaient aussi creux que ceux des parcs d’attraction, un ersatz de cité, à peine un décor. Une porte mal fermée me permit quand même d’accéder à une cage d’escalier, je montai jusqu’au dernier étage, serrant les dents et la colonne vertébrale au moindre crissement de marche puis déroulai mon sac de couchage sur un sol poussiéreux à l’abri des regards.

Il était deux heures du matin, le pèlerinage commencerait quatre heures plus tard.

Love is in The Eire (Première partie)

“Chew, come here for a minute.”

Il est trois heures du matin, j’ai interrompu Caifei en pleine conversation Skype avec la Malaisie mais je l’entends se lever de bonne grâce, ouvrir la porte pour m’interroger du regard. Par souci de compréhension pour les moins anglophones d’entre vous, le texte qui suit est une traduction de l’anglais, comme la plupart des dialogues de cette histoire. Il faut rappeler qu’on est en Irlande et, quand bien même certaines demoiselles baragouinent quelques mots avec le plus charmant des accents, le français n’est pas monnaie courante en ces lieux.

« J’ai préparé l’itinéraire pour demain, tu viens jeter un œil ? »

Après m’avoir suivi en France, Espagne et Portugal, Caifei glissait lentement de l’enthousiasme à la fatigue. La descente n’était pas constante, les paysages gallois, quelques rencontres et le fait d’avoir été pris en stop sur un voilier pour traverser la mer d’Irlande ont provoqué des poussées d’émerveillement que seuls les derniers jours avaient su émousser. La malaisienne était sur les rotules. Après de longues marches dans les montagnes de Wicklow, une marche hors-piste qui nous conduisit sur le domaine de Monsieur Guinness – dont on se fit virer sitôt qu’on y posa le pied sans aucun égard pour les difficultés qu’on avait dû surmonter – du camping sauvage au milieu du brouillard et quelques autres épreuves, je la savais usée jusqu’à la corde.

Trajet sud-Irlande

Il ne faut qu’une seconde pour la couper nette, la corde. Son visage s’éboule dans une forme comique de décomposition, son bronzage prend des teintes blêmes, les yeux se débrident et la mâchoire tombe : « Sept heures de trajet ? Vraiment ?
– Mais ça passe par plein de petits coins sympas ! Le château de Cashel, Cork, le parc de Gougane Barra et Killarney, j’ai aussi ajouté un petit détour vers l’île Dursey qu’on m’a conseillée hier ! »

L’enthousiasme fortement appuyé pour souligner la joie et la bonne humeur que j’éprouverai à me malmener achève de la convaincre : « Antoine, me lance-t-elle en dressant l’inventaire des diverses sources d’épuisement traversées jusqu’à présent, je crois qu’il faut qu’on arrête là. »

Le sourire vaguement désolé, j’insiste sur la brièveté de mon séjour irlandais comparé à tout ce qu’il faudrait y faire, comprends que nos attentes s’opposent et que, bon, si c’est comme ça, c’est pas bien grave, hein, je peux bien voyager seul.

C’est une libération. Entendons-nous, j’ai adoré voyager avec elle, là n’est pas la question, mais j’avais trop fantasmé l’Irlande pour m’encombrer d’un partenaire, j’avais choyé l’idée de traverser le vert des plaines et des pubs en alternant rencontres et solitude. Je chérissais l’image d’un pain dont il faudrait retirer la moisissure pour étaler un pâté à 2€, le cul dans la tente et les pieds dans l’eau. Que voulez-vous, je suis l’homme des plaisirs simples.

Après une courte nuit, on s’accompagne quand même jusqu’à Kilkenny, on prend vingt minutes pour flâner dans son parc, près du château puis on se fait l’accolade, sachant qu’on se reverra peut-être en Irlande, peut-être en Islande, sûrement après puisque nos trajets à venir partagent beaucoup d’étapes et la même destination.

Passer du groupe au solo requiert quelques modifications, ne pouvant plus compter sur sa tendance asiatique à immortaliser chaque iota de la planète, je dépense 30€ en chargeur et carte SD pour l’appareil photo qui m’accompagne sans servir depuis dix mois. Au sac à dos sur lequel sont déjà accrochés la tente et le sac de couchage, j’ajoute un sachet de provisions et rien d’autres. Sur le plan logistique, en fait, ça ne change pas tant de choses de se retrouver seul. Le cœur léger et le sac pas si lourd, je marche jusqu’à la sortie de Kilkenny, m’interrompant seulement pour demander mon chemin. Je ne m’embête pas avec une pancarte, persuadé que le pouce suffira.

