[Carte postale souvenir] La Las Vegas d’Afrique

Au milieu du désert, loin de toute cité, on a bâti une ville de jeux et d’esbroufe. La nuit, on la croirait composée de lumières à projeter au loin l’ombre de virevoltants et d’animaux sauvages, dissimulant les sons de la vie sauvage par ceux des fêtes et des machines à sous. Non, ce n’est pas de Las Vegas qu’il s’agit mais de son alter ego sud-africain : Sun City, qui repose au milieu d’un volcan éteint.

Alors que la région est marquée par son aridité, cette ville artificielle regorge de fontaines et se pare d’une couverture de palmiers en oasis licencieuse d’où dépassent les tours de palais et les hôtels polygonaux que jouxtent des piscines à vagues démentielles. Démence, grandeur, outrecuidance, tels sont les maîtres mots de ce parc d’attractions pour accrocs du casino et des frivolités.

Ici-bas, l’artifice est assumé. Tout est plus grand, plus fou, plus faux qu’ailleurs, parfaitement en phase avec le projet de son fondateur, Sol Kerzner, lorsque la cité du soleil ouvrit ses portes pour la première fois, en 1979 ; le complexe de loisir jugé aujourd’hui encore comme le plus ambitieux du pays. Nous le comprenons avant même le portail d’accueil franchi, l’ambition du magnat de la finance est de nous en mettre plein les yeux, pont encadré de statues d’éléphants, décorations rococo du sol au plafond et lustres cristallins. Bien que les casinos se soient développés de part et d’autres de la contrée, on trouve en Sun City le parangon de la démesure. J’aurais tort d’évoquer une ode à la démesure, c’est plutôt le dubstep marteleur de la superbe.

S’il y a des familles pour profiter de la vallée des vagues, un lac artificiel – mais si vous êtes attentifs, vous aurez compris que l’adjectif est superflu – se remplissant de l’adrénaline des audacieux qui dévalent d’immenses toboggans pour ajouter aux vagues simulées celles des chutes vertigineuses, on trouve surtout des groupes qui se retrouvent autour de divertissements communs. Les golfeurs qui se retrouvent sur un green délirant avec vue sur la savane doivent guetter les singes pour ne pas se faire voler leurs balles, les férus du blackjack gardent les lèvres pincées pour ne pas insulter le troisième vingt et un consécutif de la banque et les passionnés du poker prennent des airs presque aussi fabriqués que les décors de leurs affrontements.

D’ailleurs, Sun City a hébergé la plus grande manifestation de poker du pays avec le Sun City Poker Tournament – Million Dollar dont le vainqueur est reparti avec quelques six centaines de milliers de dollars. Ça donne presque envie de se mettre aux cartes pour financer ses voyages, j’ai calculé : par rapport à mes dépenses actuelles, si je devenais centenaire, il me faudrait 6,0277777… vies pour écouler une telle somme même si les lieux comme Sun City y participent en les absorbant goulûment dans ses nombreuses activités. Dans une ville d’argent, tout se paye à prix d’or et il faut un budget pour y rester plus d’un jour – et la journée vaut déjà son pesant de rands – mais pourquoi ne pas goûter temporairement au luxe et au spectaculaire ? Les spectacles y sont d’ailleurs nombreux et l’une de ses arènes a accueilli des noms aussi prestigieux que Sinatra, Queen ou Rod Steward.

Sun City allume comme une tropézienne, s’exhibe comme une cannoise mais est aussi inabordable qu’une russe pour le petit portefeuille. Aussi truquée que décomplexée, elle tape à l’œil de tous et s’inscrit comme le pays de cocagne des aventures de Pinocchio, un lieu unique en son genre où des enfants majeurs passent leurs journées à flamber de richesses et d’excès sous le soleil de l’Afrique.

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Les aventures d’un gentleman voyageur, 117 jours sur un bateau de croisière

Ca vous dirait, vous, un tour du monde sur un paquebot luxueux ? Fendre les mers et océans dans un bâtiment qui défie l’onde en lancinant à peine. Beaucoup en rêvent d’une telle croisière, entre salles de bal, minigolf sur le pont, piscine et aires de bronzage au beau milieu des flots. Simon Allix l’a fait en tant que gentleman voyageur pour une série de documentaires dont le premier des cinq épisodes sera diffusé ce soir sur la chaîne Voyage. Avant de s’embarquer dans cette aventure, le documentariste avait traîné sa caméra en Iran et au Népal, bien loin des destinations qu’il découvrirait durant les 117 jours de ce voyage sur le Queen Elizabeth.

