Le doute aux aurores

Aujourd’hui, pour la première fois de mon existence de voyageur, je suis inquiet.

Ce que je recherche dans mes pérégrinations, c’est la rencontre, l’aventure et tout un tas de choses qui composent la liberté. Ne pas savoir le matin où je serai le soir, l’ignorer souvent même quelques minutes avant de débusquer une chambre de fortune, c’est grisant. Est-ce que je me fais vieux voyageur ? Toujours est-il que je n’ai pas mon insouciance habituelle pour cette aventure. Comment pourrais-je l’avoir ? La marge de liberté est tronquée par le climat. Par vingt degrés Celsius, c’est facile de trouver un abri nocturne, par moins vingt, sans hôte, je suis mal.

Je sais bien que mon autonomie dépend du bon vouloir de mes contemporains. J’avance dans leurs pas, trouve refuge quand s’ouvrent leurs portes mais il n’a jamais été question de vie ou de mort. Au final, les questions qui me taraudent sont saines, elles proviennent de mon désir de survivre, prouvent que je ne suis pas suicidaire. Je tiens à ma peau, à lui éviter la chair de poule, le givre et l’amputation, une considération sensée, en somme.

« Qu’est-ce que tu fais si tu n’es pas pris en stop ? » Une question qu’on me pose souvent, que je ne me pose pas. On me prend en stop, un point c’est tout. J’en fais parce que ça fonctionne, m’arrêterai quand ça deviendra trop dur quitte à enfourcher un vélo pour continuer d’avancer.

La Laponie en vélo… Je caresse puis balaie l’idée. C’est fou, dangereux, mais ça permettrait de ne plus trop dépendre d’autrui. Je pédalerais jusqu’à trouver un logis ou pour me tenir chaud. Je balaie l’idée, j’ai dit.

C’est donc ça, la peur. Celle qui me fait saisir le confort quelques jours de plus quand on me le propose, ça fera ça de moins pour la route et la galère. C’est drôle, je n’ai rien ressenti de tel quand je vadrouillai dans les coins les plus extrémistes de la Turquie. Je crains l’indifférence des bons. Crever d’indifférence, le bec dans la neige, parce que personne ne peut me filer un coup de main. J’ai appréhendé ce voyage en me disant que les conditions extrêmes que je traverserai pousseront les mains à se tendre. J’ai comme un doute quand je vois qu’en une journée je serais allé plus loin en vélo.

Pas de vélo, on a dit ! Tu balaies aussi mal dans ta tête que chez toi, Antoine! Ah pardon, j’oubliais. C’est vrai, de chez toi, tu n’en as pas.

Les aurores boréales ont intérêt à mériter la pression qui m’accompagne. Pourquoi dénigrent-elles l’été? J’aurais aimé partager ce voyage avec quelqu’un. Affronter les coups durs, partager l’expérience, se soutenir comme dans les films de guerre où des types qui se demandent ce qu’ils font là finissent par mourir contre la photo d’une femme qui n’a plus à attendre.

Je n’avance pas pour devenir un homme, je veux juste réaliser mes rêves d’enfant. Je laisse le dépassement aux sportifs et autres héros, j’ai juste des envies d’aurores boréales et de découvertes de pays qui me sont encore inconnus. Alors, j’espère que tout se passera bien, que ma vie ne sera pas en danger, qu’il n’y a pas de raison de douter. Après tout, pourquoi les suédois seraient moins aimables que les autres ?

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Un conte de nouvel an

Cette histoire débute sur une idée stupide.

C’est la première nuit de l’année, des sucreries survivantes baignent dans des flaques d’alcools et de boissons qui furent gazeuses. Les toulousains qui m’entourent sont ensommeillés, encanaillés ou ivres mous, seuls quelques se demandent ce qu’ils font au milieu des restes de soirée. Parmi eux, Nicolas, venu avec moi pour l’occasion, se détache de la masse pour partager son ennui et l’envie de s’en aller.

« En plus, conclut-il, j’ai promis à Julie de la chercher à la gare, demain matin. »

Un trajet nocturne est rarement une bonne idée, en stop, ça devient carrément ridicule. Je considère la proposition en faisant glisser mes dents sur le cou d’un ours Haribo, rappelle que c’est une idée à la con et reçoit l’argument de l’ennui en pleine face. Vaut mieux les emmerdes que l’emmerdement, Nicolas se saisit d’une pièce en chocolat, essuie les quelques goutes et me regarde plus décidé que joueur. Les décisions à la con, c’est une affaire sérieuse.

« Pile, on part, face…
- J’ai compris l’idée. »

Pouvait-il en être autrement ? En dix minutes, les gens sont salués, les pulls enfilés, la porte refermée. Réunionnais jusqu’au bout de la croissance, nous traversons notre premier hiver métropolitain, de rues en quais remplis de déchets et de fêtards perdus. A cette date, nous boirions le champagne dans les eaux du lagon qu’un été austral aurait gardé au-dessus de 23°C. Dire qu’il y en a qui n’envisagent pas les fêtes de fin d’année sans le froid, je ne crois pas que la neige vaille nos produits tropicaux et nos chemises légères.

Au bout de dix minutes, nous interrompons notre marche au crissement de freins :

« Vous allez-où ? Montpellier ? C’est super loin ! Vous êtes barrés, les mecs. »

Sous ses cheveux en brosse, le conducteur essaie de percer le voile de l’ébriété pour nous observer, se retourne vers la place du mort pour interroger un passager invisible jusque là puis décide de nous avancer hors de la vile. Une fois dans la voiture, nous ne pourrons plus rebrousser chemin. Cette première voiture cumule tout ce qu’on pouvait craindre d’un voyage de Saint-Sylvestre, le jeunot alterne les manœuvres hasardeuses et les rasades de champagne, se retourne parfois pour regarder les traits des protagonistes de cette aventure absurde et superflue, oublie de regarder la route, de ralentir même. Les trottoirs toulousains se souviendront longtemps de ce changement d’année. Les deux jeunes prononcent un au revoir avec une vigueur forcée pour endiguer les balbutiements alcoolisés quand ils nous déposent à proximité du périphérique, un lieu sans autre lumière que celle des phares, sans moyen de s’arrêter. On commence à pester sur le sort, l’obscurité et les jeunes alcooliques au volant, on s’en prend à la distance, à l’hiver et aux pièces en chocolat. Je n’ai pas fini de jeter la pierre au teint basané de mon compagnon de voyage qu’une voiture se gare en catastrophe sur une parcelle de route qui laisse peu de place au stationnement. On se rue à l’intérieur dans une précipitation contrôlée pour ne pas effrayer nos éventuels bons samaritains plus sobres et meilleurs conducteurs que les précédents aux visages invisibles mais à la voix qui dénote d’une affabilité juvénile. Dieu bénisse les petits couples dont les soirées tranquilles limitent les risques d’accidents. Hélas, ils ne vont pas jusqu’à Montpellier et nous sommes inexpérimentés au point d’accepter de descendre au péage de Carcassonne.

