La Dangereuse – Vendeurs d’enclumes

“Ma blonde a les yeux bleus comme la peur qu’elle m’inspire
De ces trente deux lames blanches au cœur de son sourire
Qui jamais n’altère de roses faiblesses son teint de marbre
Mais vous laisse à terre au pied d’une tigresse aux dents de sabre

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi

Moi qui jusqu’alors habillais mon lit
D’or et de flammes
Réchauffant mon corps en vain dans le lit
Brûlant des femmes

C’est finalement d’un regard glacé
Ma demoiselle
Qui fit dans mon sang d’homme ignifugé
Une étincelle

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi

Il faudra sans doute que j’y laisse un peu
De mes plumes
Ainsi que l’on goûte d’un fruit délicieux
L’amertume

Mais c’est sans question, doute ni douleur
Que je m’élance
Pendre ma raison, mon cou et mon cœur
A sa potence.

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi”

La dangereuse – Vendeurs d’enclumes


Une nuit d’hiver à Kautokeino

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-45°C

Jokkmokk, Suède, 3 février

Les suédois sont givrés.

Givré 1

Les suédoises sont givrées.

Givrée

Et moi, je suis givré d’être ici en pleine hiver pour des rêves dont je ne suis pas bien sûr qu’ils ont été les miens.

Givré 3

-45°C, même dans mes craintes les plus prononcées, je n’avais pas envisagé un tel froid.

Paysage de Laponie

Mes cils et cheveux blanchissent en quelques secondes et fusionnent instantanément, il faut bien dix minutes sur le pallier de la porte pour enfiler ou enlever nos protections hivernales, on peut difficilement prendre le temps de faire des réglages sur l’appareil photo – tantôt parce que l’écran est embué, tantôt parce que nos doigts souffrent trop pour s’y coller.

La photo que je déteste avoir ratée

Et pourtant, ça va, j’ai trouvé au fil du voyage les pièces d’équipement qui auraient pu manquer, des portes s’ouvrent chaque jour et des canapés s’offrent à moi. On fait mieux que survivre par ces températures, on est encore ouvert à l’inconnu croisé dans la rue et l’on compare les lieux d’où on vient.

Chiens de traîneaux

Pendant ce temps, sur mon caillou au milieu de l’Océan Indien, les gens se plaignent de la chaleur.

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Le doute aux aurores

Aujourd’hui, pour la première fois de mon existence de voyageur, je suis inquiet.

Ce que je recherche dans mes pérégrinations, c’est la rencontre, l’aventure et tout un tas de choses qui composent la liberté. Ne pas savoir le matin où je serai le soir, l’ignorer souvent même quelques minutes avant de débusquer une chambre de fortune, c’est grisant. Est-ce que je me fais vieux voyageur ? Toujours est-il que je n’ai pas mon insouciance habituelle pour cette aventure. Comment pourrais-je l’avoir ? La marge de liberté est tronquée par le climat. Par vingt degrés Celsius, c’est facile de trouver un abri nocturne, par moins vingt, sans hôte, je suis mal.

Je sais bien que mon autonomie dépend du bon vouloir de mes contemporains. J’avance dans leurs pas, trouve refuge quand s’ouvrent leurs portes mais il n’a jamais été question de vie ou de mort. Au final, les questions qui me taraudent sont saines, elles proviennent de mon désir de survivre, prouvent que je ne suis pas suicidaire. Je tiens à ma peau, à lui éviter la chair de poule, le givre et l’amputation, une considération sensée, en somme.

« Qu’est-ce que tu fais si tu n’es pas pris en stop ? » Une question qu’on me pose souvent, que je ne me pose pas. On me prend en stop, un point c’est tout. J’en fais parce que ça fonctionne, m’arrêterai quand ça deviendra trop dur quitte à enfourcher un vélo pour continuer d’avancer.

La Laponie en vélo… Je caresse puis balaie l’idée. C’est fou, dangereux, mais ça permettrait de ne plus trop dépendre d’autrui. Je pédalerais jusqu’à trouver un logis ou pour me tenir chaud. Je balaie l’idée, j’ai dit.