Je franchis en même temps la frontière de la ville et de la probabilité (commençons sur une base de 100%), pour preuve, c’est un break espagnol – trouver une voiture espagnole en Irlande (30%) bondé d’une famille (29%) avec trois mômes (20%) qui s’arrête (0,12%) pour me prendre (0,01%). Il s’avère que ces très chouettes asturiens quittent leur Espagne du nord pour l’Irlande du Sud avec le projet Tu Familia en Irlanda, qui propose de prendre en charge l’installation des espagnols souhaitant étudier au pays des farfadets.

Si le trajet m’a permis de pratiquer mon castillan en bonne compagnie, il m’a surtout mené, non pas à Cashel comme j’avais cru comprendre, mais à Castelcomer dont je n’avais rien à faire, où je n’aurais jamais dû passer, n’étant pas sur la route, mais alors pas du tout. Il m’a fallu deux voitures, un camion puis une autre voiture pour atteindre Cashel. Sur la route, un patelin m’a fait froid dans le dos, il s’agit de Durrow qui celèbre comme chaque année depuis cinq ans le Scarecrow Festival, dont le but est d’envahir les alentours d’épouvantails. Le concept, déjà inquiétant en soi, fout franchement les boules quand tu réalises qu’il n’y a presque personne pour vivre à Durrow, qu’il s’y trouve bien plus d’épouvantails que d’habitants et, le pire de tous, qu’ils ont mis en scène certains de ces monstres de pailles sous les traits du groupe One Direction ! Je vous épargne le Capslock mais sachez que la terreur est à son comble, je frémis rien que d’y repenser.

Là, vous devriez avoir une photo de l’horreur décrite plus haut mais je viens d’acheter un chargeur et n’ai pas encore eu le temps de redonner vie à ma batterie, vous pourriez suivre un peu.

La voiture pour Cashel est conduite par Marie, accompagnée de Mary, qui viennent de Dublin pour se reposer, après leur escale au Rock de Saint Patrick, à l’abbaye de Glenstal qui est « fabuleuse », je n’ai aucune idée de son emplacement mais j’accepte avec plaisir quand elles me proposent de les accompagner. J’aime beaucoup leur manière de conclure chaque phrase par le prénom de l’autre, la passagère répond à chacune par des « Isn’t it ? », « Is it ? », « Does it ? » en abusant du subterfuge rhétorique avec la plus grande maladresse.

L’abbaye, bien que jolie avec son architecture moderne et le voile de fumée qu’elle abrite, lui conférant en plus de l’aura mystique une propension certaine au cancer du poumon, ne me paraît pas idéale pour passer un vendredi soir débridé. Je prends congé de mes nouvelles amies en les remerciant chaleureusement de la visite et prends la direction de Cork dont je me suis éloigné d’une bonne centaine de bornes.

Le conducteur pour Tipperary est un prêtre à la déformation professionnelle prononcée. Chaque mot est plein d’emphase, chaque parole passionnée, même ses vacances sur les plages grecques où, il espère, il ne fera pas chaud, semblent investies d’une mission divine.

Puis je rencontre Diarmuid. La quarantaine passée n’est parvenu à lui ôter ni la joie de vivre ni la beauté facétieuse, il dit se rendre à un mariage inhabituel, à ciel ouvert près d’un site préhistorique. Treize ans plus tôt, c’est là-bas qu’il célébra son union :

« On ne pouvait pas savoir le temps qu’il ferait mais comme le soleil brillait comme jamais ce jour-là, c’est plus d’une centaine de personnes qui se sont invitées. La mariée d’aujourd’hui a tellement adoré la cérémonie qu’elle a tout fait pour que son mariage s’y déroule mais c’est rare, les mariages irlandais sont généralement bien trop conventionnels. »

La combinaison air amusé, référence au wedding-crashing et soleil éclatant s’agrémente d’un :

« Le champ à droite, c’est le mien, à côté de l’arbre, là-bas, il y a une petite rivière, c’est parfait pour y camper. »

C’est là que je comprends : je n’irai pas à Cork. Il me dépose à Kilfinnane, à quatre kilomètres des joyeusetés en me lançant un See you later convenu, sans oublier d’ajouter : « Surtout, tu ne dis pas que c’est moi qui t’ai fait venir ! »

Une pensée rapide à l’itinéraire initialement prévu me fait sourire, je savais bien que je ne le suivrais pas de toute façon.