« C’est sur la route, argué-je. Ca ne peut qu’être bon pour nous. »

Lecteur, si l’occasion se présente un jour de faire du stop de Toulouse à Montpellier, de jour comme de nuit, lis bien les mots qui vont suivre : Reste au péage de Toulouse. C’est un grand axe, il y a suffisamment de circulation pour avaler la distance en un seul véhicule ; chaque arrêt intermédiaire comporte le risque de se retrouver bloqué à un péage suffisamment peu fréquenté pour se mettre à parler tout seul et chanter tes suppliques aux véhicules apeurés. Notre joie fiévreuse s’est fait emporter par les rafales glacées dont nous nous protégeons en nous agglutinant derrière une cabine de péage automatique. Et personne ne passe, sauf, par moment, après trente minutes de hurlements éoliens, une voiture pleine de gens pleins d’alcool ou d’une personne pleine de peur. Je maudis la société, la peur qu’elle inculque et les gens qui s’attendent aux pires événements dès qu’il s’agit de changer leurs habitudes ou de côtoyer des inconnus, j’excuse ceux qui empruntent une direction contraire à la nôtre bien que mon indulgence ne nous avance pas d’un iota.

« Oh, il neige » remarque l’ami noir devenant violacé.

Les dix secondes d’émerveillement succèdent à un concert de claquements de dents. Une paire de regards périphérique ne trouve pas le moindre semblant d’abri et finit par s’arrêter sur nos deux héros imbéciles, incertains, épuisés. Pile, on part… D’ici, on ne peut aller nulle part, la campagne est autour, loin de notre objectif. Je me rappelle les mésaventures d’accidentés des Andes, de perdus dans l’Himalaya. Je trouve ridicule d’envisager la mort par le froid au péage de Carcassonne. Je l’envisage quand même. Elle est là, quelque part, à punir les idiots, leur renvoyant leur stupidité dans les dents, dans l’échine qui se contracte et les yeux qui expriment la douleur de l’absence de degré. Zéro. Ce n’est pas si froid, au fond, une habitude pour les métropolitains. Il suffit de se couvrir, quelques pulls, une écharpe et des gants. Nous, nous venons des îles et nos hivers voyaient le mercure flirter avec le vingt. Mal adaptés, mal équipés, nous gardons nos mains dans les poches pour éviter la morsure de l’air et regardons la neige tomber sur nous pour la première fois. Sans conviction, j’appuie mollement sur la poignée de la cabine de péage. Pas de miracle, la porte reste fermée sur cet espace de deux mètres carré qui nargue au lieu de protéger du vent.

De temps en temps, je me risque à sortir une main pour me frotter vigoureusement le bras dans l’espoir que la chaleur se diffusera dans le reste du corps par le miracle de la circulation sanguine. Peut-être par effet placebo ou par une magie ancestrale, je sens que je me réchauffe, sans vision de poêle ou de grand-mère bienveillante qui n’apparaissent qu’avec des allumettes. Je me rapproche de Nicolas, espérant trouver contre lui une chaleur salvatrice mais je me fais repousser d’un geste brusque accompagné d’un « N’y pense même pas. » éloquent.

Ce mec est fascinant, il garde ses principes jusqu’au seuil de la congélation. Quand deux corps gris couverts de givre feront la une du journal, on y lira que les défunts du péage de Carcassonne n’étaient pas pédés. C’est toujours ça de pris.

Je sautille, gesticule, plonge les mains dans les aisselles en croisant les bras en protection dérisoire. Mon compagnon pousse un soupir et fronce les sourcils quand il réalise que son souffle est invisible ; plus de buée, son corps a encore perdu quelques degrés.
Le voilà qui s’énerve, qu’il donne un coup de pied dans le vide et saisit la poignée de la cabine qui s’ouvre naturellement. Il aurait pu s’y réfugier immédiatement, faire exploser sa joie et chanter à tue-tête ce miracle de la nouvelle année. Au lieu de ça, il me jette un regard lourd de reproches.

« Alors, commencé-je, on entre ?
- La porte n’était pas verrouillée.
- Oui, j’ai vu ça. On entre ?
- Tu as tourné la poignée et tu n’as pas réussi à ouvrir une porte qui était ouverte.
- Oui, bon, ça arrive. Je n’y croyais pas, j’ai essayé sans conviction. On entre ?»

Peut-être le froid fait-il glisser plus rapidement les sentiments négatifs, le visage de Nicolas s’éclaire soudainement, emporté par un accès de joie qui le précipite à l’intérieur de la cabine. Je souris de cette amertume vite balayer et referme la porte derrière nous.

« Il y a le chauffage ! s’émerveille-t-il.
- Et nous pouvons voir venir les voitures par la fenêtre ! continué-je. »

La portée d’un bonheur dépend tellement des circonstances. Il y a peu, nous nous plaignions du manque d’ambiance en soirée, maintenant, nous nous extasions de trouver de la chaleur au milieu d’une nuit d’hiver. Cette chance n’en a pas entraîné d’autres, nous guettons une route radine de véhicules, ouvrons la fenêtre quand il en arrive, effrayons certains conducteurs qui ne s’attendent pas à être abordés aux bornes automatiques. Quand quelqu’un passe par la file de droite sur laquelle ne donne aucune fenêtre, nous nous jetons dehors et lançons des SOS à mi-chemin entre le désespoir et la tenue.

Nous ne serons emmenés qu’au petit à un péage biterrois mieux desservi grâce à la présence du jour, trouverons un transport pour nous conduire dans une lointaine banlieue montpelliéraine d’où nous déciderons de marcher sur une route sans trottoir, nos corps dégingandés par la nuit blanche effrayeront les voitures plus nombreuses qui ne s’arrêteront jamais. A neuf heures et demie, Nicolas appellera une cousine qui mettra un terme à nos souffrances en nous déposant à la gare exactement à l’heure d’arrivée de Julie.

Il faut deux heures et demie pour faire Toulouse-Montpellier, il nous aura fallu sept heures de plus. Cela dit, cette expérience nous aura appris qu’aucune cabine de péage n’est fermée à clef ; généralement chauffées, elles constitueront des chambres de fortune idéales lors de trajets nocturnes bien que le réveil me donne des allures de vieux clodo.

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Tribulations d’un autostoppeur vers l’Iran

Depuis le milieu du mois d’octobre, je suis parti en stop avec l’Iran pour destination.

Si c’est une excuse – plutôt bonne, vous en conviendrez – pour n’avoir pas trop – ok, pas du tout – écrit d’article ici bas, je vais tenter de me rattraper en vous partageant mon journal de voyage écrit à la hâte mais qui vous donne une brève idée du voyage en cours.

Vous pouvez donc trouver la première partie truffée de fautes ici! Le deuxième numéro que je viens d’achever à minuit entre deux bouffées de narguilé et quelques discussions anglo-turques est disponible ici!

C’est plus ou moins pour vous que je tâche de les tenir donc n’hésitez pas à me faire part de ce que vous en pensez, ce que vous changeriez et à me notifier mes fautes qui, je l’espère, ne sont pas trop nombreuses.