C’est donc ça, la peur. Celle qui me fait saisir le confort quelques jours de plus quand on me le propose, ça fera ça de moins pour la route et la galère. C’est drôle, je n’ai rien ressenti de tel quand je vadrouillai dans les coins les plus extrémistes de la Turquie. Je crains l’indifférence des bons. Crever d’indifférence, le bec dans la neige, parce que personne ne peut me filer un coup de main. J’ai appréhendé ce voyage en me disant que les conditions extrêmes que je traverserai pousseront les mains à se tendre. J’ai comme un doute quand je vois qu’en une journée je serais allé plus loin en vélo.

Pas de vélo, on a dit ! Tu balaies aussi mal dans ta tête que chez toi, Antoine! Ah pardon, j’oubliais. C’est vrai, de chez toi, tu n’en as pas.

Les aurores boréales ont intérêt à mériter la pression qui m’accompagne. Pourquoi dénigrent-elles l’été? J’aurais aimé partager ce voyage avec quelqu’un. Affronter les coups durs, partager l’expérience, se soutenir comme dans les films de guerre où des types qui se demandent ce qu’ils font là finissent par mourir contre la photo d’une femme qui n’a plus à attendre.

Je n’avance pas pour devenir un homme, je veux juste réaliser mes rêves d’enfant. Je laisse le dépassement aux sportifs et autres héros, j’ai juste des envies d’aurores boréales et de découvertes de pays qui me sont encore inconnus. Alors, j’espère que tout se passera bien, que ma vie ne sera pas en danger, qu’il n’y a pas de raison de douter. Après tout, pourquoi les suédois seraient moins aimables que les autres ?

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Un conte de nouvel an

Cette histoire débute sur une idée stupide.

C’est la première nuit de l’année, des sucreries survivantes baignent dans des flaques d’alcools et de boissons qui furent gazeuses. Les toulousains qui m’entourent sont ensommeillés, encanaillés ou ivres mous, seuls quelques se demandent ce qu’ils font au milieu des restes de soirée. Parmi eux, Nicolas, venu avec moi pour l’occasion, se détache de la masse pour partager son ennui et l’envie de s’en aller.

« En plus, conclut-il, j’ai promis à Julie de la chercher à la gare, demain matin. »

Un trajet nocturne est rarement une bonne idée, en stop, ça devient carrément ridicule. Je considère la proposition en faisant glisser mes dents sur le cou d’un ours Haribo, rappelle que c’est une idée à la con et reçoit l’argument de l’ennui en pleine face. Vaut mieux les emmerdes que l’emmerdement, Nicolas se saisit d’une pièce en chocolat, essuie les quelques goutes et me regarde plus décidé que joueur. Les décisions à la con, c’est une affaire sérieuse.

« Pile, on part, face…
- J’ai compris l’idée. »

Pouvait-il en être autrement ? En dix minutes, les gens sont salués, les pulls enfilés, la porte refermée. Réunionnais jusqu’au bout de la croissance, nous traversons notre premier hiver métropolitain, de rues en quais remplis de déchets et de fêtards perdus. A cette date, nous boirions le champagne dans les eaux du lagon qu’un été austral aurait gardé au-dessus de 23°C. Dire qu’il y en a qui n’envisagent pas les fêtes de fin d’année sans le froid, je ne crois pas que la neige vaille nos produits tropicaux et nos chemises légères.

Au bout de dix minutes, nous interrompons notre marche au crissement de freins :

« Vous allez-où ? Montpellier ? C’est super loin ! Vous êtes barrés, les mecs. »

Sous ses cheveux en brosse, le conducteur essaie de percer le voile de l’ébriété pour nous observer, se retourne vers la place du mort pour interroger un passager invisible jusque là puis décide de nous avancer hors de la vile. Une fois dans la voiture, nous ne pourrons plus rebrousser chemin. Cette première voiture cumule tout ce qu’on pouvait craindre d’un voyage de Saint-Sylvestre, le jeunot alterne les manœuvres hasardeuses et les rasades de champagne, se retourne parfois pour regarder les traits des protagonistes de cette aventure absurde et superflue, oublie de regarder la route, de ralentir même. Les trottoirs toulousains se souviendront longtemps de ce changement d’année. Les deux jeunes prononcent un au revoir avec une vigueur forcée pour endiguer les balbutiements alcoolisés quand ils nous déposent à proximité du périphérique, un lieu sans autre lumière que celle des phares, sans moyen de s’arrêter. On commence à pester sur le sort, l’obscurité et les jeunes alcooliques au volant, on s’en prend à la distance, à l’hiver et aux pièces en chocolat. Je n’ai pas fini de jeter la pierre au teint basané de mon compagnon de voyage qu’une voiture se gare en catastrophe sur une parcelle de route qui laisse peu de place au stationnement. On se rue à l’intérieur dans une précipitation contrôlée pour ne pas effrayer nos éventuels bons samaritains plus sobres et meilleurs conducteurs que les précédents aux visages invisibles mais à la voix qui dénote d’une affabilité juvénile. Dieu bénisse les petits couples dont les soirées tranquilles limitent les risques d’accidents. Hélas, ils ne vont pas jusqu’à Montpellier et nous sommes inexpérimentés au point d’accepter de descendre au péage de Carcassonne.