Ayant eu l’opportunité d’assister à la diffusion du pilote, je le crois volontiers quand il affirme que les épisodes qui suivent sont meilleurs. Pour le premier mois à bord du vaisseau de croisière, ce fut une gageure de prendre des images du fait d’un capitaine « seul maître à bord après Dieu » peu conciliant et plutôt frileux quant à la présence d’une équipe de tournage. Entre l’interdiction formelle d’être une gêne pour les passagers et la méfiance envers les journalistes – « On a dû répéter cent fois que nous n’étions pas des journalistes. Ils craignaient qu’on fasse un sujet sur leur main d’œuvre philippine. » – il aura fallu le temps nécessaire pour se faire accepter.

Pourtant, les origines des employés sont une fierté dans la bouche du capitaine lorsque, au cours d’un discours, il félicite la diversité de l’équipage et des passagers. Les tensions ont fini par s’atténuer pour que s’instaure un véritable climat de confiance plus favorable à la réalisation d’un film. C’est donc assez difficile de se faire un avis concernant Les aventures d’un gentleman voyageur, il y a du bon et du moins intéressant. D’abord, il faut reconnaître que pour un tel voyage, il faut être en mesure de prendre de longues vacances qui ne sont pas accessibles au premier porte-monnaie venu. Dès lors, les passagers sont principalement composés d’une clientèle ventripotente plus proche de la tombe que du ventre de leurs mères, rares sont les plans sur des demoiselles en bikini et leurs jeunes paons bodybuildés autour de la piscine. Cela dit, ces plans existent comme dans un élan désespéré de prouver qu’il n’y en pas que pour les grabataires.

La deuxième faiblesse concerne le gentleman en question. Si ce n’est lors d’une séquence de bal pour laquelle il s’apprête, Simon Allix ne présente pas les caractéristiques d’un Arsène Lupin ou d’un Philéas Fogg. Le titre de l’émission en devient un brin mensonger mais il n’est pas impossible de voir notre protagoniste devenir peu à peu le dandy des mers qu’on attend.

Heureusement, il y a des parties intéressantes, notamment celles qui montrent les rouages et coulisses de cette ville flottante. De la salle des machines aux restaurants en passant par la case prison, c’est un régal que de découvrir les personnalités qui composent l’équipage et leurs rôles pour que la croisière se déroule sous les meilleurs auspices. On aime suivre ce gardien qui veille à la sécurité, on est touché par le témoignage cette hôtesse tiraillée entre sa famille et l’équipage avec qui elle passe plus de la moitié de chaque année. Et c’est tout naturellement que l’on se retrouve confronté à la thématique première de cette série, sans s’y être attendu : le départ loin de ses racines.

A chaque escale, courte comme une visite d’appartement, on rencontre des gens qui ont quitté leurs pays pour un autre et sont questionnés sur leurs appartenances. Se sent-on plus chinois qu’américain quand on a quitté la Chine avant son plus lointain souvenir ? Comment perpétuer des traditions ancestrales dans un pays qui ne nous a pas vu naître ? La question des origines, du mal du pays et de l’adaptation est traitée avec une douce curiosité et s’oppose au manque d’empathie pour les riches voyageurs.

Parce que c’est ce qui marque encore, plusieurs semaines après le visionnage de ce pilote, ces petits humains qui sont partis par besoin ou par envie, et font tourner la planète de gens biens plus aisés qu’eux. Et tant pour ces portraits que pour les paysages, les illustrations de Simon Allix, disséminés dans le film et dans un beau livre aux éditions Arthaud, sont teintées d’une poésie réelle, à des lieux de ce que pouvaient laisser craindre les tribulations d’un gentleman.

Les aventures d’un gentleman voyageur, c’est ce soir sur Voyage à 20h40

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La Bible du Grand Voyageur, le guide presque plus important que ton sac à dos.