Vous êtes beaux, soyez fous mais ne faites rien que je ne ferais pas moi-même!

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Auto-stop et sécurité

Je ne pourrais pas compter le nombre de fois où l’on m’a affirmé que mon mode de vie ne fonctionne que parce que je suis un homme. La femme, c’est bien connu est un individu vulnérable qui attise les convoitises de toute l’engeance humaine. Je reconnais qu’une auto-stoppeuse a plus de risques d’être prise pour de mauvaises raisons mais être du genre masculin ne confère aucune barrière de protection. Cela dit, je ne cesserai pas pour autant de faire du stop à cause du danger potentiel que peut représenter cette foule de conducteurs inconnus.

Je suis persuadé qu’il est plus dangereux de marcher dans la rue que de se déplacer en auto-stop. Si l’on se met dans la tête de l’éventuel fauteur de troubles, comme il y a moins d’auto-stoppeurs que de passants dans les villes, il vaut mieux chercher dans ces dernières s’il est en quête de victimes. Tomber sur un auto-stoppeur est bien rare de nos jours, le mec qui tient absolument à se farcir un auto-stoppeur pourrait rouler longtemps. Le risque de tomber sur des rôdeurs est presque anéanti si vous empruntez une autoroute payante. On prend ces voies quand on veut être rapide, donc qu’on a l’objectif d’être au plus tôt à destination.

Vous me direz : « On ne sait jamais, il y a toujours un risque. L’autostop, ça peut être dangereux. » et vous vous sentirez puissants d’avoir raison. Tu sais, mon petit (Tu permets que je t’appelle « mon petit »), vivre, en soi, c’est très dangereux. C’est tout plein de maladies et de gens qui te malmènent, d’accidents stupides et de crimes atroces. Ca arrive moins sur la route que dans des foyers, des cités et même des villages. La peur, si elle n’évite pas le danger, peut faire passer à côté de la vie, alors tu fais plaisir au monsieur, tu quittes ton ordinateur et tu vas sortir un peu, ça te changera les idées.

D’accord, l’auto-stop n’est pas sans risque mais il y a un moyen ultime pour que le trajet soit sûr à 99,98% grâce à un formidable outil technologique : le téléphone portable. Je n’exagère pas, j’emploie des nombres invérifiables mais je peux expliquer ce pourcentage. Avant de monter dans un véhicule, notez la plaque d’immatriculation, au moment de parler au chauffeur, expliquez que vous l’envoyez par SMS à un ami – ou mieux, un organisme – chargé de savoir où vous vous trouvez par mesure de sécurité. Si le conducteur est réglo, il n’aura rien à redire et vous conduira là où vous voudrez. Vous n’êtes même pas obligés de réellement envoyer la plaque d’immatriculation. Si vous ne pouvez pas envoyer de message, il faut juste qu’on y croie.

Les 0,02% des cas où cette méthode ne pourrait pas marcher résident dans les deux situations suivantes :
- Le conducteur a un problème mental. Il n’a pas conscience de ce qu’il encourt en commettant le crime dont vous êtes la victime.
- Le véhicule dans lequel vous vous trouvez a été volé. Si si, c’est possible, ça m’est déjà arrivé deux fois mais je suis toujours tombé sur de gentils voleurs qui voulaient juste me rendre service.
Si vous tombez sur le cinglé ou le voleur agressif, d’accord, j’avoue, vous n’avez vraiment pas de chance mais dans la majorité des cas faire du stop s’avère être une expérience intéressante, à échanger avec quelqu’un que vous n’auriez sans doute jamais rencontré autrement, à multiplier les rencontres, les découvertes et même à vous habituer à parler de sujets divers en vous adaptant à l’interlocuteur altruiste qui vous a fait monter dans sa voiture.

Chaque personne qui me prend en stop, c’est un pas de plus vers la foi en l’humanité, un baume sur la vision d’un Monde dangereux peuplé de criminels. Si les gens étaient si mauvais, avec les quelques dizaines de milliers de véhicules dans lesquels je suis monté, ça fait longtemps que j’aurais arrêté de voyager en auto-stop.

Edit : Le jour de publication de cet article, je suis tombé sur une interview d’Anick-Marie, une globe-stoppeuse avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger quelques fois et avec qui je voyagerais volontiers.

Sa page.

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Vida de perro

Je n’avais prévenu personne, à peine une vague connaissance qui me servirait de prétexte à me déplacer, quand je partis pour Haarlem.

Le trajet fut facile, par le périphérique sud de Rotterdam au centre ville de La Hague, je lisais un mauvais roman d’aires d’autoroute en feux rouges alors que je ne le fais jamais. Je crois en l’échange de regards, le mien se voulant bienveillant arrache du bout des nerfs des relents de naïveté et de gaucherie enjouée. Mes yeux remarquent, sourient, s’écarquillent, se plissent en compréhension face aux airs désolés ou s’illuminent quand quelqu’un accepte de m’avancer.

Sans impératif, je me fichais du temps que je mettrais à être pris en stop, liant à mon temps d’attente aux mésaventures de personnages de fiction. On s’arrêtait quand même et je reprenais mon rôle d’auto-stoppeur idéal, à sourire, plaisanter et parler de voyages. Enfin, une camionnette de roumains sans-abris me déposa en plein centre de ma destination en m’offrant une douzaine de saucisses en conserve. Avais-je l’air plus démuni qu’eux, ces gens qu’on trouvait aux quatre coins d’Europe à vendre des journaux solidaires à la cause des clochards?

Je me mis à flâner au hasard, tâchant de rester digne face aux regards de compassion que m’adressaient certains passants. C’est vrai que ma chemise était tachée, le sac de tente élimé et que ma dernière douche remontait à quelques jours. Mon appareil photo aurait pu me projeter du rang de clodo à baroudeur mais, sans batterie, il m’était inutile, je décidais donc de le laisser à l’abri de mon sac. Je ne visitais pas la ville, je la traversais jusqu’à tomber sur l’enseigne d’un fast-food. Là, je m’assis sur mon gros sac à dos placé entre deux vélos, mis la tente sur mes genoux pour en faire une table circulaire et y plaçai l’ordinateur.

Comme je captai Internet, je dus rester trois heures, clochard 2.0, à tweeter, à lire mes mails, à parcourir des sites comme quand j’étais simple geek. La connaissance à retrouver m’indiqua qu’une grosse fièvre la clouait au lit, je compris que je n’aurais pas l’occasion de la croiser. Que me restait-il à faire ? Je n’avais qu’envie d’indolence de dimanche avec couette et tasse de thé mais nous étions mardi et le logement me manquait pour mener mon projet d’ermitage sédentaire. Je décidai de me rendre dans un jardin de hasard pour me confectionner un sandwich, finir mon livre à l’ombre d’un platane et rester dans l’herbe pas du tout perturbé par les promeneurs et leurs chiens ou leurs enfants.