« C’est sur la route, argué-je. Ca ne peut qu’être bon pour nous. »

Lecteur, si l’occasion se présente un jour de faire du stop de Toulouse à Montpellier, de jour comme de nuit, lis bien les mots qui vont suivre : Reste au péage de Toulouse. C’est un grand axe, il y a suffisamment de circulation pour avaler la distance en un seul véhicule ; chaque arrêt intermédiaire comporte le risque de se retrouver bloqué à un péage suffisamment peu fréquenté pour se mettre à parler tout seul et chanter tes suppliques aux véhicules apeurés. Notre joie fiévreuse s’est fait emporter par les rafales glacées dont nous nous protégeons en nous agglutinant derrière une cabine de péage automatique. Et personne ne passe, sauf, par moment, après trente minutes de hurlements éoliens, une voiture pleine de gens pleins d’alcool ou d’une personne pleine de peur. Je maudis la société, la peur qu’elle inculque et les gens qui s’attendent aux pires événements dès qu’il s’agit de changer leurs habitudes ou de côtoyer des inconnus, j’excuse ceux qui empruntent une direction contraire à la nôtre bien que mon indulgence ne nous avance pas d’un iota.

« Oh, il neige » remarque l’ami noir devenant violacé.

Les dix secondes d’émerveillement succèdent à un concert de claquements de dents. Une paire de regards périphérique ne trouve pas le moindre semblant d’abri et finit par s’arrêter sur nos deux héros imbéciles, incertains, épuisés. Pile, on part… D’ici, on ne peut aller nulle part, la campagne est autour, loin de notre objectif. Je me rappelle les mésaventures d’accidentés des Andes, de perdus dans l’Himalaya. Je trouve ridicule d’envisager la mort par le froid au péage de Carcassonne. Je l’envisage quand même. Elle est là, quelque part, à punir les idiots, leur renvoyant leur stupidité dans les dents, dans l’échine qui se contracte et les yeux qui expriment la douleur de l’absence de degré. Zéro. Ce n’est pas si froid, au fond, une habitude pour les métropolitains. Il suffit de se couvrir, quelques pulls, une écharpe et des gants. Nous, nous venons des îles et nos hivers voyaient le mercure flirter avec le vingt. Mal adaptés, mal équipés, nous gardons nos mains dans les poches pour éviter la morsure de l’air et regardons la neige tomber sur nous pour la première fois. Sans conviction, j’appuie mollement sur la poignée de la cabine de péage. Pas de miracle, la porte reste fermée sur cet espace de deux mètres carré qui nargue au lieu de protéger du vent.

De temps en temps, je me risque à sortir une main pour me frotter vigoureusement le bras dans l’espoir que la chaleur se diffusera dans le reste du corps par le miracle de la circulation sanguine. Peut-être par effet placebo ou par une magie ancestrale, je sens que je me réchauffe, sans vision de poêle ou de grand-mère bienveillante qui n’apparaissent qu’avec des allumettes. Je me rapproche de Nicolas, espérant trouver contre lui une chaleur salvatrice mais je me fais repousser d’un geste brusque accompagné d’un « N’y pense même pas. » éloquent.

Ce mec est fascinant, il garde ses principes jusqu’au seuil de la congélation. Quand deux corps gris couverts de givre feront la une du journal, on y lira que les défunts du péage de Carcassonne n’étaient pas pédés. C’est toujours ça de pris.