Voilà quelques jours que je parcours les pages de La Bible du Grand Voyageur, dernier ouvrage de Lonely Planet concernant le voyage non pas comme un circuit touristique mais comme une somme d’idéologies écologiques, économiques et d’échanges… Les citations qui introduisent chaque chapitre le rappellent : le plus important dans le voyage, c’est le voyage. C’est chercher la lenteur, la rencontre et le hasard, c’est prendre le temps de la découverte, oser déclencher l’inhabituel, apprendre la débrouillardise.

Sur ce sujet, le trio d’auteurs – dont font partie Anick-Marie Bouchard, globe-stoppeuse et amie que j’ai déjà évoquée ça et là sur le blog, et Nans Thomassey que vous pouvez voir dans le nouveau succès de la boîte de production Bonne Pioche avec l’émission Nus et culottés – ne se moquent pas de leurs lecteurs en proposant moult conseils allant de la préparation du sac à dos à la route du retour en passant par les déplacements, l’alimentation, le logement, les échanges interculturels et la sécurité. Si une bonne part de ces conseils coule de source pour les initiés, c’est avec plaisir qu’on voit nos méthodes validées et partagées par d’autres voyageurs, c’est tantôt avec surprise tantôt avec la stupeur d’un « Mais pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt ? » qu’on découvre des méthodes et techniques encore inappliquées qui ne perdent rien pour attendre, notamment concernant le revenu en voyage.

Sur le sujet, je dois bien admettre mes lacunes, ayant trouvé du boulot via Internet par hasard plutôt que par de profondes recherches, à la sempiternelle question «D’où tires-tu tes revenus ? » je peux difficilement apporter davantage qu’un haussement d’épaules : Ma méthode pour n’avoir pas le compte en banque dans le rouge consiste à dépenser le moins possible. Ma mère ayant balayé depuis longtemps mes espoirs de travailler en voyageant parce que les salaires du quart-monde ne lui semblaient pas viables, je profitais de retours en France pour travailler un peu entre deux voyages. Cette année, trois semaines dans un cabinet d’avocat me permettent de voyager toute une année. Je ne me suis jamais retrouvé suffisamment dans le besoin pour être contraint de trouver du travail et me disais que je trouverai bien quelque chose en situation urgente. Ca, c’était avant La Bible du Grand Voyageur.

L’avenir dira si des changements majeurs suivront effectivement cette lecture mais il est clair que l’encadré sur les guatémaltèques qui s’engagent à réaliser des missions proposés par leurs donateurs (p.50), les moyens pour monter idéalement un projet afin d’obtenir bourses, partenaires et sponsors m’intriguent, m’amusent et m’inspirent au plus haut point.

La chapitre sur la communication interculturelle m’a particulièrement interpelé en apportant des réponses simples à certains sujets délicats. Le fait de ne pas cautionner toutes les pratiques de l’autre au prétexte que telle est sa culture, par exemple. M’étant toujours gardé de juger quiconque et peu enclin au conflit, remettre quelqu’un en question parce que je ne partage pas son opinion est généralement inenvisageable. Je me demande plutôt qui je suis, moi, l’étranger, pour vouloir changer chez l’autre ce qui ne me convient pas. Cela dit, certaines coutumes méritent d’être discutées et sûrement même d’être combattues aussi farouchement qu’elles le sont dans le livre.

En vieux baroudeur qui a roulé sa bosse, j’ai cherché la petite bête, l’information manquante dans l’optique peut-être de pouvoir participer à une réédition prochaine. Peine perdue, les coquilles sont trop rares pour constituer des reproches sérieux et si la majorité des témoignages ont ce côté « En appliquant cette méthode, nous nous sommes retrouvés submergés par un bonheur béat, le monde est beau, les oiseaux font cui-cui. » – exception faite des quelques excellentes pages de Guillaume Mouton intitulées Freight-hopping : le wagon et le vagabond – ce guide est complet, pour ne pas dire exhaustif, tant pour l’aventurier que pour celui pour qui le confort est primordial, au point de rendre ineptes les conseils du blog puisque les réponses aux questions que vous vous posez et à celles que vous ne vous posez pas sont déjà répertoriées.