Quand j’eus fini de lire, je me demandai ce que je faisais là. Sans projet depuis quelques mois, j’alternais les objectifs faciles d’accès, rejoignais telle fête, accompagnais tel ami dans des aventures que je ne déclenchais plus. Je me rendais compte que, depuis quelques mois, je jetais des hameçons qui profitaient des mouvements tiers pour s’accrocher à des poissons plus ou moins gros pour déplacer un esquif en errance. Chaque journée comportant son lot d’aventures, aucune ne se trouve prioritaire.

Je me contentais jusque là de la vie que je menais, à découvrir chaque semaine, à baiser de temps en temps, à partager des petits riens avec ceux qu’on apprécie, et parfois ceux qu’on aime. N’est-ce pas l’idéal qu’on peut attendre d’une vie ? Tel que je vis je peux faire tout ce dont j’ai envie, peu touché par les vitrines d’une vie à accumuler des objets.

« Tu as une vie de chien, me dira plus tard une amie espagnole. Tu erres jusqu’à trouver quelque chose qui te plaît puis tu t’en vas quand tu t’en lasses ou que la chose n’est plus là. »

Je reconnais ce fait mais m’interroge sur les vies des autres. Combien d’entre nous participent à faire tourner le Monde ? Nous sommes majoritaires à ne servir à rien, à contribuer à alimenter nos existences dépourvues de sens, à travailler pour pouvoir nous divertir. Alors je n’ai pas honte de n’avoir pas d’autre but que celui de vivre, d’avoir tout le temps du Monde pour m’y atteler. Si vos vies ont du sens, que vous changez vraiment quelque chose à l’existence, dites-moi comment vous faites. Je veux bien venir vous filer un coup de main dans vos projets par goût de l’expérience. J’ai toute ma vie à disposition et aucune mission plus chère que découvrir de quoi le Monde est fait si ce n’est ensuite de partager ce que j’ai vu et vécu. Je me déplace avec les moteurs de ce qui compose cette planète plus qu’avec un qui me serait propre.

Tout ceci m’amène à vous poser une question d’adolescent à laquelle je n’ai pas su répondre : Qu’est-ce qui vous fait avancer ? Quel est votre moteur propre ?

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La crasse

Elle est partout. Elle s’étend, se répand, se développe puis m’enveloppe. La crasse qui laisse s’accumuler le noir sous les ongles, qui graisse les cheveux et qui rougit les yeux, qui nous hâle d’un bronzage odorant. On peut admirer ma vie de voyageur, elle est aussi insalubre que celle d’un SDF. La route est plus sale que la rue. Exposé aux fumées toxiques des voitures et des camions, je ne parierais pas sur la pureté de mes poumons.

A dormir par terre, à m’abriter dans des maisons vides, dans des locaux miteux, parfois dans des grottes n’importe où tant que je peux passer la nuit à l’abri des regards. Je dors avec elle, elle est ma plus fidèle compagne. Elle reste présente même lors des phases sédentaires. Les douches et les lingettes ne parviennent pas à chasser le fumet fauve imprégné dans les plis et les poils. C’est la rançon de l’effort, celle de l’absence de confort. Comme les moments où l’on peut laver son linge sont plus rares que la douche, surtout hors du Monde occidental et des structures touristiques, le corps cuit dans des vêtements qu’on porte des semaines.

On s’habitue aux couleurs moins salissantes jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’on ne porte plus que des jeans et du sombre qui tiennent plus longtemps. Les chaussettes noires déteignent et embaument mais elles ne font sales que lorsque l’odeur s’en mêle.

Pour être présentable, on écrase la puanteur sous des couches de déodorant, on passe sur le visage un coup de lingette qui se cendre et on frotte un tissu sur la couche jaunâtre des incisives aux canines. L’aventure, ça vous plonge dans la boue, les ordures et la merde. Ca vous coltine les odeurs de l’effort, de la misère et de la charogne. Je n’oublierai jamais cette nuit rythmée par les toux grasses, conséquences de la crasse, dans un refuge chilien qui puait plus que moi. Après qu’on s’est douché, entre zonards et vagabonds, l’odeur revenait de plus belle comme une identité.

Ce n’est pas le voyage qui est sale, c’est le Monde qu’on parcourt. On tente sans cesse de repousser ou contenir la crasse environnante mais elle s’insinue et s’installe, nous rappelant qu’elle était là avant nous et qu’elle est naturelle. L’hygiène est affaire de société, elle fragilise l’organisme, de potentiellement vulnérable on devient faible, terrassé par quelques facteurs inhabituels. Comme pour les machines qui nous exemptent du souvenir d’un rendez-vous, d’un numéro de téléphone ou d’une route au point d’amoindrir nos capacités mémorielles, en déléguant son corps au culte de la propreté on se rend incapable de se prendre en charge. L’hygiène, c’est contre-nature.

En commençant ce texte, je voulais rédiger l’écœurement et me voilà à faire une ode à la saleté. C’est sûrement ce qui fait que je ne suis pas écrivain, les pensées m’échappent, emportant les phrases par des chemins inattendus. La crasse, si elle est présente, ne m’a jamais empêché d’intégrer des milieux aisés. Est-ce que les gens sont plus compréhensifs quand on leur parle de voyages ?

Mes cheveux gras, mon bronzage extrasolaire, ma barbe de trois semaines et mon odeur de fauve me parent-ils de l’aura du baroudeur ? Il me semble qu’elle participe aux rencontres, qu’en arrivant mal fagoté, le sourire aux lèvres et les anecdotes plein le sac à dos, je corresponds à l’image qu’on attend d’un voyageur. Ainsi, je m’invite et en profite pour prendre un bon bain. Vu le nombre de douches que je saute, les écolos n’auront rien à redire.

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Une arme pour se défendre ?

« Tu portes une arme pour te défendre ? »

La question revient si souvent que je réponds souvent par automatisme. Cette fois, c’est une demoiselle encore loin des trente ans qui me la pose. Elle s’appelle Hafida. Vêtue d’un tailleur beige dans une voiture puissante, elle m’explique déjà qu’elle a réussi sa vie car elle fait ce qu’elle aime et qu’elle en vit. Mieux, qu’elle gagne bien sa vie.

« Je ne voyage pas pour me défendre. C’est contre mes principes depuis mon premier déplacement. J’ai toujours laissé au Monde la possibilité de me faire du mal, chaque expérience qui n’a pas été néfaste est perçue comme bonne. C’est pour vaincre le jugé tant que le préjugé que je suis sur la route, pour voir de quoi le Monde est fait et l’accepter dans sa générosité comme dans sa laideur.

-          Chaque jour on parle de crimes et de violences, tu n’as pas peur de ce qui peut t’arriver ?

-          La peur, c’est le grand truc des médias et j’y suis aussi sensible qu’un autre. C’est pour ça que ma première expérience d’auto-stop correspondait à une volonté de suicide. Quitte à ce que les hommes soient aussi mauvais qu’on nous l’explique, autant lui laisser la possibilité de me foutre en l’air. Plutôt que la mort, quand le type m’a simplement déposé où je lui avais demandé, j’y ai trouvé une raison de vivre. Si les violences existent, les bonnes choses surviennent aussi quotidiennement, en plus grand nombre. Parmi elles, les services rendus, les sourires échangés, les mains tendues, ces bouts de rien me font vivre, rien de moins.