Je sautille, gesticule, plonge les mains dans les aisselles en croisant les bras en protection dérisoire. Mon compagnon pousse un soupir et fronce les sourcils quand il réalise que son souffle est invisible ; plus de buée, son corps a encore perdu quelques degrés.
Le voilà qui s’énerve, qu’il donne un coup de pied dans le vide et saisit la poignée de la cabine qui s’ouvre naturellement. Il aurait pu s’y réfugier immédiatement, faire exploser sa joie et chanter à tue-tête ce miracle de la nouvelle année. Au lieu de ça, il me jette un regard lourd de reproches.

« Alors, commencé-je, on entre ?
- La porte n’était pas verrouillée.
- Oui, j’ai vu ça. On entre ?
- Tu as tourné la poignée et tu n’as pas réussi à ouvrir une porte qui était ouverte.
- Oui, bon, ça arrive. Je n’y croyais pas, j’ai essayé sans conviction. On entre ?»

Peut-être le froid fait-il glisser plus rapidement les sentiments négatifs, le visage de Nicolas s’éclaire soudainement, emporté par un accès de joie qui le précipite à l’intérieur de la cabine. Je souris de cette amertume vite balayer et referme la porte derrière nous.

« Il y a le chauffage ! s’émerveille-t-il.
- Et nous pouvons voir venir les voitures par la fenêtre ! continué-je. »

La portée d’un bonheur dépend tellement des circonstances. Il y a peu, nous nous plaignions du manque d’ambiance en soirée, maintenant, nous nous extasions de trouver de la chaleur au milieu d’une nuit d’hiver. Cette chance n’en a pas entraîné d’autres, nous guettons une route radine de véhicules, ouvrons la fenêtre quand il en arrive, effrayons certains conducteurs qui ne s’attendent pas à être abordés aux bornes automatiques. Quand quelqu’un passe par la file de droite sur laquelle ne donne aucune fenêtre, nous nous jetons dehors et lançons des SOS à mi-chemin entre le désespoir et la tenue.

Nous ne serons emmenés qu’au petit à un péage biterrois mieux desservi grâce à la présence du jour, trouverons un transport pour nous conduire dans une lointaine banlieue montpelliéraine d’où nous déciderons de marcher sur une route sans trottoir, nos corps dégingandés par la nuit blanche effrayeront les voitures plus nombreuses qui ne s’arrêteront jamais. A neuf heures et demie, Nicolas appellera une cousine qui mettra un terme à nos souffrances en nous déposant à la gare exactement à l’heure d’arrivée de Julie.

Il faut deux heures et demie pour faire Toulouse-Montpellier, il nous aura fallu sept heures de plus. Cela dit, cette expérience nous aura appris qu’aucune cabine de péage n’est fermée à clef ; généralement chauffées, elles constitueront des chambres de fortune idéales lors de trajets nocturnes bien que le réveil me donne des allures de vieux clodo.

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Tribulations d’un autostoppeur vers l’Iran

Depuis le milieu du mois d’octobre, je suis parti en stop avec l’Iran pour destination.

Si c’est une excuse – plutôt bonne, vous en conviendrez – pour n’avoir pas trop – ok, pas du tout – écrit d’article ici bas, je vais tenter de me rattraper en vous partageant mon journal de voyage écrit à la hâte mais qui vous donne une brève idée du voyage en cours.

Vous pouvez donc trouver la première partie truffée de fautes ici! Le deuxième numéro que je viens d’achever à minuit entre deux bouffées de narguilé et quelques discussions anglo-turques est disponible ici!

C’est plus ou moins pour vous que je tâche de les tenir donc n’hésitez pas à me faire part de ce que vous en pensez, ce que vous changeriez et à me notifier mes fautes qui, je l’espère, ne sont pas trop nombreuses.

Vous êtes beaux, soyez fous mais ne faites rien que je ne ferais pas moi-même!

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Auto-stop et sécurité

Je ne pourrais pas compter le nombre de fois où l’on m’a affirmé que mon mode de vie ne fonctionne que parce que je suis un homme. La femme, c’est bien connu est un individu vulnérable qui attise les convoitises de toute l’engeance humaine. Je reconnais qu’une auto-stoppeuse a plus de risques d’être prise pour de mauvaises raisons mais être du genre masculin ne confère aucune barrière de protection. Cela dit, je ne cesserai pas pour autant de faire du stop à cause du danger potentiel que peut représenter cette foule de conducteurs inconnus.