[Carte postale souvenir] La Las Vegas d’Afrique

Au milieu du désert, loin de toute cité, on a bâti une ville de jeux et d’esbroufe. La nuit, on la croirait composée de lumières à projeter au loin l’ombre de virevoltants et d’animaux sauvages, dissimulant les sons de la vie sauvage par ceux des fêtes et des machines à sous. Non, ce n’est pas de Las Vegas qu’il s’agit mais de son alter ego sud-africain : Sun City, qui repose au milieu d’un volcan éteint.

Alors que la région est marquée par son aridité, cette ville artificielle regorge de fontaines et se pare d’une couverture de palmiers en oasis licencieuse d’où dépassent les tours de palais et les hôtels polygonaux que jouxtent des piscines à vagues démentielles. Démence, grandeur, outrecuidance, tels sont les maîtres mots de ce parc d’attractions pour accrocs du casino et des frivolités.

Ici-bas, l’artifice est assumé. Tout est plus grand, plus fou, plus faux qu’ailleurs, parfaitement en phase avec le projet de son fondateur, Sol Kerzner, lorsque la cité du soleil ouvrit ses portes pour la première fois, en 1979 ; le complexe de loisir jugé aujourd’hui encore comme le plus ambitieux du pays. Nous le comprenons avant même le portail d’accueil franchi, l’ambition du magnat de la finance est de nous en mettre plein les yeux, pont encadré de statues d’éléphants, décorations rococo du sol au plafond et lustres cristallins. Bien que les casinos se soient développés de part et d’autres de la contrée, on trouve en Sun City le parangon de la démesure. J’aurais tort d’évoquer une ode à la démesure, c’est plutôt le dubstep marteleur de la superbe.

S’il y a des familles pour profiter de la vallée des vagues, un lac artificiel – mais si vous êtes attentifs, vous aurez compris que l’adjectif est superflu – se remplissant de l’adrénaline des audacieux qui dévalent d’immenses toboggans pour ajouter aux vagues simulées celles des chutes vertigineuses, on trouve surtout des groupes qui se retrouvent autour de divertissements communs. Les golfeurs qui se retrouvent sur un green délirant avec vue sur la savane doivent guetter les singes pour ne pas se faire voler leurs balles, les férus du blackjack gardent les lèvres pincées pour ne pas insulter le troisième vingt et un consécutif de la banque et les passionnés du poker prennent des airs presque aussi fabriqués que les décors de leurs affrontements.

D’ailleurs, Sun City a hébergé la plus grande manifestation de poker du pays avec le Sun City Poker Tournament – Million Dollar dont le vainqueur est reparti avec quelques six centaines de milliers de dollars. Ça donne presque envie de se mettre aux cartes pour financer ses voyages, j’ai calculé : par rapport à mes dépenses actuelles, si je devenais centenaire, il me faudrait 6,0277777… vies pour écouler une telle somme même si les lieux comme Sun City y participent en les absorbant goulûment dans ses nombreuses activités. Dans une ville d’argent, tout se paye à prix d’or et il faut un budget pour y rester plus d’un jour – et la journée vaut déjà son pesant de rands – mais pourquoi ne pas goûter temporairement au luxe et au spectaculaire ? Les spectacles y sont d’ailleurs nombreux et l’une de ses arènes a accueilli des noms aussi prestigieux que Sinatra, Queen ou Rod Steward.

Sun City allume comme une tropézienne, s’exhibe comme une cannoise mais est aussi inabordable qu’une russe pour le petit portefeuille. Aussi truquée que décomplexée, elle tape à l’œil de tous et s’inscrit comme le pays de cocagne des aventures de Pinocchio, un lieu unique en son genre où des enfants majeurs passent leurs journées à flamber de richesses et d’excès sous le soleil de l’Afrique.