-          Mais tu ne peux pas rencontrer que de bonnes personnes. Moi, quand je voyage en stop, j’ai toujours un couteau à proximité. Je m’en suis servi une fois. Avec une copine, on a été pris par un mec qui paraissait correct à première vue, un petit chauve en costard qui écoutait de la musique ringarde. A un embranchement, il emprunte une autre route que celle qu’on devait prendre. On lui demande ce qu’il fait, il ne répond pas, il regarde devant lui et fait mine de ne pas nous entendre. Au bout de quelques secondes, nos sommations deviennent des cris. J’ai sorti de mon sac un gros couteau de boucher et lui ai mis sous la gorge en hurlant que je le planterais s’il ne s’arrêtait pas. Ca l’a convaincu direct mais s’il avait continué je n’aurais pas hésité et il serait mort.

-          A ce point ? Je ne me vois pas tuer quelqu’un. Je ne serais pas prêt à en assumer les conséquences.

-          En tant qu’autostoppeur, c’est quasiment impossible de te faire tracer, tu sais ?

-           Ce ne sont pas les conséquences auxquelles je pensais. Juste le fait d’avoir la mort d’un homme sur la conscience, comment vivre avec ça ?

-          Quand il en va de ta propre sécurité, la question ne se pose pas.

-          Moi, ma force, c’est ma vulnérabilité. J’ai traversé quatre agressions diversement violentes et j’ai la certitude que si j’avais su me défendre, même avec une arme, mes agresseurs auraient sorti les leurs et je ne serais plus là pour t’en parler;  l’avantage d’avoir la musculature d’un pudding.

-          C’est ridicule d’avoir sa faiblesse comme seule force. Il faut savoir en venir aux mains.

-          Dans ma famille, la violence n’a jamais été un recours acceptable. Mon grand-père a fui le Vietnam pendant la guerre, ma grand-mère a quitté La Turquie du temps du génocide. Ceux qui ont affronté le danger l’ont rencontré tandis que les autres connaissent l’ennui des vies insipides mais des vies tout de même.

-          Pour résumer, l’honneur de ta famille, c’est la fuite.

-          C’est un bon résumé.

-          Ce n’est ni honorable ni prudent. Un jour, tu te retrouveras dans une situation plus dangereuse que toutes les autres et tu seras sans défense.  Si ça arrive un jour, le mieux qui pourrait t’arriver c’est une mort brutale. Il y a pire que le meurtre, il y a la torture avec la marque de la douleur qui s’étend dans la durée.

-          Si j’ai peur de souffrir, je préfère quand même expérimenter chaque jour les facettes du Monde et me rendre compte qu’on peut compter les  mésaventures, toujours bien moins nombreuses que les expériences positives, quitte à ce que la dernière ait raison de moi plutôt qu’à redouter sans cesse un danger potentiel résidant dans l’inconnu. La peur n’évite pas le danger, j’ai tendance à croire qu’elle l’attire plutôt. En se posant en victime potentielle, on ouvre une brèche dans laquelle peut s’engouffrer l’agresseur éventuel. En gardant la tête froide, on peut analyser, voire désamorcer le conflit. Ce n’est pas automatique mais paniquer réduit considérablement nos chances de bien nous en tirer.”

On en est là de notre conversation quand nous arrivons à Marseille. Je descends de la voiture d’Hafida avec un léger frisson. C’est sûr, je n’ai pas fini d’en voir, je me retrouverai sûrement dans des draps dégueulasses.  En attendant, j’ai la sensation que si je meurs bientôt, ce sera d’avoir vécu.

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Constituer le sac à dos idéal

Si le mien est franchement mal géré ces derniers temps, la question du sac à dos est primordiale en voyage et dépend principalement du type de voyage et de sa destination. Il paraît qu’un poids idéal se situe autour des 10% du poids du porteur, qu’on peut facilement pousser à 15% et que les plus forcenés (masochistes ?) pousseront jusqu’à 20% de leur poids. Le mieux, c’est qu’il soit léger. Le poids du sac est plus important que le simple confort, porter des chargements trop lourds peut être très dangereux. L’année dernière, j’ai du garder le lit pendant deux mois à cause d’une hernie due au poids de mes affaires.

Pour ma part, mes premiers sacs pesaient jusqu’à 16 kg – à coups de tente, de réchaud, de casseroles et couverts – pour atteindre aujourd’hui la dizaine de kilos dans le contexte d’un voyage sans prévision de retour. Je me rends compte qu’il est bourré d’affaires superflues qui traînent sans que je ne m’en serve jamais. Les cartes postales qui s’accumulent par oubli d’envoi ou d’écriture, un pied d’appareil photo que j’ai utilisé une fois, il y a un an, des prospectus de musées et d’offices de tourisme de patelins que je n’ai pas gardés en mémoire, un téléphone portable dont je n’ai plus la puce ni le chargeur, un cadavre de netbook, des chargeurs dont je n’ai plus les batteries, des devises étrangères… Le contenu de mon sac est loin de l’idéal pratique qu’on pourrait lui demander et je le modifierai quand je me lancerai sur des voyages un peu plus sérieux.

Finalement, la plupart de mes affaires sont très dispensables. J’en sème pas mal en route, j’en trouve aussi beaucoup. J’ai essayé d’organiser les objets par degré d’importance décroissant à mes yeux. Si vous pouvez déjà voyager en n’emportant que des objets de le première catégorie, le sac idéal doit inclure également la deuxième. Au-delà, c’est déjà du luxe.

1)      Les indispensables qui permettent de courir comme un cabri à travers le Monde.

Le strict minimum, je ne voyagerais pas sans, sauf pour un remake de Man vs Wild.

-          Des vêtements qui peuvent s’adapter aux intempéries : Trois t-shirts, deux chemises, trois jeans, quelques sous-vêtements, un pull et une veste. Quelques sacs plastiques pour le linge sale, la nourriture ou la protection d’affaires sensibles à la pluie même si je vous conseille de trouver le sac le plus imperméable possible.

-          Une trousse de toilettes : brosse à dents, dentifrice, savon. Le reste peut s’emprunter et se trouver. En général, les gens chez qui vous pouvez prendre une douche disposent de shampoings, rasoirs, déodorants, tout le matériel nécessaire pour être la plus belle pour aller danser.

-          Un sac de couchage compact et léger

-          Une serviette de toilette (INDISPENSABLE, que vous auto-stoppiez dans la galaxie ou sur notre bonne vieille planète.)

-          Une ceinture qui contient un compartiment pour cacher vos billets.

  • A l’étranger :
    • Un adaptateur universel.

2)      Les trucs qui ne pèsent rien, prennent peu de place, qui peuvent servir souvent mais que j’ai rarement sur moi :

Importants et pratiques, ils facilitent votre voyage.