Je suis persuadé qu’il est plus dangereux de marcher dans la rue que de se déplacer en auto-stop. Si l’on se met dans la tête de l’éventuel fauteur de troubles, comme il y a moins d’auto-stoppeurs que de passants dans les villes, il vaut mieux chercher dans ces dernières s’il est en quête de victimes. Tomber sur un auto-stoppeur est bien rare de nos jours, le mec qui tient absolument à se farcir un auto-stoppeur pourrait rouler longtemps. Le risque de tomber sur des rôdeurs est presque anéanti si vous empruntez une autoroute payante. On prend ces voies quand on veut être rapide, donc qu’on a l’objectif d’être au plus tôt à destination.

Vous me direz : « On ne sait jamais, il y a toujours un risque. L’autostop, ça peut être dangereux. » et vous vous sentirez puissants d’avoir raison. Tu sais, mon petit (Tu permets que je t’appelle « mon petit »), vivre, en soi, c’est très dangereux. C’est tout plein de maladies et de gens qui te malmènent, d’accidents stupides et de crimes atroces. Ca arrive moins sur la route que dans des foyers, des cités et même des villages. La peur, si elle n’évite pas le danger, peut faire passer à côté de la vie, alors tu fais plaisir au monsieur, tu quittes ton ordinateur et tu vas sortir un peu, ça te changera les idées.

D’accord, l’auto-stop n’est pas sans risque mais il y a un moyen ultime pour que le trajet soit sûr à 99,98% grâce à un formidable outil technologique : le téléphone portable. Je n’exagère pas, j’emploie des nombres invérifiables mais je peux expliquer ce pourcentage. Avant de monter dans un véhicule, notez la plaque d’immatriculation, au moment de parler au chauffeur, expliquez que vous l’envoyez par SMS à un ami – ou mieux, un organisme – chargé de savoir où vous vous trouvez par mesure de sécurité. Si le conducteur est réglo, il n’aura rien à redire et vous conduira là où vous voudrez. Vous n’êtes même pas obligés de réellement envoyer la plaque d’immatriculation. Si vous ne pouvez pas envoyer de message, il faut juste qu’on y croie.

Les 0,02% des cas où cette méthode ne pourrait pas marcher résident dans les deux situations suivantes :
- Le conducteur a un problème mental. Il n’a pas conscience de ce qu’il encourt en commettant le crime dont vous êtes la victime.
- Le véhicule dans lequel vous vous trouvez a été volé. Si si, c’est possible, ça m’est déjà arrivé deux fois mais je suis toujours tombé sur de gentils voleurs qui voulaient juste me rendre service.
Si vous tombez sur le cinglé ou le voleur agressif, d’accord, j’avoue, vous n’avez vraiment pas de chance mais dans la majorité des cas faire du stop s’avère être une expérience intéressante, à échanger avec quelqu’un que vous n’auriez sans doute jamais rencontré autrement, à multiplier les rencontres, les découvertes et même à vous habituer à parler de sujets divers en vous adaptant à l’interlocuteur altruiste qui vous a fait monter dans sa voiture.

Chaque personne qui me prend en stop, c’est un pas de plus vers la foi en l’humanité, un baume sur la vision d’un Monde dangereux peuplé de criminels. Si les gens étaient si mauvais, avec les quelques dizaines de milliers de véhicules dans lesquels je suis monté, ça fait longtemps que j’aurais arrêté de voyager en auto-stop.

Edit : Le jour de publication de cet article, je suis tombé sur une interview d’Anick-Marie, une globe-stoppeuse avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger quelques fois et avec qui je voyagerais volontiers.

Sa page.

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Vida de perro

Je n’avais prévenu personne, à peine une vague connaissance qui me servirait de prétexte à me déplacer, quand je partis pour Haarlem.

Le trajet fut facile, par le périphérique sud de Rotterdam au centre ville de La Hague, je lisais un mauvais roman d’aires d’autoroute en feux rouges alors que je ne le fais jamais. Je crois en l’échange de regards, le mien se voulant bienveillant arrache du bout des nerfs des relents de naïveté et de gaucherie enjouée. Mes yeux remarquent, sourient, s’écarquillent, se plissent en compréhension face aux airs désolés ou s’illuminent quand quelqu’un accepte de m’avancer.