Adeptes et néophytes trouveront dans La Bible du Grand Voyageur un document clair et complet dont certains chapitres devraient être enseignés dans les écoles du voyage. Pour ma part, bien que déjà dévoré d’un bout à l’autre, il restera encore quelques temps dans mon sac à dos, pour la piqûre de rappel et pour optimiser les prochains déplacements.

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Le budget voyage, cette fumisterie

Je lis ça et là des conseils à propos du budget idéal pour partir en voyage pour un mois, une année, un lieu en particulier ou un tour du Monde. Souvent, ces articles sont pertinents, basés sur l’expérience, mais il ne s’agit jamais que d’une approche relative au mode de voyage de leurs auteurs et jamais – ô grand jamais – une référence absolue du voyage idéal. D’abord, parce qu’il n’y a pas de voyage qui conviendrait à tout le monde, mes endroits favoris sont honnis par d’autres tandis que l’évocation de Maurice ou Mayotte me provoque de l’urticaire. Ensuite, et surtout, parce que ça dépend de vous. Tout dépend de vous, de vos ressources personnelles, bagout, charisme, goût pour l’aventure, sens de la débrouille, des éléments que vous avez déjà. Limite, vous pourriez partir parcourir le Monde avant même de terminer la lecture de cet article – ce que je ne vous conseille pas car vous passeriez à côté d’un excellent papier et que vous n’êtes sûrement pas prêt à laisser un mot au propriétaire de votre logement stipulant « Je ne paye plus mon loyer parce que j’ai décidé de partir à l’aventure pour une durée indéterminée. », vous êtes bien trop raisonnable.

La notion de budget exclut les pauvres et renvoie le voyage au rang des loisirs de riches. Ce n’est pas le cas, tout le monde peut voyager – sauf les biélorusses et les afghans pour qui l’obtention des visas est une gageure mais ils n’avaient qu’à choisir des ovules mieux situés, sauf les handicapés sévères de type syndrome d’enfermement, sauf quelques autres que j’oublie mais partons du principe que vous n’êtes ni biélorusse, ni invalide à 90%, ni oublié. Bref, tout le monde peut voyager.

Derrière mes allures de vendeur de méthode miracle pour réussir sa vie se cache un message sincère : il n’y a pas besoin d’argent pour voyager. Du moins, pas d’énormément d’argent, pas d’un budget. Vous dépenserez certainement moins que l’exige la sédentarité. Voyez, en plus de deux ans, j’ai dépensé moins de 2500€, matériel et titres de transport compris, pour une vingtaine de destinations sur trois continents. Je triche un peu, on m’a payé certains déplacements, quelques voyages auraient dû coûter plus chers mais c’est une partie de ma démarche, aussi infime soit-elle.

L’argent est un moyen parmi d’autres, sûrement le plus paresseux puisqu’il donne la légitimité à celui qui le dépense d’obtenir ce qu’il exige : en avoir pour son argent. Dès lors, on instaure un domaine de commande qui permet sans aucun doute de développer l’économie du pays mais il s’agit de tourisme et ce n’est pas mon propos. Moi, je vous parle de voyager, de ne pas vous contenter d’une vitrine pittoresque mais d’interagir avec les éléments qui la constituent, de vous faire accepter par la population pour ce que vous êtes plutôt que pour vos possessions.

C’est plus impliquant, c’est sûr, ça demande un effort que vous ne voulez pas forcément fournir en vacances mais je vous ai seulement dit que c’était possible, pas que c’était donné. Ce n’est pas donné mais c’est loin d’être difficile, ça a même tendance à être plus facile avec le temps. De plus, le jeu en vaut la chandelle puisque l’expérience que vous en retirez est humaine, unique, quitte à moins connaître de l’Histoire d’un pays qui ne devrait pas vous intéresser tant que ça puisque vous ne l’avez pas vécu.

D’ailleurs, ce n’est pas parce que vous n’avez pas d’argent que vous raterez les activités touristiques. Escalade en Auvergne, chiens de traineaux en Scandinavie, ballon dirigeable au-dessus de la Cappadoce, luge dans les monts valaisans, musées nationaux un peu partout, mariage indien … toutes ces activités, je les ai pratiquées pour moins de dix euros, souvent gratuitement, en me liant d’amitié avec des locaux, en saisissant une opportunité.