-          Un deuxième sac à dos plus petit pour visiter les villes sans être chargé comme un âne. En général, il y a assez de sangles sur le gros sac pour les souder l’un à l’autre. J’y mets principalement mes objets précieux.

-          De l’eau. Je sais, c’est vital mais je finis toujours par en trouver.

-          De la nourriture. Idem. Il m’arrive souvent de marcher le ventre plein de suppliques mais ça ne rend que meilleur le repas du repos si vous ne mourez pas de faim. Sérieusement, ne faites pas comme moi, prenez de quoi survivre.

-          Un couteau suisse, utilisable en toutes circonstances. Attention, dans certains contextes l’emploi du couteau est passible de plusieurs années d’emprisonnement.

-          Des cadenas pour vos sacs à dos. S’ils induisent que vous transportez des objets que vous ne voulez pas perdre, ils limitent le champ d’action d’éventuels voleurs.

-          Un sifflet à garder autour du cou, il évite de s’égosiller jusqu’à perdre sa voix si on est perdu ou immobilisé quelque part, il permet d’alerter qui que ce soit alentour et surprend d’éventuels agresseurs. Idéal si vous êtes aussi bon combattant que moi (au judo, je ne suis pas allé plus loin que la ceinture blanche)

-          Une torche, une frontale, n’importe quoi qui permet de voir et se faire voir la nuit

-          Une sacoche ventrale. Ce n’est pas un sac banane, ça se glisse sous les vêtements et c’est parfait pour conserver les papiers importants.

-          Une paire de lunettes de soleil qui évitera de vous faire saigner les yeux en cas de journées ensoleillées ou venteuses, en montagne, en mer et dans les déserts.

-          Du baume, ça peut faire la différence en cas de crampe en montagne ou de douleurs malvenues (on peut être voyageur et masochiste). Si les douleurs sont dues au poids de votre sac à dos, prenez du baume moins lourd.

-          Une tente, pour conserver un peu d’autonomie et ne pas forcément galérer à trouver un logis. Prenez-la légère.

  • Pour les autostoppeurs :
    • Un tableau et un feutre effaçable. C’est plus écolo et modulable qu’un carton ou une feuille de papier. Ce kit permet aussi de ne pas vous faire traiter de débutants auprès de certains autostoppeurs chevronnés. Oui, ça m’est arrivé.
    • Variante : Du papier et des feutres.
  • Dans les déserts, sans route ni indication :
    • Un GPS
  • En Tour Operator :
    • Des bouchons d’oreilles pour ne pas avoir à supporter les remarques stupides des autres touristes. Note : Si vous êtes en Tour Operator, vous pouvez n’emporter que cet objet. Passez-vous également des vêtements, vous n’entendrez pas les remarques de toute façon.

3)      Le petit luxe dont on se sert tout le temps mais qui peut attiser la convoitise :

La règle est simple, plus vous avez d’objets de valeur plus vous avez à perdre.

-          Un ordinateur ultraportable. Ca fait plaisir de frimer sur Facebook en mettant à jour votre localisation. De n’avoir pas à perdre vos habitudes de dactylographe en passant de l’azerty, au qwerty en passant par le qwertz ou les claviers sans i. C’est sympa de pouvoir se mater un petit film pépère au milieu de nulle part ou d’avoir sa musique avec soi.

-          Un téléphone portable. Envoyer un message de vous dans un coin de paradis, ça fait plaisir. Le mieux c’est d’avoir un téléphone tout pourri et dommageable. Ok, ça peut aussi vous sauver la vie en situation critique.

-          Un appareil photo, une caméra qui sont considérés comme des panneaux lumineux qui indiquent que vous êtes un touriste aisé. Si vous voulez vraiment prendre de belles images, cachez votre bel appareil et sortez-le en toute discrétion. Pour ma part, j’ai un second appareil photo qui ne vaut rien, rafistolé n’importe comment, qui ne prend pas de superbes images mais qui ne me met pas dans la catégorie «My traveler is rich! ».

4)      Des objets que je transporte qui se sont avérés utiles mais auxquels on ne pense pas forcément :

-          Une paire de tongs. Vos pieds respirent, c’est léger, ça se met et s’enlève facilement et permet d’accéder à certains sanitaires qui n’ont plus rien de sain.

  • Pour les autostoppeurs :
    • Un gilet réfléchissant pour ressembler à Karl Lagerfeld sur les bords de routes sombres.

5)      Des éléments dont je ne me sers assez peu, voire pas du tout :

Si on peut attacher une certaine forme d’importance à la première partie, les derniers objets me semblent superflus.

-          Un carnet de voyage pour dessiner, figer quelques moments, noter des trucs. Il regarde jalousement mon ordinateur et me fait culpabiliser.

-          Un kit de soin, donné par un routier – comme le gilet jaune, d’ailleurs, mais ça devrait fonctionner aussi si on se le procure autrement. Le fait de ne pas avoir à s’en servir procure un sentiment de puissance non-négligeable.

-          Une couverture de survie, ça tient chaud, ça protège de la pluie, de la foudre et c’est l’idéal pour attendre des secours

-          Des pastilles pour purifier l’eau. Je conseille plutôt d’acheter de l’eau en bouteille ou de confronter son organisme à ce que vivent les locaux. Je tiens à préciser que je ne suis pas responsable de maladie ou décès contractées par un breuvage pour lequel votre organisme n’est pas adapté. Comme disait mon prof de physique : « Il y a plus de gens qui sont morts en ayant bu de l’eau qu’avec de l’alcool. » Corolaire : buvez de l’alcool.

-          Un GPS. En dehors des déserts et autres lieux où les routes sont très mal indiquées, c’est plus sympa de demander aux gens, même de se perdre un peu. Le voyage, c’est aussi une confrontation au Monde plus grisante quand on sort des itinéraires, des programmes, des plannings.

-          Une carte. Votre ordinateur peut s’en charger. Certains téléphones aussi.

-          Un lecteur MP3. Il peut remplacer les bouchons d’oreilles, cela dit.

-          Une boussole. Super, le Nord est là. On fait quoi, maintenant ?

-          Un clavier souple et imperméable. J’ai tenté l’expérience une fois. Plus jamais.

Mes conseils ont forcément une part de subjectivité basée sur mes expériences. S’il y a des objets utiles qui manquent à cette liste ou des objets que j’estime importants qui vous semblent superflus, n’hésitez pas à me le faire remarquer. Gardez à l’esprit qu’un sac parfait est modulable en fonction de ce qui vous est nécessaire ou agréable.

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Luxembourg de la mort

Luxembourg, une nuit d’été 2006

C’est la première fois que je passe par là et que j’ai moyen de confronter l’image que j’en ai – un petit Etat de gens aisés où il ne se passe pas grand-chose – à la réalité. La première impression paraît proche du préjugé, à côté des ponts qui surplombent des parcs boisés, des maisons éclairées semblent figées dans un temps qui n’a rien d’agité.