Les aventures d’un gentleman voyageur, 117 jours sur un bateau de croisière

Ca vous dirait, vous, un tour du monde sur un paquebot luxueux ? Fendre les mers et océans dans un bâtiment qui défie l’onde en lancinant à peine. Beaucoup en rêvent d’une telle croisière, entre salles de bal, minigolf sur le pont, piscine et aires de bronzage au beau milieu des flots. Simon Allix l’a fait en tant que gentleman voyageur pour une série de documentaires dont le premier des cinq épisodes sera diffusé ce soir sur la chaîne Voyage. Avant de s’embarquer dans cette aventure, le documentariste avait traîné sa caméra en Iran et au Népal, bien loin des destinations qu’il découvrirait durant les 117 jours de ce voyage sur le Queen Elizabeth.

Ayant eu l’opportunité d’assister à la diffusion du pilote, je le crois volontiers quand il affirme que les épisodes qui suivent sont meilleurs. Pour le premier mois à bord du vaisseau de croisière, ce fut une gageure de prendre des images du fait d’un capitaine « seul maître à bord après Dieu » peu conciliant et plutôt frileux quant à la présence d’une équipe de tournage. Entre l’interdiction formelle d’être une gêne pour les passagers et la méfiance envers les journalistes – « On a dû répéter cent fois que nous n’étions pas des journalistes. Ils craignaient qu’on fasse un sujet sur leur main d’œuvre philippine. » – il aura fallu le temps nécessaire pour se faire accepter.

Pourtant, les origines des employés sont une fierté dans la bouche du capitaine lorsque, au cours d’un discours, il félicite la diversité de l’équipage et des passagers. Les tensions ont fini par s’atténuer pour que s’instaure un véritable climat de confiance plus favorable à la réalisation d’un film. C’est donc assez difficile de se faire un avis concernant Les aventures d’un gentleman voyageur, il y a du bon et du moins intéressant. D’abord, il faut reconnaître que pour un tel voyage, il faut être en mesure de prendre de longues vacances qui ne sont pas accessibles au premier porte-monnaie venu. Dès lors, les passagers sont principalement composés d’une clientèle ventripotente plus proche de la tombe que du ventre de leurs mères, rares sont les plans sur des demoiselles en bikini et leurs jeunes paons bodybuildés autour de la piscine. Cela dit, ces plans existent comme dans un élan désespéré de prouver qu’il n’y en pas que pour les grabataires.

La deuxième faiblesse concerne le gentleman en question. Si ce n’est lors d’une séquence de bal pour laquelle il s’apprête, Simon Allix ne présente pas les caractéristiques d’un Arsène Lupin ou d’un Philéas Fogg. Le titre de l’émission en devient un brin mensonger mais il n’est pas impossible de voir notre protagoniste devenir peu à peu le dandy des mers qu’on attend.

Heureusement, il y a des parties intéressantes, notamment celles qui montrent les rouages et coulisses de cette ville flottante. De la salle des machines aux restaurants en passant par la case prison, c’est un régal que de découvrir les personnalités qui composent l’équipage et leurs rôles pour que la croisière se déroule sous les meilleurs auspices. On aime suivre ce gardien qui veille à la sécurité, on est touché par le témoignage cette hôtesse tiraillée entre sa famille et l’équipage avec qui elle passe plus de la moitié de chaque année. Et c’est tout naturellement que l’on se retrouve confronté à la thématique première de cette série, sans s’y être attendu : le départ loin de ses racines.

A chaque escale, courte comme une visite d’appartement, on rencontre des gens qui ont quitté leurs pays pour un autre et sont questionnés sur leurs appartenances. Se sent-on plus chinois qu’américain quand on a quitté la Chine avant son plus lointain souvenir ? Comment perpétuer des traditions ancestrales dans un pays qui ne nous a pas vu naître ? La question des origines, du mal du pays et de l’adaptation est traitée avec une douce curiosité et s’oppose au manque d’empathie pour les riches voyageurs.

Parce que c’est ce qui marque encore, plusieurs semaines après le visionnage de ce pilote, ces petits humains qui sont partis par besoin ou par envie, et font tourner la planète de gens biens plus aisés qu’eux. Et tant pour ces portraits que pour les paysages, les illustrations de Simon Allix, disséminés dans le film et dans un beau livre aux éditions Arthaud, sont teintées d’une poésie réelle, à des lieux de ce que pouvaient laisser craindre les tribulations d’un gentleman.

Les aventures d’un gentleman voyageur, c’est ce soir sur Voyage à 20h40

La Bible du Grand Voyageur, le guide presque plus important que ton sac à dos.