Pour le logement et l’hygiène, demandez aux gens dans la rue, campez sauvagement, utilisez Couchsurfing. Pour la nourriture, préparez-vous vos plats, faites-vous inviter, participez à certaines tâches pour les mériter. Pour le déplacement, faites du stop, même pour traverser les océans, covoiturez, marchez, pédalez. Les moyens existent même s’ils vous contraignent à avancer moins vite – bien que je n’ai jamais mis plus de quatre jours en autostop entre Istanbul et Paris – à choisir une région spécifique plutôt que tout le pays si le temps vous manque ou à ne rien pouvoir planifier. Adoptez l’aléatoire, laissez-le se mêler à votre quotidien, il façonne vos capacités d’adaptation.

Cela dit, vous ne serez pas nécessairement confrontés à l’inconfort. Je suis monté dans plus de Porsche que de R5, ai dormi plus souvent dans un lit que dehors, ai mangé à ma faim quasiment tous les jours et, quand ce n’était pas le cas, c’était par paresse plutôt que par échec.

Je le répète enfin, l’aventure n’est pas non plus l’apanage de la masculinité, j’en ai rencontré des femmes qui voyageaient seules sans dépenser 20€ mensuellement. C’est à la portée de ceux qui en ont la volonté.

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Ego trip de Lorialet

On tire de drôles de choses des nuits insomniaques. Alors que le sommeil refuse de se livrer tant que je n’aurai pas répondu à ses revendications, je relis les dernières pages de Sukkwan Island – « le livre au titre imprononçable » selon la vendeuse de la Fnac, premier roman publié de David Vann. 

La tête ne pardonne pas mon rythme d’écriture : «Tu veux devenir écrivain, mec ? Il n’y a pas trente-six moyens. Je veux bien me bouger pour que la page blanche ne soit qu’un concept mais la moindre des choses, c’est d’écrire. Tu n’étais pas voyageur avant de passer le pas de ta porte, tu ne seras pas auteur sans créer. »

Voyageur, je suis un voyageur. Non pas que je l’ai choisi délibérément, c’est venu comme un travail de caissier, pour combler l’été et ça s’est répandu sur le reste de l’année, sur le reste de la vie.

Voyageur parce que c’était plus facile. Moins de paperasse, je ne sais combien de milliers me seront passés sous le nez pour n’avoir pas voulu me mêler de la CAF, du Pôle Emploi, de tout ce qui appartient au monde merveilleux de l’administratif. Je vous le jure, le trou dans les deniers de l’Etat, je n’en suis pas responsable.

Pour être voyageur, il a suffi de partir, de laisser derrière tout ce qui me retenait à la vie sédentaire, ces objets qui me possédaient plutôt que l’inverse. C’était étrange mais je ne peux pas dire que ce fut difficile. On se sent juste un peu dans le coton comme lors d’un déménagement. Je ne déménageais vers nul endroit précis : le Monde, ici, ailleurs, pas forcément bien loin. J’ignorais que, deux ans après, la sensation serait toujours présente, notamment entre deux projets, quand se pointe la culpabilité de n’être pas constamment en mouvement. Il n’a pas besoin d’être physique, l’apprentissage crée un changement, la création transforme tout autant, l’interaction développe notre rôle au sein de la société. Il y a des jours sans apprentissage, sans création ni interaction ; des journées inconséquentes que je justifie en arguant : « C’est passager. Cette inactivité compense l’intensité de certains voyages. »

Il y a un fond de vérité, là-dedans, qui leurre tout le monde, moi excepté. On a beau paraître marginal et vivre au jour le jour, l’absence d’objectif nous ratatine. S’il est indéfini, qu’importe ! Tant que le temps qui passe contribue à davantage qu’un pas vers la poussière.

« Il n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui. » Voilà ce que je lance en citant le Mark Twain que je n’ai jamais lu. Un jour, il faudra parcourir les lignes des géants de la littérature du voyage et de la description du Monde. Lévi  Strauss, London, attendez-moi.

« Il n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui. »  Encore faut-il prendre le risque de se confronter à la vie.