Comme souvent, le poids de mon sac met au ban la visite touristique pour me concentrer aux questions pragmatiques : où vais-je dormir ce soir ? Il est presque minuit, on a passé l’heure où il devient délicat de demander le gîte à des inconnus sans que la situation ne leur semble inquiétante, je  dois trouver un endroit où poser ma tente à l’abri des regards en pleine ville. Ce n’est pas une première, je l’ai fait à Londres, Edimbourg et Glasgow sans rencontrer le moindre problème.

En passant par le parking d’un restaurant classieux, je croise deux trentenaires, un brun aux cheveux longs et un blond joufflu, tous deux habillés avec élégance, impliqués dans une conversation animée; ils baissent la voix lorsque je m’approche d’eux. Après salutations et présentations, je leur pose la question qui me permet habituellement de savoir où je passerai la nuit :

« - Vous ne sauriez pas où je peux planter ma tente ? »

Choc des cultures, les yeux du brun s’écarquille, il grimace d’effroi, j’aurais dû m’attendre à ce que le mode de vie luxembourgeois ne se prête pas du tout à mes manies de voyageur. Peut-être que, comme à Jersey, les campeurs sont interdits et la délation une pratique courante. Si ça se trouve, le fait de camper est un concept si éloigné des conceptions locales que je passe pour un dément en énonçant la formule habituelle.

« - Tu es fou ! (Ah, j’avais raison.) C’est super dangereux de camper par ici. Tu pourrais te faire attaquer. (Euh… Au Luxembourg ?) Le parc est rempli de punks et de drogués qui se retrouvent en bande pour tabasser des gens au hasard. Si tu passes une nuit dehors, ils te buteront, c’est sûr. Il y a des combats de gangs tous les soirs. Tu vas te faire détrousser, violer et assassiner. Franchement, c’est de la folie !»

Vous les connaissiez, vous, les punks et les drogués du Luxembourg ? Le temps de digérer l’information nouvelle qui transforme mes préjugés de pays le plus ennuyeux du Monde en jungle urbaine, je sors mes arguments habituels :

« - Vous savez, je voyage sans argent, le camping est mon seul moyen de continuer à voyager sans me ruiner. C’est assez rare que je passe des nuits à subir mille et un châtiments et j’ai tendance à survivre jusqu’à la journée suivante.

-          Je ne sais pas où tu es allé avant mais au Luxembourg, ça ne rigole pas. Ecoute, tu m’as l’air réglo, tu peux dormir chez moi, je vis avec ma femme à la frontière du Benelux. Ca ne me rassure pas de te savoir dehors. »

Bingo. Une fois de plus, j’ai trouvé un logement avec la vieille technique de la tente. C’est mon premier voyage en solitaire et ça fait un mois que je ne campe jamais tellement ça fonctionne. On ne tarde pas à monter tous les trois dans une belle et grosse voiture noire et quand ils ont fini de me poser des questions, ils reprennent ensemble la conversation qu’ils menaient au moment où je les ai interrompus. Je ne les écoute pas, je regarde la périphérie luxembourgeoise, chassant une pointe de regret de n’avoir pas visité la ville. Je le ferai demain, quand il fera jour. Les lampadaires se raréfient, on est à la campagne et l’on traverse l’ombre plus souvent que la lumière. On passe par un village où l’on dépose le joufflu, ils finissent leurs discussions par un « … en tout cas le problème sera bientôt réglé. » avant de se faire la bise et de repartir dans un silence de trente secondes.

« Tu en penses quoi, Antoine ? me demande le chevelu.

-          Euh… Quoi ? réponds-je avec tact.

-          Tu as écouté notre conversation, ce fils de pute n’aurait pas du s’en prendre à la femme d’un rital, c’est normal de se venger, non ?

-          Euh, oui… oui, oui… continué-je avec une verve qui impressionne.

-          Parce que je tourne autour du pot depuis tout à l’heure mais j’ai trouvé un tueur pour me débarrasser de ce fils de pute.   »

Je vous épargne les onomatopées constructives, voilà que mon bon samaritain me résume sa situation : la semaine dernière, sa femme s’est faite agresser par un voisin colérique et, plutôt que contacter la police, mon futur hôte en fait une affaire personnelle pour régler la question du voisin.

« J’ai trouvé un tueur turc qui s’occupera de ce salopard pour vingt euros.

-          Vingt euros ? remarqué-je pertinemment.

-          Plus le billet d’avion. On le fait venir directement d’Istanbul. Les turcs, ils n’ont rien à perdre. On a trouvé celui-là sur MSN. »

Ne me demandez pas, je ne sais pas plus que vous comment trouver des tueurs à gages turcs sur MSN, je ne veux pas participer à vos règlements de comptes, trouvez vos assassins vous-mêmes.

Il n’empêche qu’au moment de me demander si on me mène en bateau, on arrive chez mon hôte vengeur et je rencontre sa femme dont je distingue au niveau des pommettes, un hématome qui s’apprête à partir.

« - J’ai ramené un voyageur, je lui ai raconté l’histoire du fils de pute, on peut lui faire confiance, il ne dira rien. »

Et la conversation reprend juste après que le rital me fait visiter leur nid douillet, détaillant les matelas et l’écran plat à la manière d’un agent immobilier. On se pose à table, on me sert un coca puis une assiette de pâtes saupoudrée d’un excellent parmesan tandis que le couple continue à me raconter leur plan punitif et l’alibi qu’ils se créent avec la même intensité que d’autres parlent de leurs prochaines vacances.

D’ailleurs, je ne réagis pas davantage que si l’on me parlait d’un sujet banal. Je hoche la tête, j’émets des signes d’attention, tout est tellement nouveau que je n’imagine pas pouvoir réagir autrement. J’ai dix-neuf ans et peu de connaissances sur les vengeances radicales, espérant le moment où l’on me dira :

« T’es vraiment cruche, tu pensais vraiment qu’on te raconterait tout ça si c’était vrai ? (C’aurait été une phrase probable.) Nous, notre truc, c’est d’attendre les campeurs naïfs qui ne savent pas où dormir, les inviter chez nous et les bassiner d’une histoire abracadabrante. (Vu la proportion de voyageurs qui cherchent à camper dans les zones urbaines à cette heure pour rencontrer des gens, ça fait des années qu’ils fomentent leur canular et elle s’est vite collé une mandale pour ajouter du crédit au propos.) »

Il n’y a pas de doute, ce qu’ils me racontent est vrai et ils font de moi le complice muet de leur crime en me dévoilant tout. Quand le sujet a été épuisé, nous parlons de musique, de ce que je fais dans la vie et, dans le contexte, ces banalités me paraissent plus bizarres encore.

On finit par se coucher vers 2h du matin. D’abord l’excitation m’empêche de trouver le sommeil puis mes rêves sont pour le moins agités.

Au matin, on prend la route après le petit déjeuner, l’italien m’amène à Luxembourg sur sa route du travail puis me paie le billet de train pour que j’aille à Trèves, à la frontière allemande. On se salue comme de vieux amis, on échange nos numéros de téléphone, on espère que je leur rendrai visite quand je repasserai par là puis je me retrouve avec une question d’éthique: dois-je les dénoncer alors qu’ils m’ont aidé ?