Sans impératif, je me fichais du temps que je mettrais à être pris en stop, liant à mon temps d’attente aux mésaventures de personnages de fiction. On s’arrêtait quand même et je reprenais mon rôle d’auto-stoppeur idéal, à sourire, plaisanter et parler de voyages. Enfin, une camionnette de roumains sans-abris me déposa en plein centre de ma destination en m’offrant une douzaine de saucisses en conserve. Avais-je l’air plus démuni qu’eux, ces gens qu’on trouvait aux quatre coins d’Europe à vendre des journaux solidaires à la cause des clochards?

Je me mis à flâner au hasard, tâchant de rester digne face aux regards de compassion que m’adressaient certains passants. C’est vrai que ma chemise était tachée, le sac de tente élimé et que ma dernière douche remontait à quelques jours. Mon appareil photo aurait pu me projeter du rang de clodo à baroudeur mais, sans batterie, il m’était inutile, je décidais donc de le laisser à l’abri de mon sac. Je ne visitais pas la ville, je la traversais jusqu’à tomber sur l’enseigne d’un fast-food. Là, je m’assis sur mon gros sac à dos placé entre deux vélos, mis la tente sur mes genoux pour en faire une table circulaire et y plaçai l’ordinateur.

Comme je captai Internet, je dus rester trois heures, clochard 2.0, à tweeter, à lire mes mails, à parcourir des sites comme quand j’étais simple geek. La connaissance à retrouver m’indiqua qu’une grosse fièvre la clouait au lit, je compris que je n’aurais pas l’occasion de la croiser. Que me restait-il à faire ? Je n’avais qu’envie d’indolence de dimanche avec couette et tasse de thé mais nous étions mardi et le logement me manquait pour mener mon projet d’ermitage sédentaire. Je décidai de me rendre dans un jardin de hasard pour me confectionner un sandwich, finir mon livre à l’ombre d’un platane et rester dans l’herbe pas du tout perturbé par les promeneurs et leurs chiens ou leurs enfants.

Quand j’eus fini de lire, je me demandai ce que je faisais là. Sans projet depuis quelques mois, j’alternais les objectifs faciles d’accès, rejoignais telle fête, accompagnais tel ami dans des aventures que je ne déclenchais plus. Je me rendais compte que, depuis quelques mois, je jetais des hameçons qui profitaient des mouvements tiers pour s’accrocher à des poissons plus ou moins gros pour déplacer un esquif en errance. Chaque journée comportant son lot d’aventures, aucune ne se trouve prioritaire.

Je me contentais jusque là de la vie que je menais, à découvrir chaque semaine, à baiser de temps en temps, à partager des petits riens avec ceux qu’on apprécie, et parfois ceux qu’on aime. N’est-ce pas l’idéal qu’on peut attendre d’une vie ? Tel que je vis je peux faire tout ce dont j’ai envie, peu touché par les vitrines d’une vie à accumuler des objets.

« Tu as une vie de chien, me dira plus tard une amie espagnole. Tu erres jusqu’à trouver quelque chose qui te plaît puis tu t’en vas quand tu t’en lasses ou que la chose n’est plus là. »

Je reconnais ce fait mais m’interroge sur les vies des autres. Combien d’entre nous participent à faire tourner le Monde ? Nous sommes majoritaires à ne servir à rien, à contribuer à alimenter nos existences dépourvues de sens, à travailler pour pouvoir nous divertir. Alors je n’ai pas honte de n’avoir pas d’autre but que celui de vivre, d’avoir tout le temps du Monde pour m’y atteler. Si vos vies ont du sens, que vous changez vraiment quelque chose à l’existence, dites-moi comment vous faites. Je veux bien venir vous filer un coup de main dans vos projets par goût de l’expérience. J’ai toute ma vie à disposition et aucune mission plus chère que découvrir de quoi le Monde est fait si ce n’est ensuite de partager ce que j’ai vu et vécu. Je me déplace avec les moteurs de ce qui compose cette planète plus qu’avec un qui me serait propre.

Tout ceci m’amène à vous poser une question d’adolescent à laquelle je n’ai pas su répondre : Qu’est-ce qui vous fait avancer ? Quel est votre moteur propre ?

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