Prendre le risque… Ca me renvoie à Sukkwan Island, l’histoire de Jim, un homme brisé par ses échecs sentimentaux qui part avec son fils sur une île perdue au sud de l’Alaska dans l’idée de passer une année à vivre dans un coin de nature. Passons sur l’influence évidente de La Route, de McCarthy, cette histoire m’a renvoyé à mes voyages en solitaire, où j’avance à tâtons, commettant des erreurs qui auraient pu me coûter la vie. Avec le personnage de Jim, je partage cette inconscience qui m’a fait traverser des déserts sans eau ni nourriture, affirmant une foi presque mystique en l’humain qui me viendrait en aide. C’est là que se situe la différence profonde, lui cherchait le salut dans l’isolement tandis que je voyage pour rencontrer, même dans les zones désertiques.

Je suis un voyageur, celui qui veut apporter du Monde d’autres témoignages que le prisme médiatique habituel – et j’ai bien conscience en écrivant cela que mon jugement sur la télévision est injustement réducteur, que certains reportages et documentaires abordent leurs sujets avec justesse. On doit les trouver quelque part dans la flopée d’émissions de relooking et les informations, quelque part entre la bêtise et la terreur.

Je suis un voyageur, et donc une passerelle entre les univers, au sein d’un même pays, voire d’un même quartier. Rapporteur de nouvelles, glaneur d’informations, parfois confident, je ne cherche pas la marge, du moins pas seulement et sûrement pas la mienne.  Mon projet, au contraire, vise à intégrer les milieux traversés, être suffisamment proche des gens pour que mon discours ne soit pas celui d’un original sur lequel on pourrait aisément jeter le discrédit. On écoute mieux nos semblables puisque l’on se méfie des différences.

Là, la fatigue me gagne. Je ne me sens plus otage de ma tête qui doit estimer le travail suffisant. Pourtant, je n’ai fait qu’évoquer des concepts que je voudrais plus poussés. Dans d’autres billets, peut-être. Pour le moment, le voyageur va dormir du sommeil du juste.

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La Dangereuse – Vendeurs d’enclumes

"Ma blonde a les yeux bleus comme la peur qu’elle m’inspire
De ces trente deux lames blanches au cœur de son sourire
Qui jamais n’altère de roses faiblesses son teint de marbre
Mais vous laisse à terre au pied d’une tigresse aux dents de sabre

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi

Moi qui jusqu’alors habillais mon lit
D’or et de flammes
Réchauffant mon corps en vain dans le lit
Brûlant des femmes

C’est finalement d’un regard glacé
Ma demoiselle
Qui fit dans mon sang d’homme ignifugé
Une étincelle

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi

Il faudra sans doute que j’y laisse un peu
De mes plumes
Ainsi que l’on goûte d’un fruit délicieux
L’amertume

Mais c’est sans question, doute ni douleur
Que je m’élance
Pendre ma raison, mon cou et mon cœur
A sa potence.

Je suis amoureux d’une dangereuse
Il ne manquait plus que ça
Je lis dans ses yeux la promesse heureuse
Qu’il en est fini de moi"

La dangereuse – Vendeurs d’enclumes


Une nuit d’hiver à Kautokeino

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-45°C

Jokkmokk, Suède, 3 février

Les suédois sont givrés.

Givré 1

Les suédoises sont givrées.

Givrée

Et moi, je suis givré d’être ici en pleine hiver pour des rêves dont je ne suis pas bien sûr qu’ils ont été les miens.

Givré 3

-45°C, même dans mes craintes les plus prononcées, je n’avais pas envisagé un tel froid.

Paysage de Laponie

Mes cils et cheveux blanchissent en quelques secondes et fusionnent instantanément, il faut bien dix minutes sur le pallier de la porte pour enfiler ou enlever nos protections hivernales, on peut difficilement prendre le temps de faire des réglages sur l’appareil photo – tantôt parce que l’écran est embué, tantôt parce que nos doigts souffrent trop pour s’y coller.

La photo que je déteste avoir ratée

Et pourtant, ça va, j’ai trouvé au fil du voyage les pièces d’équipement qui auraient pu manquer, des portes s’ouvrent chaque jour et des canapés s’offrent à moi. On fait mieux que survivre par ces températures, on est encore ouvert à l’inconnu croisé dans la rue et l’on compare les lieux d’où on vient.

Chiens de traîneaux

Pendant ce temps, sur mon caillou au milieu de l’Océan Indien, les gens se plaignent de la chaleur.

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