Je finis par répondre de manière insatisfaisante : si je n’avais pas été là, ça n’aurait rien changé. Je veux regarder le Monde sans le modifier. Je serais vraiment un connard si je les dénonçais.

Je monte dans le train, j’arrive en Allemagne et je pars le plus loin possible d’un Luxembourg qui est définitivement plus violent que ce que j’imaginais.

Un an après :

Sur la route de Belgique, je passe par le Luxembourg. J’envoie un texto pour saluer le rital et sa femme. Il me répond chaleureusement, je suis toujours le bienvenu, je passe quand je veux.

Quelques mois plus tard, je perds mon téléphone avec son numéro. Je ne sais plus où il habite, je n’ai que son prénom et n’ai plus aucun lien qui pourrait nous rattacher.

« C’est con, me dis-je. Ils étaient sympas. »

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Yourte nature

Mon barda est une blague.

Ni trousse de secours, ni eau ni aliments, c’est un amas de vêtements, de quelques affaires de toilettes, trois bouquins, un ordinateur mort… beaucoup de bordel inutile qui s’est constitué au fil de mon indifférence. Ca prouve le rapport que j’ai avec mes pérégrinations d’aujourd’hui. Elles n’ont pas d’autre enjeu que de vivre l’instant. Pas besoin d’ordre ou de préparation, je suis en terre connue, je parle et comprends la langue des locaux, mon téléphone n’est pas surtaxé quand on m’appelle, je suis au pays où tout est si facile que je n’ai pas à m’organiser pour me simplifier le voyage.

Alors je me déplace le pas aussi léger que permettent les quinze kilos qui constituent mes éléments quotidiens, léger de l’absence de destination sur un chemin sans importance. Les enjambées guillerettes vacillent du manque d’équilibre de mon sac à dos, il n’y a pas de bas-côté où les voitures pourrait s’arrêter, je ne tends ni pancarte ni pouce, je m’en fiche allègrement, prêt à marcher des kilomètres malgré le poids de mon équipement.

« Hé ! Tu fais du stop ? »

Dans son camion de marchandises, un blondinet s’arrête sur la route, commençant à embouteiller. Son visage se cache derrière une barbe de trois jours et des lunettes de soleil funky – composition de languettes noires légèrement pailletées. Je ne sais pas si c’est sa bonne tête ou l’accent campagnard qui me rappelle celui des paysans de Kaamelott mais le barda et moi montons joyeusement, même s’il ne va pas loin.

Ca cause de tout son soûl, ça se marre beaucoup. Rudy (« Rudy tout court, hé, pas fou, pas de nom de famille ! ») me parle du milieu de la teuf, de la chourre d’à peu-près tout dans les supermarchés et les stations essences, du fait que les flics des villages du coin sont carrément aux aguets, de l’aménagement de son camtard puis de son proche départ en convoi pour le Maroc parce qu’il est temps de filer. Après que j’ai distillé deux ou trois anecdotes de voyage, il décide de me présenter à des potes installés dans une yourte aux Halles, un patelin local.

« Ca t’éloigne pas trop d’ta route ?

-          J’ai pas de destination, ça ne risque pas de m’en éloigner. »

Après un rire amusé et deux coups de fil ponctués d’expressions qui m’étaient inédites, Rudy file à toutes berzingues roulant parfois franchement sur l’herbe qui borde les lacets des Monts du Lyonnais à travers des villages dont les noms n’occupent aucune place dans les plis de ma mémoire.

La yourte se trouve au fond d’un camping que quelques caravaniers semblent occuper à l’année. A ses décorations, je reconnais immédiatement sa provenance et caresse des souvenirs de voyages en Mongolie. C’était il y a un an. A l’intérieur, je rencontre Lucas, un jeunot – la vingtaine – qui émerge d’une sieste dont ni les marques de couverture, ni l’œil ensommeillé  n’altèrent la beauté. Son regard affable s’orne d’un vert bleu profond et d’un sourire qui doit commettre des ravages et ses mains tendent des bières, c’est donc un type bien.

Rudy se vautre dans le lit et parle d’un week-end de Pentecôte à haute teneur en alcool. Quelques  verres plus tard, le p’tit Greg arrive. Un gamin à lunettes dont la tignasse noire lâche deux grosses dreads. Il n’a pas dix-neuf ans et porte déjà le passif d’une vie d’alternatif, de squatteur et d’itinérant. Chacune de leur phrase est portée par la joie et un émerveillement aussitôt contagieux.

Alors que Rudy s’en va retaper son camion, Lucas nous invite – P’tit Greg et moi – à manger du poisson à pêcher dans l’étang d’à côté.  Cannes à pêche à l’épaule, un seau à la main, P’tit Greg et moi marchons une centaine de mètres tandis que Lucas cherche des vers pour appâter les perches. Trouvant qu’il tarde à nous rejoindre, je fouille la vase – parvenant mieux à trouver de la boue à me mettre sous les ongles qu’à trouver des appâts – et P’tit Greg attrape des sauterelles – tâche où je me révèle encore plus mauvais qu’à remuer la terre.

C’est au moment de comprendre que les poissons se désintéressent de nos insectes que Lucas arrive avec un pot rempli de rampants qu’on s’empresse d’épingler avant de les envoyer à l’eau. Lucas a un don. Dix minutes se passent qu’il sort déjà deux perches. En vingt minutes, il en aura pêché trois et P’tit Greg une seule. Moi, je soupçonne mon ver de jouer les monstres de l’étang, pas un poisson ne s’y risque. Je rentre bredouille mais porté par l’enthousiasme de Lucas qui répète qu’il adore pêcher avant de demander :

« - Au fait, quelqu’un sait vider les poissons ? »

On se demande si on y arrivera, on devrait peut-être relâcher nos prises, P’tit Greg nous parle d’assumer nos actes et d’assommer nos perches. Il est marrant, P’tit Greg, avec son discours politique de tous les instants. Finalement, on ne s’en sort pas mal, aidés par Liliane, une amie des deux garçons, piercée aux joues, au torse, tatouée dans le dos, dont la partie du crâne qui n’est pas rasée est composée de dreadlocks.

A cuire nos poissons au feu de bois au clair de lune, j’ai l’impression de vivre à vingt-quatre ans des bouts de vie qui auraient du appartenir à l’enfance. Vu la taille des bestioles, on ajoute des pâtes, du saucisson, de la salade, quelques aliments pour se remplir le ventre, agrémenté de liqueur de cerises et de bière belge. L’enfance aurait eu de la gueule avec tous ces ingrédients.

Voyager en France est facile, je ne paye pas quand on me téléphone, l’eau est potable au robinet, il y a des potes aux six coins de l’hexagone et des millions d’inconnus chez qui il est facile d’être hébergé. Ce que je découvre est simple, pas de terra incognita où les habitudes et les mœurs me seraient étrangères. Quelques conversations autour de quelques verres, des sorties et des plaisanteries. Ce n’est pas l’aventure, c’est un peu plus posé, ce n’est pas mal non plus, ça s’appelle la vie.

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