Voilà quelques jours que je parcours les pages de La Bible du Grand Voyageur, dernier ouvrage de Lonely Planet concernant le voyage non pas comme un circuit touristique mais comme une somme d’idéologies écologiques, économiques et d’échanges… Les citations qui introduisent chaque chapitre le rappellent : le plus important dans le voyage, c’est le voyage. C’est chercher la lenteur, la rencontre et le hasard, c’est prendre le temps de la découverte, oser déclencher l’inhabituel, apprendre la débrouillardise.

Sur ce sujet, le trio d’auteurs – dont font partie Anick-Marie Bouchard, globe-stoppeuse et amie que j’ai déjà évoquée ça et là sur le blog, et Nans Thomassey que vous pouvez voir dans le nouveau succès de la boîte de production Bonne Pioche avec l’émission Nus et culottés – ne se moquent pas de leurs lecteurs en proposant moult conseils allant de la préparation du sac à dos à la route du retour en passant par les déplacements, l’alimentation, le logement, les échanges interculturels et la sécurité. Si une bonne part de ces conseils coule de source pour les initiés, c’est avec plaisir qu’on voit nos méthodes validées et partagées par d’autres voyageurs, c’est tantôt avec surprise tantôt avec la stupeur d’un « Mais pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt ? » qu’on découvre des méthodes et techniques encore inappliquées qui ne perdent rien pour attendre, notamment concernant le revenu en voyage.

Sur le sujet, je dois bien admettre mes lacunes, ayant trouvé du boulot via Internet par hasard plutôt que par de profondes recherches, à la sempiternelle question «D’où tires-tu tes revenus ? » je peux difficilement apporter davantage qu’un haussement d’épaules : Ma méthode pour n’avoir pas le compte en banque dans le rouge consiste à dépenser le moins possible. Ma mère ayant balayé depuis longtemps mes espoirs de travailler en voyageant parce que les salaires du quart-monde ne lui semblaient pas viables, je profitais de retours en France pour travailler un peu entre deux voyages. Cette année, trois semaines dans un cabinet d’avocat me permettent de voyager toute une année. Je ne me suis jamais retrouvé suffisamment dans le besoin pour être contraint de trouver du travail et me disais que je trouverai bien quelque chose en situation urgente. Ca, c’était avant La Bible du Grand Voyageur.

L’avenir dira si des changements majeurs suivront effectivement cette lecture mais il est clair que l’encadré sur les guatémaltèques qui s’engagent à réaliser des missions proposés par leurs donateurs (p.50), les moyens pour monter idéalement un projet afin d’obtenir bourses, partenaires et sponsors m’intriguent, m’amusent et m’inspirent au plus haut point.

La chapitre sur la communication interculturelle m’a particulièrement interpelé en apportant des réponses simples à certains sujets délicats. Le fait de ne pas cautionner toutes les pratiques de l’autre au prétexte que telle est sa culture, par exemple. M’étant toujours gardé de juger quiconque et peu enclin au conflit, remettre quelqu’un en question parce que je ne partage pas son opinion est généralement inenvisageable. Je me demande plutôt qui je suis, moi, l’étranger, pour vouloir changer chez l’autre ce qui ne me convient pas. Cela dit, certaines coutumes méritent d’être discutées et sûrement même d’être combattues aussi farouchement qu’elles le sont dans le livre.

En vieux baroudeur qui a roulé sa bosse, j’ai cherché la petite bête, l’information manquante dans l’optique peut-être de pouvoir participer à une réédition prochaine. Peine perdue, les coquilles sont trop rares pour constituer des reproches sérieux et si la majorité des témoignages ont ce côté « En appliquant cette méthode, nous nous sommes retrouvés submergés par un bonheur béat, le monde est beau, les oiseaux font cui-cui. » – exception faite des quelques excellentes pages de Guillaume Mouton intitulées Freight-hopping : le wagon et le vagabond – ce guide est complet, pour ne pas dire exhaustif, tant pour l’aventurier que pour celui pour qui le confort est primordial, au point de rendre ineptes les conseils du blog puisque les réponses aux questions que vous vous posez et à celles que vous ne vous posez pas sont déjà répertoriées.

Adeptes et néophytes trouveront dans La Bible du Grand Voyageur un document clair et complet dont certains chapitres devraient être enseignés dans les écoles du voyage. Pour ma part, bien que déjà dévoré d’un bout à l’autre, il restera encore quelques temps dans mon sac à dos, pour la piqûre de rappel et pour optimiser les prochains déplacements.